Interviews
Posté le 10.06.2008 par sergegrah
Jean-Jacques BECHIO, Secrétaire Général de l’ANCI
Ancien ministre de la Fonction Publique sous Houphouët-Boigny, Jean-Jacques Béchio le restera jusqu'au début des années 90. En 1994, il rejoint Alassane Ouattara dans l'opposition au sein du RDR. Il quittera la Côte d’Ivoire pendant le règne de la junte militaire pour s’installer à Dakar au Sénégal. Rentré d’exil, Jean-Jacques Béchio, quitte le RDR en juin 2007 pour l'Alliance pour une Nouvelle Côte d'Ivoire (ANCI) de Zémogo Fofana où il occupe le poste de Secrétaire Général. Dans cet entretien, il revient sur les raisons de son départ et donne le point de vue de son parti sur les faits saillants de l’actualité nationale.
Monsieur le Ministre, comment se porte l’ANCI, surtout au contact de la réalité du terrain ?
Vous ne verrez jamais quelqu’un montrer son village de la main gauche. Le parti se porte bien. Mais quand on le dit, ce n’est pas pour faire plaisir. Le parti se porte bien parce qu’il s’est donné un programme qu’il est en train d’accomplir. Tout nouveau parti qui se crée à cœur de poser des bases solides par son implantation. Et c’est un travail extrêmement important, un travail difficile qui requiert beaucoup de patience et de détermination. Et au demeurant, l’implantation d’un parti n’est jamais terminée. Chaque jour que Dieu, le parti a besoin d’être consolidé. Et nous avons raison d’être satisfaits parce que nous des sections du parti sont en train d’être installées sur toute l’étendue du territoire national. Le président Zémogo et moi-même procédons tous les jours à l’investiture de nos représentants. Nous pouvons donc dire que l’ANCI se porte bien. Il avance comme un nouveau né qui prend petit à petit de l’assurance.
Comment les Ivoiriens réagissent-ils par rapport à la Nouvelle Côte d’Ivoire que vous proposez ?
Je pense que la nouvelle Côte d’Ivoire, c’est d’abord une idée, un espoir. Cette nouvelle Côte d’Ivoire, en réalité, nous l’avons vécue. C’est la Côte d’Ivoire de la fraternité, du travail, de l’égalité. Une Côte d’Ivoire qui débout. C’est à cela que l’ANCI veut revenir. Bien évidemment, en l’adaptant à la situation actuelle, à cet environnement qui nous impose des efforts beaucoup plus importants. Hier vous aviez deux camps, les communistes et les capitalistes. Le choix était facile ; vous étiez à droite ou à gauche. Vous n’êtes plus en concurrence avec un bloc, mais avec tout le monde, y compris vous-même. Aujourd’hui, vous avez un grand village planétaire où les confrontations sont multiformes et prennent des dimensions diverses. Les défis auxquels vous êtes confrontés ne sont plus les mêmes et ne peuvent donc pas être traités dans le même état d’esprit. Ce qui veut dire qu’il faut imaginer de nouvelles façons de diriger, imaginer de nouvelles façons de traiter les problèmes. C’est à cette conscience que l’ANCI invite les Ivoiriens afin qu’on ne soit pas pris de cour. Qui veut voyager loin, ménage sa monture.
Ce que vous dîtes là, Monsieur le ministre, tous les autres partis politiques l’ont déjà dit avant vous. Finalement, qu’est-ce qui vous démarque fondamentalement des autres, qui fait que les Ivoiriens devraient vous faire confiance ?
Tout le monde joue au football avec le même ballon rond et, pourtant, il y a Didier Drogba et puis, il ya les autres. La démarcation, c’est la façon de faire, c’est notre crédibilité. Je crois qu’il n’y a aucun parti politique qui vous dira que son programme c’est d’égorger les Ivoiriens, de détruire ce qui existe comme infrastructures, de renvoyer notre société à la lampe tempête. De ce point de vue, il ne y avoir de démarcage. C’est notre façon de faire la politique qui va nous démarquer des autres. L’ANCI se veut un parti qui dit ce qu’il est capable de faire et non ce que les gens veulent entendre.
Monsieur le ministre, vous dites avoir quitté le Pdci pour des principes. Pour les mêmes raisons, vous êtes parti du Rdr. Quels sont donc les principes qui fondent votre conviction politique ?
Je n’ai jamais considéré la politique comme étant le lieu où on dire tout et son contraire en même temps. Je pense que, contrairement à l’idée généralement répandue, la politique n’est pas l’art de la roublardise ni du grandissime. Lorsqu’on fait de la politique, on doit donner l’exemple, l’exemple de la droiture, de l’honnêteté, de l’intégrité, de la justice… Regardez en Europe, avez-vous déjà vu un chef d’Etat européen qui, en fin de mandat, modifie la Constitution pour rester au pouvoir ? Avez-vous vu en Europe des élections dont on ne proclame pas les résultats ? Moi, je n’aime pas les combines. Partout où il y a des combines, je suis mal à l’aise.
On sait que vous avez beaucoup souffert pour le Rdr. C’est pourquoi on s’étonne encore que vous ayez privilégié le divorce au lieu du dialogue avec vos anciens compagnons de lutte.
Ce n’est pas de la démagogie. J’ai vraiment souffert pour le Rdr. Mais en fait, je ne faisais que défendre des idées auxquelles je crois et, c’est ce qui est important. Et c’est ce qui nous privilégions à l’ANCI. Un homme politique doit savoir assumer ses responsabilités. On ne peut vouloir le beurre et l’argent du beurre ; on ne peut vouloir une chose et son contraire ; on ne peut pas aller au paradis sans mourir. J’ai donc souffert pour le Rdr, mais j’ai surtout souffert pour les idées auxquelles je croyais. Et puisque je ne retrouvais plus ces idées-là, je suis parti. Je suis prêt à recommencer mille fois, si c’est nécessaire. Parce que je tiens à mon intégrité, je tiens à conserver l’image que les Ivoiriens ont de moi.
Est-ce vrai monsieur le Ministre que vous avez quitté le Rdr, parce que refusant de cautionner une prise de pouvoir par les armes ?
En Côte d’Ivoire, les gens aiment dire un certain nombre de choses qu’il leur faut assumer. Moi j’ai déjà expliqué pourquoi j’ai quitté le Rdr. Et je n’ai jamais dit que le Rdr voulait prendre le pouvoir par les armes.
C’est désormais chose connue, l’élection du président de la République se tiendra le 30 novembre 2008. Un commentaire ?
Il n’y a pas de commentaires. Le 30 novembre prochain, nous irons aux urnes.
L’ANCI compte-t-il présenter un candidat ?
Il ne faut jamais mettre la charrue avant les bœufs.
Que faut-il entendre par là ?
Ça veut dire que chaque chose a son temps.
Pensez-vous que la tenue des élections est une garantie suffisante pour un retour définitif de la paix en Côte d’Ivoire ?
Je pense que les problèmes qui se posent à nous sont de plusieurs ordres. Un fait est qu’un pays ne peut pas vivre continuellement dans une situation de crise institutionnelle permanente. Qu’une date ait été arrêtée pour élire un président, est une bonne chose. La preuve, tous les responsables politiques sont tous d’accord. Je suppose donc que chacun fera tout ce qui est à son pouvoir pour que tout se passe normalement à la date indiquée. Et que celui qui est élu soit reconnu et qu’il n’y ait pas de contestations inutiles.
Le professeur Francis Wodié quant à lui, suggère l’avènement de la 3e République. Autrement dit, il faut une nouvelle Constitution. Qu’en pensez-vous ?
Le professeur Francis Wodié a été mon Maître. A ce titre, je lui dois respect. Ceci étant, je ne suis pas sûr que les problèmes de la Côte d’Ivoire soient surtout et avant tout des problèmes de textes. Parce que les textes, quelle que soit la façon dont ils sont faits, si on ne veut pas les appliquer, les problèmes demeureront. 2e, 3e ou 4e République, s’il n’y a pas un changement fondamental de mentalité des hommes politiques, s’ils ne comprennent pas que le plus important c’est l’intérêt général et non les intérêts personnels et partisans, quels que soient les textes constitutionnels, on ne réussira pas à avancer. Comment expliquez-vous que des intellectuels de très au niveau aient rédigé une Constitution, et peu après, reviennent pour demander qu’on la change ? Et pourtant, ce sont les mêmes qui ont proposé ce texte. On fait des textes avec des partis-pris, on pose des pièges en pensant que c’est quelqu’un d’autre qui va y tomber, et puis finalement, c’est nous-mêmes qui y sommes pris. Les Ivoiriens doivent donc comprendre que la Côte d’Ivoire n’a pas un problème de texte... En son temps, j’avais dit que notre Constitution était une bombe à fragmentation dont personne ne pouvait imaginer les dégâts au moment de son explosion. En ce moment, personne ne parlait de 3e République. Mais dans quel état d’esprit voulez-vous aujourd’hui qu’on pense à une nouvelle Constitution ?
Les Ivoiriens, monsieur le Secrétaire Générale, se plaignent de plus en plus de la cherté de la vie. Et ils l’ont d’ailleurs bruyamment manifesté il y a quelques mois. Que vous inspire cette situation ? Quelles sont les propositions de l’ANCI ?
L’ANCI n’est pas aux affaires. Et nous n’avons pas de solutions miracles. Cependant, nous reconnaissons que ces problèmes se posent partout. C’était au Cameroun, à Haïti, aussi bien en Europe qu’en Amérique Latine. C’est un problème général, à tel point que le président de la Banque mondiale et le Directeur du FMI s’en sont inquiétés… Toutefois, si on doit reconnaître que ces problèmes ne dépendent pas du gouvernement ivoirien et qu’il est mondial, il y a quand même des choses que nous nous pouvons faire nous-mêmes. Il suffit seulement que chacun à son poste fasse bien son travail. Un pays, ce n’est pas un champ de patates où chacun peut faire ce qu’il veut. Nous avons un ministère de commerce, au niveau duquel nous avons des responsabilités à prendre. Le Président de la République a mis en place un comité de surveillance des prix… Mais vous allez voir, ils ne vont rien faire. Dans trois mois, ils seront encore à tourner en rond. Et ils seront encore surpris quand la population va descendre dans la rue. Je suis désolé d’avoir à le dire de cette façon, mais on ne gère pas un pays comme ça. Le Président Houphouët avait, de façon conscience, décidé de mettre en veilleuse l’exploitation des gisements de pétrole et toutes les richesses de notre sous-sol pour faire de l’agriculture la principale mamelle du développement de la Côte d’Ivoire. Nous avons des centaines d’hectares de bas-fonds, nous avons de la forêt, nous avons aussi des milliers de jeunes déscolarisés qui ne demandent qu’à travailler. Qu’attendons-nous pour les mettre à contribution pour cultiver ces terres ? Non seulement, nous aurons trouvé du travail pour tous ces jeunes, mais aussi nous aurons épargné à la Côte d’Ivoire une saignée de devises dans l’importation de riz. Nous avons la capacité d’être autosuffisant.
Je voudrais à présent m’adresser au diplomate que vous êtes. A l’ONU la question de l’élargissement du Conseil de Sécurité devient centrale. Les africains réclament une représentation permanente. Quelle est votre opinion sur cette question ?
Pour avoir présider bon nombre de conseils en son temps, je sais comment ça se passe. Je pense qu’il faut laisser les choses arriver à maturité. Ce problème est beaucoup plus délicat qu’on le laisse croire. Il ne faut pas oublier que l’Onu a été créée sur des bases précises et sur des intérêts précis. Après la chute du mur de Berlin, la démarcation est-ouest a disparu. Mais qui aurait cru que ça arriverait un jour ? Le monde est aujourd’hui un village planétaire… N’empêche qu’il apparaît toujours difficile d’élargir le Conseil de Sécurité à d’autres Etats. Mais qui sait si des évènements ne vont pas précipiter les choses ? Au lieu de livrer ce combat-là, les africains doivent commencer par s’organiser. On veut être membre du Conseil de Sécurité et entre nous-mêmes, on n’est pas capable de nous unir, de nous mettre d’accord. On veut aller faire une union ailleurs, alors que chez nous-mêmes, nous sommes désunis. Vous n’avez qu’à voir le nombre de candidats qu’il y a pour vous en convaincre. Personnellement, je privilégie l’organisation de l’Afrique afin qu’elle puisse se prendre en charge et offrir une meilleur vie à ses populations. L’Afrique doit chercher à trouver solutions aux nombreux problèmes de conflits, de famines, etc. qui se posent à elle que de se battre pour une place au Conseil de Sécurité.
Votre message aux Ivoiriens ?
Nous voulons vraiment que ce soit la fin de tout et le début d’une nouvelle ère. Une ère où la Côte d’Ivoire se retrouvera avec elle-même. Une Côte d’Ivoire où dorénavant, comme Houphouët nous l’a enseigné, nous n’utiliserons qu’une seule arme, celle du dialogue. Et ce, dans le seul objectif du développent de notre pays et du bonheur de son peuple.
Serge Grah
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Posté le 06.05.2008 par sergegrah
I Jahman Levi
Personnage emblématique de la Foi Rastafari, I Jahman est l’une des dernières valeurs sûres du reggae. A 62 ans, il est resté constant. Dans ses textes comme dans sa voix. A Abidjan pour un concert, nous l’avons rencontré. Il revient avec nous sur son Message Rastafari.
Les Ivoiriens ne connaissent pas grand-chose de vous. Qui est I Jahman ?
C’est vrai beaucoup de générations veulent savoir qui est I Jahman. Mais je n’ai pas choisi d’être. J’ai été créé physiquement et spirituellement par Sa Majesté Impériale. Je suis un outil au service de Jah Rastafari. Et je voudrais dire que ce qui est important ici, ce n’est pas I Jahman en tant que I Jahman. Mais plutôt le Message que je suis venu faire passer. Ijahman ne joue pas un rôle. Il ne fait que répéter et interpréter les paroles de Dieu… Je remercie Jah d’avoir permis que je sois en Côte d’Ivoire. Rastafari !
Cela fait combien de temps que I Jahman transmet son Message…
Chez Rastafari, on naît Messager… Au départ, ma famille n’était pas Rasta. C’est en fréquentant les Rastas qu’à partir de 10 ans, j’ai senti que j’avais une Mission pour Rastafari. Et ça fait un peu plus de 40 ans que I Jahman transmet le Message de Jah. « Jah Heavy Load », « Are we a warrior », je dois tout ça à Jah. Le prophète dit : Un homme n’est pas promu par ce qu’il dit ou ce qu’il fait, mais s’il fait du bon travail, Jah le gratifiera. Selassie I !
Vous parlez souvent de paix intérieure... Ça correspond à quoi ?
Il y a le corps physique qui a besoin de nourriture, mais il y a l’Esprit qui a aussi besoin d’être nourri. Si tu sais cela, tu rentres en toi-même chercher la nourriture qu’il faut pour ton Esprit. Et cette nourriture-là, c’est la Parole de Jah. Rastafari ! Je sais que partout il y a des difficultés, mais je voudrais seulement que tous nous faisions ce que Jah nous demande de faire. Il est le Maître de tous. Si ce soir vous êtes en train de m’interviewer, c’est que Jah l’a permis. Ne nous préoccupons pas des différences raciales et autres diversités. Qui que tu sois, ce qui importe, c’est que tu aies la paix dans ton for intérieur. C’est pourquoi, je voudrais dire aux Ivoiriens, d’avoir l’amour et la paix en partage et comme objectif de vie.
Vous appartenez à la tribu de Levi, qui traditionnellement, est celui des prêtres dans l'Ancien Testament. C’est une responsabilité que vous assumez ?
Vous savez, ce n'est pas grave si vous ne savez pas parler, mais lorsque vous aurez découvert la parole, votre responsabilité sera plus importante. Je suis « Levi », né dans le mois de juin, donc un Gémeaux. Quand j’ai découvert la Bible, je lisais un chapitre au moins par jour. Et en ce moment-là, j’ai appris à me connaître. Selassie I. J’ai fait la prison. Quand j’en suis ressorti, je n’étais plus Trevor Sutherland, mais I Jahman Levi. J’essai de mener à bien la mission que Jah m’a confiée. Je suis spirituel et je me sens bien comme ça. Rastafari ! Je suis sur terre pour servir mon Dieu. Prier Rastafari.
Vous avez une chanson intitulée « Ijahman Sings Bob Marley ». Le 11 mai prochain ça fera 27 ans que Bob Marley a quitté cette terre. Quelle image gardez-vous de lui ? [/b]
De Bob, je garde un grand et profond souvenir. Un homme ne vit pas par ce qu’il dit, mais par son travail. Et Bob Marley a fait un grand travail sur le plan international… Bob vit en moi. Je l’ai vu en songe. Mes titres « Africa » et « Zion » sont inspirés de ce rêve qui est pour moi, un grand message de Rasta. Bob restera Bob - Selassie I !
« Hail I hymn » et « Are we a warrior »… sont deux albums qui vous ont propulsé sur la scène internationale. Pouvez-vous nous en parler un peu ?
Quand je suis sorti de prison, j’ai rencontré Denis Harris, qui a créé Deep recording. Nous avons enregistré trois chansons. « Jah heavy load », « I'm a Levi » et « Chariot of love ». Lorsque Chris Blackwell a écouté « Jah heavy load », il m’a fait signer avec Island. En Jamaïque où je suis retourné, j’ai fait la rencontre de Geffrey Chung. En collaboration, nous avons pu réaliser 11 titres. C’est à partir de ces titres-là, qu’Island a fait deux albums : « Hail I hymn » et « Are we a warrior ». Je suis content malgré tout ce qui s’est passé d’avoir fait ces albums pour Island. Parce que beaucoup de gens considèrent ces deux albums comme faisant partie des meilleurs tubes reggae jamais réalisés. Grâce à Chris Blackwell ces deux albums ont pu être disponibles partout dans le monde. Ce que je n’aurais peut-être pas pu faire de moi-même. Je le remercie pour cela.
Où vivez-vous en Jamaïque, à Kingston ?
Non ! Kingston est trop bruyant. Je vis à Christiana à Manchester. La vie y est beaucoup plus agréable.
Avez-vous un message pour les Ivoiriens ?
Peace and Love ! Rastafari !
Réalisée par Serge Grah
Posté le 10.04.2008 par sergegrah
Léandre Sahiri
Léandre Sahiri dans sa dernière publication, « Le code Noir de Louis XIV », lève un coin de voile sur l’histoire de la traite négrière. Dans une pièce de théâtre en quatre actes, l’écrivain démontre comment et pourquoi, en 1685, le Code Noir a été conçu par Louis XIV. Il revient dans cet entretien sur les grands enjeux de cette loi qui faisait du Noir un objet.
« Le code Noir de Louis XIV » est le titre du livre que vous venez de publier aux Editions Menaibuc. Et, vous dites dans l’avant-propos, « je rêvais d’écrire ce livre ». Quel est l’enjeu qui sous-tend la publication d’un tel ouvrage ?
« Le Code Noir de Louis XIV » comporte un triple aspect. Le premier aspect, c’est que beaucoup d’Africains se demandent souvent pourquoi, malgré ses richesses incommensurables l’Afrique va mal et demeure sous-développée ? On entend souvent les gens se demander pourquoi les Noirs sont généralement les plus défavorisés dans la vie ? Et puis, beaucoup d’entre nous s’adonnent à l’autodestruction, allant jusqu’à conforter les autres dans leurs préjugés de mépris sur les Noirs. Par ailleurs, quelles que soient leurs zones de vie et leurs valeurs intrinsèques, quels que soient leurs degrés de réussite, les Noirs sont vilipendés, brimés, dénigrés, discriminés… Pourquoi ? Les Noirs n’ont pas la force de construire ensemble dans leurs riches diversités, ni d’entreprendre ensemble dans la complémentarité, ni de vivre ensemble dans le respect des uns et des autres, de même, nos organisations ne sont ni manifestes, ni fiables, pourquoi ? Sommes-nous maudits, à jamais condamnés ? Comment faire et que faire pour ne pas laisser perdurer ces états de servitude ? Etc. Moi, en tant que chercheur, j’ai mis tous mes efforts à trouver des réponses à ces interrogations. Et c’est après avoir lu le Code Noir que j’ai trouvé quelques éléments de réponse à nombre de ces questions brûlantes...
Le deuxième aspect, c’est que, en Occident circule une thèse selon laquelle, seuls les Africains sont responsables de la « traite négrière ». Pour les tenants de cette thèse, ce sont les Africains qui ont vendus leurs frères et, que les Européens n’ont eu, au bout du compte, qu’un rôle exclusivement passif. On va même quelques fois jusqu’à mettre sur le même plan, l’esclavage que pratiquèrent jadis les Africains, les trafics négriers que développèrent les Arabes, et le commerce triangulaire (réglementé par le « Code Noir ») qu’instituèrent les Européens, en englobant les trois, sous le même vocable : la traite. Et qui, dit-on, avec chiffres à l’appui, a généré plus d’esclaves et a été plus horrible que la traite européenne. Il s’agit là, comme dit Serge Bilé, d’un « révisionnisme dangereux » qui n’a pas manqué de susciter ma curiosité et qui m’a fait penser qu’on n’a pas encore tout dit sur l’esclavage et qu’il restait encore des zones d’ombre à éclairer...
Le troisième aspect concerne l’abolition de l’esclavage et sa commémoration. Le bicentenaire de l’abolition de l’esclavage, le 10 mai dernier, a donné lieu, ici et ailleurs, à de multiples commémorations et célébrations. Vous savez aussi que l’abolition de l’esclavage en 1886, était censé marquer l’avènement de la réintégration des « hommes et femmes de couleur » dans la famille humaine d’où ceux-ci avaient été éjectés, plusieurs siècles durant, par l’esclavage, qui fut institutionnalisé, réglementé par le Code Noir promulgué en 1685 par Louis XIV, Roi de France. Cependant, force est de reconnaître que, malgré cette abolition, l’esclavage, demeure encore de nos jours une réalité. En effet, des millions d’enfants, d’hommes et de femmes en sont encore victimes à travers le monde, sous des formes diverses.
C’est donc là ce qui vous a poussé à écrire « Le Code Noir de Louis XIV » ?
En effet, l’intérêt de mon livre c’est de faire connaître le contenu du Code Noir, pour comprendre notre humaine condition, pour appréhender les subtilités des relations Nord/Sud... En fait, il s’agit de montrer comment et pourquoi le Code Noir a été conçu. Il s’agit également et surtout d’en dévoiler la face cachée et de mettre en lumière ses incidences et ses influences dans nos vies quotidiennes.
Alors, qu'est-ce donc que le Code Noir dans ses principes et dans son fonctionnement ?
Le Code Noir est un recueil de lois. En un mot, une réglementation. Et cette réglementation concerne spécifiquement l’esclavage des Africains noirs. Elle comporte, à sa base, un principe clair et précis : « les gens de couleur et plus précisément les gens à la peau noire doivent être, pour toujours et partout, vus et traités comme des biens meubles transmissibles et négociables » (Article 44). Autrement dit, dès lors qu’on est un homme de couleur, comme ils disent, on n’est ni plus ni moins qu’un objet dont les Occidentaux peuvent et doivent disposer, à loisir, pour leurs commodités et leurs besoins. C’est ce principe-là du Code Noir qui a sous-tendu la traite négrière, la colonisation, et aujourd’hui la Françafrique.
Quel intérêt y avait-il à codifier l’esclavage des Noirs ?
C’est que le Code Noir constitue le socle pour faire des Noirs, en toute bonne conscience, les outils de travail, les instruments de production, les produits marchands des Français. Il a été promulgué, pour qu’il existe désormais, à l’image de la Bible ou du Coran, un document de référence incontournable, qui institutionnalise l’esclavage des Noirs. Le Code Noir a donc été conçu comme un document juridique qui rend légitime et normal le commerce des Noirs, étant donné que le Noir est défini, dans le Code Noir, d’abord comme une chose domestique et ensuite comme une marchandise. Et donc, comme tout objet de commerce, le Noir pouvait être soumis aux lois du marché. Codifier l’esclavage légiférait que, dès lors, il n’y a ni crime, ni délit au négoce des Noirs.
Dans quel contexte historique et politico-économique « le Code Noir » a-t-il été rédigé ?
Les raisons sont d’abord d’ordre économique. On sait qu’après avoir bâti de toutes pièces et de toute beauté le Château de Versailles et l’Hôtel des Invalides, après les multiples guerres pour étendre la suprématie de Louis XIV sur le monde, la situation économique de la France était bien critique et, partout en France, il y avait la misère et des révoltes. Et, c’est justement cela qui a conduit les Français, non seulement à promouvoir, à une très grande échelle, le commerce triangulaire des esclaves noirs, mais aussi et surtout à l’organiser et à le codifier. Car, après étude, l’on a trouvé que c’est là que résidait véritablement le salut de la France. Jean Baptiste Colbert disait à juste titre : « Il n’y a aucun commerce dans le monde qui produisît tant d’avantages que celui des Nègres. Il n’est rien qui contribuerait davantage à l’augmentation de l’économie que le laborieux travail des nègres »...
Est-ce seulement pour des raisons économiques qu’on a eu besoin de réglementer le commerce des Noirs ?
Bien sûr que non ! A ces raisons commerciales évidentes, s’ajoutent d’autres raisons d’ordre politico-démographique : il s’agissait à cette époque de limiter la puissance des Noirs, laquelle puissance résultait de leurs ressources incommensurables, de leurs activités débordantes et de leurs grandes forces de travail. En effet, à cette époque, les Africains étaient trois fois plus nombreux que les Occidentaux. Il y avait donc une puissance latente présageant la suprématie des Noirs sur les Blancs durant plusieurs siècles. On avait donc perçu cela comme une menace, voire un péril. Le professeur Elikia M'Bokolo a démontré clairement qu’au début du commerce triangulaire, l'Afrique n'était pas un continent inférieur à l'Europe. Il a aussi montré que l'ordre mondial de cette époque n'était pas une donnée naturelle, mais historique et culturelle. De ce fait, il est impossible de nier que la déstructuration provoquée par l'esclavage a été très grave et très profonde, et d’ailleurs, les conséquences sont encore visibles aujourd'hui... Et puis, aux considérations commerciales et aux préoccupations d’ordre politico-démographique dont je viens de parler, s’ajoutait également le souci capital de renforcer le pouvoir central, d’étendre le pouvoir de Louis XIV sur le monde entier. Il y avait aussi des raisons d’état, à savoir garantir la sécurité publique par la suppression des révoltes, des attentats et insurrections fomentés par les « Nègres marron » et quelques Noirs instruits dans la langue et la culture françaises. Et puis, il y avait enfin les raisons religieuses : le préambule et les dix premiers articles du Code Noir tendent à proclamer et à imposer la primauté, voire la prééminence de l’église catholique, apostolique et romaine en France et dans le monde.
Que pensez-vous des arguments bibliques auxquels certains évêques et prêtres se sont référés pour légitimer l’esclavage ?
Ces arguments n’ont aucun fondement. Il faut préciser que les évêques de l’époque étaient non seulement nommés par le Roi, mais aussi et surtout ils étaient à la charge du Roi et donc acquis, par redevance, à sa cause. De plus, leur niveau d’instruction était tel qu’ils n’avaient pas assez d’éléments pour s’élever au-dessus de certaines contingences intellectuelles ; par exemple, ils se trouvaient incapables d’expliquer ce que signifie « être fait à l’image de Dieu ».
Vous parlez du « Code Noir » comme d’un document important à connaître absolument pour la libération mentale du Noir. Et vous dites même que c’est une abomination que de l’ignorer…
C’est vrai que c’est une abomination que d’ignorer le Code Noir. Parce que l’ignorance du Code Noir favorise la continuité, voire la pérennité de l’esclavage, ne serait-ce qu’au plan mental. C’est pourquoi, de mon point de vue, nous devrions, tous absolument connaître le Code Noir, afin d’enrayer de notre mental le complexe d’infériorité pour les uns et le complexe de supériorité pour les autres. Il faut absolument connaître le Code Noir afin de tuer en nous les germes du racisme, du larbinisme, de la dépréciation et des discriminations de tous genres. En effet, c’est notre ignorance du Code Noir qui nous maintient dans des situations de défavorisés, de sous-hommes. C’est notre ignorance du Code Noir qui justifie, pour nombre de Noirs, le mépris d’eux-mêmes, au point d’en arriver à se détester. Autant j’ai compris que ce n’est pas confortable d’ignorer ce que d’autres savent, autant je déplore qu’il ne soit pas du tout fait cas du Code Noir dans la plupart de nos manuels scolaires...
Pensez-vous que le destin de l’Afrique aurait été différent si les Africains avaient eu depuis longtemps connaissance du Code Noir ?
Bien sûr que oui ! Le destin de l’Afrique aurait été totalement différent si les Africains avaient, depuis longtemps, eu connaissance du Code Noir. Parce que tout simplement les rapports entre Nord et Sud auraient été différents, on aurait instauré un autre type de relation entre la France et l’Afrique que le commerce triangulaire ou la colonisation, etc.
Qu’est-ce qui explique le lourd silence des descendants d’esclaves et des Africains au sujet du Code Noir ?
Simplement parce que le Code Noir est un document qui a été longtemps tenu secret. Car comme le dit le professeur Louis Sala-Molins, « c’est le texte le plus monstrueux que l’histoire ait jamais produit ». De ce fait, il a généralement circulé sous manteau ; on parle à ciel ouvert du Code Napoléonien, du Code de la nationalité, mais pas autant du Code Noir, eu égard à sa nocivité. On a même bien souvent tenté de noyer le poisson dans l’eau, par exemple en créant un parfum de luxe dénommé « Code Noir »... Par ailleurs, il faudrait savoir la part très importante prise dans l’esclavage des Noirs par l’Eglise qui devait « inculquer aux Noirs la soumission et la subordination sous prétexte de recevoir en échange le paradis céleste ». Il ne faut pas non plus perdre de vue les missions de pacification ou de civilisation pour sortir les Noirs de la sauvagerie, mais qui en réalité devait perpétuer l’esclavage et éviter toute velléité de prise de conscience et de révolte des Africains.
Pourquoi avoir choisi le genre dramatique pour poser ce problème ?
La plupart des textes sur le Code Noir sont des essais ou des discours. Or, comme je l’ai dit dans l’Avant-propos, je rêvais de faire quelque chose de différent. C’est non seulement l’une des originalités de mon œuvre, mais c’est d’abord et avant tout un choix idéologique et esthétique. En effet, j’ai choisi le genre dramatique, parce que, pour moi, le théâtre est primordial. Le théâtre, dans toute sa splendeur, a un pouvoir majestueux, comme le cinéma, de nous renvoyer des images fortes pour nous faire percevoir la réalité des choses, des êtres et des faits. Le théâtre a la magie des images qu’on a peine à rendre dans un roman ou dans un essai. Et puis, le théâtre, c’est le point de rencontre entre le réel et l’imaginaire. Le théâtre, c’est un art total, en tant que prolongation et synthèse de tous les arts, notamment la peinture, la décoration, la chorégraphie, la danse, la musique, la mimique, la gestuelle, etc.
A quoi correspond le fait de faire tenir les rôles des personnages noirs par des personnages blancs et vice-versa ?
Pour moi, une œuvre littéraire n’est jamais vraiment achevée. Je veux laisser la liberté au metteur en scène d’approfondir le texte et d’y apporter les innovations comme celles-ci qui sont parfois osées certes, mais nécessaires pour produire un spectacle original, grandiose, prodigieux, à la seule condition de ne pas trahir les idées de l’auteur. Et puis, au-delà de cet aspect purement chorégraphique, faire tenir les rôles des personnages noirs par des personnages blancs et vice-versa vise à donner une dimension cathartique à mon œuvre, c'est-à-dire la fonction de nous libérer des tensions psychiques, des complexes, des frustrations, des choix inconscients, etc. En d’autres termes, il s’agit, comme dit un des personnages de la pièce, en l’occurrence le propriétaire d’esclaves Willie Lynch, de savoir ce que les uns « éprouveraient eux-mêmes dans une situation d’esclavage ». Et puis, je me réfère à cette citation de Marivaux dans L’Île des esclaves : « Eh bien ! Iphicrate, on va te faire esclave à ton tour ; on te dira aussi que cela est juste ; et nous verrons ce que tu penseras de cette justice… Quand tu auras souffert, tu sauras mieux ce qu’il est permis de faire souffrir aux autres… ».
Au-delà de tout ça, quel message voulez-vous adresser aux lecteurs ?
Je voudrais préciser que mon intention n’est nullement de dresser les Noirs contre les Blancs ! Il ne s’agit pas non plus de blanchir ni d’innocenter les Africains, en ce qui concerne l’esclavage et la situation de misère que vit aujourd’hui l’Afrique ; car, nul ne saurait nier que les Africains ont effectivement pratiqué l’esclavage ou le servage, comme tant d’autres peuples de la terre… En outre, nul ne saurait nier la part de responsabilité des Africains dans la mauvaise gouvernance, les détournements des deniers publics, la corruption des régimes au pouvoir, les retournements de veste, les fraudes électorales, les rebellions, les génocides et autres guerres tribales qui, soit dit en passant, sont loin de nous honorer...
J’ai écrit ce livre pour inviter à parler de ce document, à en débattre pour combattre le mensonge, l’ignorance, la discrimination, les complexes afin de situer les responsabilités des uns et des autres… Mon objectif, c’est aussi de faire saisir la racine profonde du mépris terrible que certaines personnes portent sur les autres, ou que d’autres personnes se portent sur elles-mêmes, au point de se sous-estimer, de se détester, de se haïr, de s’abandonner au fatalisme, de vouloir changer de peau. Mon souhait, c’est, par-dessus tout, de contribuer, à mon humble niveau, à réveiller les consciences, ainsi que de participer à l’édification d’une humanité nouvelle, débarrassée de toutes les affres des idéologies négatives, néfastes.
Par Serge Grah
Directabidjan.com
Posté le 31.08.2007 par sergegrah
Après son sacre au dernier Salon International du livre d’Abidjan (du 04 au 10 mai), le journaliste écrivain se prononce sur la suite de sa carrière et ouvre une brèche sur le métier de journaliste. Il n’est pas tendre avec ses confrères.
« Je n’ai plus droit à l’erreur »
Après vos trois premières œuvres qui sont presque passées inaperçues, vous faites "une traversée du guerrier" (sans jeu de mots) et vous obtenez le grand prix littéraire Bernard Dadié 2001. C’est un succès auquel vous vous attendiez ?
"Secret d'État", mon premier roman, a quand même connu un succès relatif, le deuxième livre, "Restauration du multipartisme" est un essai, mais là aussi, l'essai a son public. C’est surtout "La file du silence" qui a connu quelques difficultés parce que ce livre est sorti dans une période de crise. Et puis, il y a eu « La traversée du guerrier ». Maintenant dire que je m'attendais au prix n'est pas juste dans la mesure où on n'écrit pas spécialement pour avoir un prix. On a un besoin d'écrire et on écrit Mais quand on a un prix, on ne boude pas son plaisir parce que c'est quand même des lecteurs privilégiés qui ont apprécié l'œuvre... J'ai donc été tout à fait ravi de recevoir ce prix, œ d'autant plus qu'il porte le nom d'un illustre écrivain, Bernard Dadié. C'est un-prix qui me donne beaucoup plus de responsabilité. On m'attend désormais au tournant, je n'ai plus droit à l'erreur.
L’unanimité s'est, faite autour de ce livre : l'écriture est originale et sobre, l'histoire est croustillante, etc. Comment vous est-il venu l'idée d'écrire une histoire dans une histoire ?
L'histoire de ce livre est réelle. C’était en 1994, j’étais avec le cinéaste Jean-Louis Koula qui m'a demandé de co-écrire un scénario de film avec lui. Nous nous sommes retirés pendant deux jours à Jacqueville pour nous mettre au travail. Pendant qu'on écrivait le scénario, j'ai proposé à mon ami d'écrire un roman à partir du scénario du film... L'idée d'écrire une histoire dans une histoire est donc venue de cette anecdote. "La fille du diamant", le titre du film, existe bien dans le livre. Et la couverture du livre est illustrée par une image de guerre qui a été prise dans les rôles du film parce que le film a déjà commencé à être tourné. Voilà un peu comment est venu l’histoire d'entremêler les tournages du film avec un récit.
On s'en doute, "La traversée du guerrier" est un acte téméraire. Mais au-delà, que cache ce titre?
Le titre de l'ouvrage n'a rien à voir avec la guerre en tant que telle. Le titre est donné par ce jeu périlleux de Jeunes abidjanais qui consiste à traverser le boulevard les yeux bandés... Tout compte fait et en réfléchissant bien, on se demande si la vie elle-même n'est pas une traversée du guerrier. Parce qu'il est vrai que sans la foi, tout le monde va à l'aventure. Il n’y a que l'éclairage de la foi qui peut nous guider. C’est donc tout cela qui m'a orienté vers ce titre.
On entend dire que "La traversée du guerrier" est un livre très ivoirien. Qu'est-ce qui a rendu nécessaire l'utilisation de la langue nouchi dans le texte?
En écrivant le livre, j'avais l'intention de montrer les différents niveaux de langue qu’il y a en Côte d’Ivoire. Je me dis qu'une personne qui enseigne à l'université ne parlera pas le même niveau de langue à ses étudiants et à des commerçants au marché d'Adjamé. Comme le président du jury l'a dit, chaque personnage intervient dans le roman comme il est dans la vie avec son langage, son niveau d'instruction. On n'a pas besoin de travestir son langage.
Dans votre livre, vous faites dire à un de vos personnages que pour comprendre la religion, il faut avoir connu la déchéance, il faut être pauvre. Y a-t-il un rapport entre la foi et le statut social ?
Malheureusement oui ! Souvent, quand on est à l'aise, on ne se pose pas trop de questions sur la religion. Lorca, pour revenir dans le texte, tu lui aurais parlé de religion quand il avait encore l'argent qu'il ne t'aurait pas écouté. Sa déchéance l'a emmené progressivement vers la religion. Evidemment la question qui se pose est de savoir s'il faut connaître la déchéance pour venir vers Dieu. Je pense que non ! On n'a pas forcément besoin d'être pauvre pour croire en Dieu. Plutôt que d'attendre la déchéance, il vaut mieux vivre dans la foi.
Quelques semaines seulement après la sortie de "La traversée du guerrier", vous publiez "Monoko-Zohi", une pièce de théâtre. Cette place d'écrivain, vous la vouliez à ce point ?
Non… Il faut peut-être relativiser les choses. "La traversée du guerrier" est sortie en avril 2004. Mais c'était quand même chez l'éditeur depuis un certain moment. Ce qui a été directement inspiré, je dis bien inspiré, puisque c'est une relation directe de la guerre, c'est « Monoko-Zohi ». Cette œuvre a été écrite durant la période de guerre, un peu dans tout ce que nous vivons... Et comme la guerre est une tragédie, j'ai pensé que la meilleure forme, c'était de la traduire en une pièce de théâtre.
Pour beaucoup d'Ivoiriens, vous demeurez l'une des grandes plumes de ce pays. Vous arrive-t-il d'éprouver une certaine nostalgie, un certain regret depuis que vous vous êtes éloigné des salles de rédaction ?
Oui... De temps en temps, l'envie me prend. Mais je pense quand même que dans toute vie, il faut faire chaque chose en son temps. Et puis, quand je regarde la presse ivoirienne aujourd'hui, il n'y a plus tout à fait les gens de mon âge, c'est-à-dire des gens avec qui j'ai commencé. Mais le problème aussi, c'est de connaître d'autres expériences pour voir la maturité. Parce que, en ce qui concerne la presse, c'est toujours de la faire en ayant des idées mûres. C’est vrai que de temps en temps, j'ai un pincement au cœur, mais là où je suis, je sers aussi à quelque chose... La presse, c'est mon métier, je pense toujours y revenir un jour ou l'autre.
Les Ivoiriens auraient aimé avoir le point de vue de Diégou Bailly au sujet de la crise que nous vivons.
Il ne faut pas avoir une vision messianique des choses. Ceux qui animent la presse aujourd'hui le font comme ils peuvent. Il y a quand même de grands éditorialistes. C’est vrai que j'aurais apporté ce que je peux. Mais le dénouement des crises que nous avons vécues et de celle que nous vivons aujourd'hui ne dépend pas forcément de l'éclairage d'un journaliste. C'est une situation beaucoup plus complexe.
Les journalistes sont tenus pour responsables de cette crise, ils sont sur le banc des accusés…
Les journalistes ont une part de responsabilité, on ne peut pas le nier. Quand on écrit ce qu'on lit dans les journaux, les journalistes, s'ils sont des gens conscients, ne peuvent pas dire qu'ils n'ont pas leur responsabilité dans ce qui nous arrive. Lorsqu'on dit que les journalistes attisent le feu par leurs articles, c'est vrai que œ n'est pas eux qui l'allument ils ne font que l'attiser. Et quand ils le font, c'est parce qu'ils veulent que ça brûle. Ils doivent donc assumer la responsabilité de l'incendie, même si ce n'est pas eux qui ont allumé le feu. Chacun à son niveau a une part de responsabilité. Et le grand hic, c'est que les journalistes donnent l'impression de faire les choses sans conscience. Or, ce qui caractérise un homme, c'est d'assumer les conséquences des actes qu'il pose... On a choisi de faire la presse d'une certaine façon, et cette façon-là provoque des conséquences, il faut donc les assumer. Les gens jouent toujours de la duplicité. Ils se servent du journalisme pour remplir d'autres desseins. Et lorsqu'on les touche, ils pleurent en journaliste. C’est bien dommage quand on frappe un journaliste, c'est bien dommage quand un journaliste meurt. Mais encore faut-il qu'un journaliste reste un journaliste (...) Le problème de la presse pour moi, au stade où nous sommes arrivés, est d'abord économique. C’est un secteur qui, sur le plan économique, ne peut retenir le personnel, c’est un secteur qui n'est pas rentable. A partir du moment où il n'est pas rentable, les journalistes qu'on forme n'y restent pas. Quand on forme un journaliste et qu'il émerge, un secteur plus rentable le happe. On le retrouvera comme chargé de communication dans une structure privée ou dans un cabinet ministériel. Ainsi, ceux qui devaient servir de référence, de modèle, ne sont pas là. Finalement, c'est un perpétuel recommencement. Aujourd’hui, tous les gens de ma génération qui aurait pu rester dans la presse, être des éditorialistes, n'y sont pas. Or, un métier, c'est certes le talent, mais c'est surtout l'expérience... Il faut donc stabiliser économiquement le secteur de la presse. Tant qu'on ne l'aura pas fait, tous les efforts de formation tomberont toujours à l'eau.
Certains intellectuels ivoiriens ont récemment décidé de ne plus parler. Quel est votre point de vue sur cette opinion qui tranche le rôle des intellectuels ?
Sur cette question, chacun a son approche. Peut-être vaut-il mieux se taire pour parler après ? Moi, j'estime que j'ai encore envie de parler donc je parle. Il faut dire son fait. Je pense qu'un écrivain, un intellectuel, sait dire son fait quelle que soit la situation. Nous devons prendre le risque de parler même quand on ne nous écoute plus. Toujours prendre le risque de parler pour ne pas se taire. Parce que le silence peut être interprété de plusieurs façons : comme la complicité, comme l'indifférence. Or, si tu parles, on ne pourra qu'interpréter ce que tu dis. Mais avec le silence, tu laisses la porte ouverte à beaucoup de choses.
Serge Grah
In Les Echos du Matin du 22 mai 2004.
Posté le 14.08.2007 par sergegrah
Interview Zreik
Docteur Zreik, vous avez reçu le Grand prix littéraire Bernard Dadié 2002 avec « La rose des vents », votre premier roman. Quel souvenir vous reste-t-il de ce moment-là ?
Il faut avouer que j’en garde un très grand souvenir. C’est un grand moment de ma vie, ces moments intenses qu’on ne peut oublier. J’ai été heureux de recevoir le prix Bernard Dadié. Pour un grand amoureux du livre, de la lecture et de l’écriture, cela ne peut être qu’un très grand bonheur.
On voit très bien que le sens de l’écriture vous habite. Mais à quand remonte ce besoin d’écrire et comment le justifiez-vous ?
Le besoin de lire m’a toujours accompagné. Et cela, depuis ma plus tendre enfance. J’ai toujours aimé les livres. Dès que j’ai un petit moment, je rentre dans un livre. Par la suite le besoin d’écrire est apparu. Assez tôt, j’avais décidé d’écrire un roman, mais mes études médicales ne m’ont pas permis de me consacrer à ce projet. Car, ces études demandent beaucoup de temps, beaucoup de patience. Ce n’est que ces dernières années, en me libérant un peu de ma profession médicale, que j’ai recommencé à écrire. Je travaille actuellement sur mon deuxième roman. Il est quasiment terminé.
Vous êtes médecin, vous faîtes une incursion dans l’écriture. C’est une volonté de vouloir soigner les âmes par la littérature ?
J’aime le livre par nature. Je suis devenu médecin par profession. Je suis un médecin qui aime lire et écrire. J’aime ma profession médicale, elle me permet de rester dans l’humanisme et de, comme vous le dîtes si bien, soigner le corps et parfois l’âme des gens. La littérature aussi peut aider à apaiser les âmes.
Pour vous, Docteur, qu’est-ce qu’un grand écrivain ?
C’est difficile pour moi de répondre à cette question. Je ne suis pas un professionnel des lettres. Mais toutefois, je peux dire qu’un grand écrivain, c’est sûrement quelqu’un qui a su exprimer d’une manière exceptionnelle toutes les choses simples qu’il a ressenties au cours de sa vie.
En tant qu’écrivain aujourd’hui, de quelle mission vous sentez-vous investi ?
Je crois que les intellectuels ont un grand rôle à jouer dans notre monde. Celui de rappeler aux hommes qu’actuellement l’aventure humaine est en pleine dérive. C’est vrai que nous avons l’impression de prêcher dans le désert, mais nous devons continuer. C’est une bataille que nous ne devons jamais qualifier de perdue d’avance. Il faut continuer à se battre. Et, dans cette épreuve très violente, où on ne sait plus, dans quel sens part le monde, l’intellectuel a un devoir de conscience.
Docteur Zreik, dans « La rose des vents », vous abordez entre autres thème celui de l’unité qui, du fait de la crise, est aujourd’hui d’actualité. Quelle lecture faites-vous alors du processus de réconciliation nationale engagée ?
Il faut le dire : il n’y a rien qui soit durable en dehors de l’unité. Et cela part de la cellule familiale, du village, de la région jusqu’au pays. L’humanité a évolué quand elle a commencé à s’organiser en petit noyaux, en groupes familiaux, en village, en ville puis en pays. Et l’homme est passé de la préhistoire à l’histoire par cette union progressive. Je crois que l’unité est un élément essentiel. Malheureusement beaucoup de gens n’ont pas encore compris le sens de la primauté de ce mot et cherchent à travers leurs petites querelles personnelles à diviser. La réconciliation est une obligation. Beaucoup de pays se battent pendant des dizaines d’années et immanquablement reviennent un jour à s’unir de nouveau pour repartir en avant. C’est donc un processus obligatoire. Il faut absolument se réconcilier pour que la grande Côte d’Ivoire revienne… Les Ivoiriens ont donné au monde une leçon d’amour pendant plusieurs décennies. Aujourd’hui, ils vivent une grave crise, mais je suis certain que les Ivoiriens sauront redonner au monde, encore une fois, une autre leçon d’amour.
Vous parlez également dans votre livre sus-indiqué de « la grande et fantaisiste liberté accordée aux hommes… leur liberté nous menace… », dîtes-vous. Voulez-vous dire, Docteur, que trop de libertés peuvent être à l’origine de crises conflictuelles ?
Cette phrase de « La rose des vents », est extraite de l’un des discours du responsable de « l’Ordre ». Cette personne pense qu’il faille absolument régenter les hommes en limitant leur liberté, pour que la société soit plus harmonieuse. Ce qui suppose vouloir imposer la même pensée à tous les hommes et de faire fi des particularités de chaque groupe humain, de chaque société, de chaque pays. J’ai voulu attirer l’attention sur ces idées-là, car elles ne sont pas réalisables. On ne peut pas résumer, simplifier les problèmes humains en quelques lignes bien simplistes. Comme il se passe actuellement : on cherche a résumer notre époque en une bataille contre le terrorisme, et on ne cesse de classer et reclasser l’humanité en pays terroristes et pays non terroristes. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Qui est terroriste, qui n’est pas terroriste ?… sur quelle base est fait ce classement. Peut-on simplifier autant les drames humains et ne pas chercher leurs causes, leurs origines ? Les intellectuels ne doivent pas cautionner cette logique guerrière. Notre rôle est d’appeler à la raison, comme les hommes de religion. Nous devons chercher à identifier les problèmes et à les régler par le dialogue, dans le respect de chacun. Car, il n’y a de paix que dans le respect de tout être vivant. Une semblant de paix basée sur l’injustice et l’oppression n’est pas durable.
Pourquoi, selon vous, les forces du mal, de la destruction sont-elles toujours plus dynamiques ? D’où vient la défaite de l’amour, de la paix ?
L’entrave, selon moi, est que les gens pacifiques n’aiment pas s’organiser en groupes de pression. Ils vivent leur vie paisiblement sans embêter leurs voisins. Ils sont là à faire du bien et peu soucieux de s’organiser en structures, ou partis politiques. Par contre, les gens qui ont des buts bien précis, ceux que vous appelez « les forces du mal », s’organisent d’une façon méthodique. Ils se regroupent en prêchant des idéaux de dominations, ils divisent les hommes en s’adressant à leurs plus bas sentiments et aboutissent toujours, dans leur course vers le pouvoir, à la destruction d’un passé harmonieux. Leur objectif, est d’instaurer un ordre à leur solde. Heureusement pour l’humanité, il y a toujours eu des sursauts qui, malgré le temps que ça prend quelquefois, ramènent les divers groupes humains à la paix et à l’unité.
Que faut-il alors pour que les forces de la paix s’organisent et se réveillent enfin de leur profonde inertie ?
Actuellement, la violence quotidienne a conduit à de multiples extrémismes. Un extrémisme ne peut justifier l’oubli de la loi et le recours à un autre extrémisme. Ces extrémismes n’apporteront pas de solution aux crises qui secouent actuellement le monde. Et c’est là que les ONG et autres associations qui luttent pour la paix et l’unité, doivent s’interposer. Elles peuvent ramener tous les extrémismes à la raison… Ce qui est merveilleux dans l’histoire de l’humanité c’est qu’après tant d’errements, la raison finie toujours par triompher de la violence…
En quoi « La rose des vents », au-delà de l’histoire elle-même, est-elle opératoire aujourd’hui ?
« La rose des vents », c’est ma vision du monde, ma vision de ces quarante années que j’ai vécues. Cette période d’espoir dans les années 50-60, qui a commencé a basculer dans les années 80. Et, nous voilà dans un autre cycle. « La rose des vents » décrit ce que j’ai ressenti, comment ces changements ont commencé et comment nous en sommes arrivés là. Mon roman raconte le chemin fataliste de nos sociétés, mais révèle également un message d’espoir, qui a toujours permis de dépasser ces périodes difficiles.
Docteur Zreik, votre première œuvre a été primée. Ce doit être une bien difficile situation qui est la votre, tout le monde vous attend. Vous n’avez plus droit à l’erreur. N’est-ce pas ?
J’ai plusieurs fois entendu cette réflexion. Je crois que je vais faire ce que j’ai envie de faire (rires) et je vais écrire ce que j’ai envie d’écrire. « La rose des vents » est issue de cette logique : j’ai écris ce que j’avais envie de dire, ce que j’ai ressenti, le livre a été apprécié, et c’est tant mieux. Pour la deuxième œuvre qui est presque terminée, je poursuis le même cheminement. Si elle plaît, je serais encore plus heureux, mais si elle déçoit, j’aimerais qu’on ne m’en veuille pas. J’écrirai toujours pour exprimer simplement mes plus profondes émotions et pensées.
De quoi sera-t-il question dans cette deuxième œuvre ?
Il sera question d’amour cette fois-ci. Dans mon premier livre, j’ai parlé de la vie, dans le second intitulé « A la poursuite d’Aurore », j’essaie de pousser ma réflexion sur l’amour. C’est l’histoire d’une rencontre, entre Aurore, une jeune fille et Jonathan, un jeune homme idéaliste qui a été élevé dans un milieu humaniste. Cette rencontre symbolise pour lui l’amour idéal, et malheureusement, comme toujours, tout finit dans la désillusion ; mais, Jonathan est un obstiné et il continue dans sa tête à vouloir vivre cet amour-là.
C’est votre conception de l’amour ? Vous croyez en l’amour parfait, idéal ?
C’est ma conception de l’amour. Notre idéal confronte toujours la réalité et abouti toujours à la déception. Or, on ne doit pas se résigner, on doit continuer dans sa tête à se battre pour son idéal. Jonathan, le héros du l’œuvre, a été « brûlé » par son amour pour Aurore, mais, poursuit sa quête de l’amour parfait, de l’amour idéal, qui est enfin en chacun de nous. Qu’on croit ou pas en l’amour, il nous arrive contre toute attente d’éprouver des sentiments ou d’aimer passionnément un être et que celui-ci ne sache pas ou ne veuille nous rendre cet amour. Et là, se pose une question fondamentale : faut-il garder intacte le souvenir de la personne aimée ou chercher à le détruire. A mon avis, il faut protéger se souvenir, se dire qu’on a rencontré l’être qui vous a fait goûter l’extraordinaire force de l’amour, mais que cet être ne vous appartient pas.
Propos recueillis par Serge Grah
Posté le 14.08.2007 par sergegrah
Marie-Agnès Simon a rencontré Jean-Marie Adiaffi un matin de mai 1968. En pleine turbulences estudiantines. Un enfant est né de cette rencontre. 35 ans après, elle se souvient. Elle évoque avec émotion et regret la mémoire de celui dont elle a été la compagne. Entretien.
Bonjour Madame, pouvez-vous vous présenter à notre journal ?
Je suis Marie-Agnès Simon. J’ai été la compagne de Jean-Marie Adiaffi pendant 32 ans. Nous avons eu un garçon… Nous nous sommes toujours vus à chacun de ses passages à Paris. On a continué à se voir, à se téléphoner pendant toutes ces années avec des moments où nous vivions ensemble quand Jean-Marie passait pour un séjour à Paris. C’est vrai qu’au niveau du temps, nous avons peu vécu ensemble sur ces 32 ans. Mais, j’ai le sentiment d’avoir vécu avec lui au quotidien. Tout a démarré autour d’une belle rencontre sur les bords de la Seine en mai 1968. J’avais 20 ans et, je venais d’arriver de la campagne. De l’Afrique, je ne connaissais rien et j’avais acheté un livre sur les masques africains. Jean-Marie m’a interpellé en ces termes : « Enlève tes chaussures ». Je les ai enlevés et nous avons continués à marcher pieds nus sur les goudrons de Paris. Ce geste a été le point de départ de notre histoire.
Quels ont été les moments forts de cette vie commune ?
Les moments forts, c’étaient les moments d’écriture. J’étais très séduite par ce qu’il écrivait… Je cherchais près de lui ce qui fait qu’on écrit.
Marie-Agnès Simon, de cette période de mai 68 avec la rencontre d’avec Jean-Marie Adiaffi, que vous reste-t-il encore ?
1968, c’était la grande époque où les étudiants critiquaient leurs professeurs. Moi, j’admirais Jean-Marie qui interpellait les grands universitaires, les mandarins comme on les appelait. Le rapport à l’autre grâce à lui, basculait, c’est-à-dire, ce n’est pas le titre universitaire qui fonde quelqu’un, mais sa parole. Un étudiant peut avoir autant de capacité à réfléchir, à poser des questions qu’universitaire qui s’enferme dans son savoir. C’est cette ouverture qui m’avait complètement touché. Je me souviens aussi de la rencontre que Jean-Marie avait eu avec un éminent professeur, Hélène Fixou qui, aujourd’hui, est une grande romancière. J’ai compris, seulement maintenant, pourquoi il y avait eu cet échange si fort. Hélène Fixou comme Jean-Marie ont le même rapport à l’écriture. C’est une écriture qui est faite avec le corps et qui essaie de trouver les mots de la mère. C’était assez particulier puisque Jean-Marie n’a pas connu sa mère. Son rapport à l’écriture est toute une tentative de chercher les mots de la mère… C’est donc ces choses-là qui m’intéressent encore dans son écriture parce que je n’ai pas fini d’en faire le tour.
Quelles sont les idées que vous aviez de l’Afrique au moment où vous rencontriez un africain, Jean-Marie Adiaffi ?
C’était surtout l’idée d’un rapport à l’autre… Moi, j’étais en souffrance dans mes liens familiaux, dans mes liens avec les autres. Et, l’Afrique m’est apparu comme l’espace de la fraternité, de l’accueil de l’autre. Il y a cette idée que la relation avec l’autre pourrait être plus vraie.
Quand vous rencontriez Jean-Marie Adiaffi, est-ce qu’il avait déjà publié des œuvres ?
Oui, il avait déjà publié Yalê Sounan, un recueil de poèmes. Et après, il a commencé à écrire D’éclaires et de foudres.
De quel apport lui étiez-vous dans son écriture, dans son inspiration ?
J’étais sa muse. J’ai été la muse de D’éclairs et de foudres… Jean-Marie aimait les femmes. Il disait qu’elles étaient d’un au-delà de l’homme. La femme, c’est l’avenir de l’homme. Il exagère un peu, mais je pense qu’il voulait dire que les femmes ont un autre rapport au langage que les hommes. A travers les femmes, il cherchait à accéder à ce langage, à cette façon des femmes de ressentir les choses.
Quel est le livre de Jean-Marie Adiaffi qui vous a marqué au plus profond de vous-même ?
C’est la Carte d’identité. C’est un livre que tous doivent lire, y compris les blancs. En France, on devrait le donner à lire dans nos collèges. Parce que à travers ce livre, c’est aussi la quête de tout individu de son identité, de son origine. Ce qui est fondamental.
Si aujourd’hui on vous demande, Marie-Agnès Simon, de décrire la personne de Jean-Marie Adiaffi, que diriez-vous de lui ?
Je dirais que c’est un homme volcan. Il a consacré sa vie à essayer de sortir de ses tripes tout le passé de l’Afrique d’avant la colonisation. Il a tenté d’écrire ce passé-là qui n’avait été écrit dans l’ensemble que par les blancs… Jean-Marie est un volcan dont le magma s’est répandu en sédiments fertiles.
L’image du volcan est très forte mais, ici la presse le surnommait « l’insulteur public »…L’insulteur public ! Ah oui, j’aime bien. Moi, je le voyais comme l’image que je me fais d’un griot. Mais aussi, quelqu’un qui est toujours en train de contester, qui dit ce qu’il ressent quelle que soit la personne à qui il s’adresse. Cela ne lui a pas toujours servi. Mais en tout cas, c’est ce qu’on aime en lui.
Marie-Agnès, est-ce que Jean-Marie vous a fait aimer l’Afrique ?
Oui, énormément. La preuve, j’y suis aujourd’hui. Je m’intéresse de plus en plus à l’Afrique, à l’art africain, aux sociétés de langues orales. Mais, de toute façon, l’histoire de l’Afrique est aussi notre histoire première, nous les blancs. C’est donc un retour aux origines.
A propos d’aimer l’Afrique, qu’est-ce que vous pensez du Bossonisme ?
Je soutenais Jean-Marie d’avoir à trouver un concept africain pour parler de la religion africaine ; de reprendre à son compte et dans les langues africaines, le culte des ancêtres.
On a dit de Jean-Marie Adiaffi, qu’il a abdiqué vers la fin de sa vie, une partie de ses idées politiques… Vous partagez cet avis ?
Non. C’est vrai qu’il y avait des passages difficiles à négocier pour lui. Jean-Marie a dû faire des concessions parce qu’il voulait à tout prix terminer de rassembler tous ses travaux sur le Bossonisme. On peut se perdre dans son trajet. Un homme public, c’est compliqué à vivre, parce que les médias sont toujours-là pour saisir les moindres erreurs de parcours. Et, on oublie malheureusement que c’est finalement un humain comme les autres.
Je vais aborder un souvenir douloureux pour vous, la période de sa maladie à Paris…
(…) Jean-Marie de supportait pas le rapport des médecins au corps. Il avait du mal à laisser les médecins s’occuper de son corps. Il en était le maître. Ce qui était très douloureux, c’est qu’on ait à l’opérer. Il voulait garder son intégrité corporelle, car pour lui, son corps était quelque chose de sacré. C’est vrai qu’il était dans des contradictions, c’est-à-dire avoir recours à la médecine et à ses progrès et en même temps garder son corps tel qu’il l’avait reçu à la naissance.
Vous revenez en Côte d’Ivoire, plusieurs années après la disparition de Jean-Marie Adiaffi. Quels sont les sentiments qui vous habitent en ce moment ?
Dommage ! Vraiment dommage qu’il ne soit plus là. Je pense qu’on avait encore beaucoup de choses à se dire. Nos liens sont de plus en plus forts… Je suis donc sur la terre ivoirienne pour continuer à faire sa connaissance à travers les gens qu’il a rencontrés. Je continue à apprendre, à connaître l’Afrique, parce que sans doute, l’Afrique c’est une partie de moi. C’est mon humanité.
Marie-Agnès, quel regard la psychanalyste que vous êtes posez-vous sur l’Afrique avec ses bouleversements, ses crises ?
Je trouve que l’Afrique souffre beaucoup. Elle est malmenée par notre modernité qui l’oblige à franchir trop vite des étapes. Ces grands bouleversements sont dus au poids de la colonisation et de la néo-colonisation avec tous ses réseaux mafieux. Il faut que l’Afrique retrouve son histoire et fasse des alliances saines avec la modernité. Moi, je suis très optimiste quant au devenir de ce continent. C’est vrai que ça passe par des souffrances, des douleurs, mais ça va venir.
Est-ce que vous avez un message à l’endroit des Ivoiriens au moment où ils se réconcilient avec eux-mêmes ?
Je demande aux Ivoiriens de ne jamais se renier. Qu’ils prennent le temps d’accepter la culture africaine et ses richesses. Parce qu’ils n’ont pas fini de décoder tout ce savoir inscrit dans leur art, dans leur philosophie, dans leur histoire. C’est tout ce savoir-là qu’il leur faut acquérir pour aller de l’avant dans la modernité. Mais, en évitant toutes les embûches de cette modernité qui sont entre autres, l’individualisme et le goût de l’avoir plutôt que de l’être. Que les Ivoiriens continuent à être.
Propos recueillis par Serge Grah
Posté le 09.07.2007 par sergegrah
Interview Patrick Boireau (Photographe)
Patrick Boireau est photographe. En Côte d'Ivoire où il est installé depuis 7 ans, ses photographies allient beauté visuelle, respect de la nature, composition soignée et souci graphique dans l'équilibre des formes. C'est aussi un homme aux sympathies entomologiques qui s'est engagé dans les recherches sur les papillons et les cétoines que nous avons rencontré. Entretien.
Comment êtes-vous devenu photographe ?
C'est un assez long parcours… Mon père est photographe et je l'ai beaucoup observé dans son travail. Ce qui m'a énormément influencé. Au départ je ne me destinais pas à la photographie, je faisais des études en entomologie. Mais mon parcours vers les insectes a été interrompu en 1979, par la guerre au Tchad où nous vivions. Puis, je me suis engagé dans l'armée où j'ai été photographe. J'ai été formé à l'ECPA (Établissement Cinématographique et Photographique des Armées). Je ne suis pas resté longtemps dans l'armée parce que la photographie dans le milieu militaire est surtout technique. Ce qui n'était pas franchement passionnant. Ce que je cherchais, c'était quelque chose d'artistique. (…) Et mon père, déjà à son compte en Côte d'Ivoire, prenait sa retraite. Il y avait donc une place vide que je pouvais combler.
De quel diplôme a-t-on besoin pour devenir photographe ?
Il existe de grandes écoles de photographies. Mais, on n'a pas forcément besoin d'un diplôme pour être photographe. Il y a des gens qui sont même allés jusqu'à publier des livres d'images photographiques sans jamais avoir fait d'école de photographie. Ce sont des gens qui ont appris sur le tas en observant de grands photographes, qui ont acquis une expérience, et qui finalement font la preuve d'un sens inné de l'image. N'empêche qu'il est toujours bien d'avoir un diplôme, ça prouve au moins qu'on a reçu une formation dans ce domaine.
On dit que la photographie est la fille de la peinture… qu'elle est un art. C'est votre avis ?
Oui tout fait. Il y a plusieurs types de photographies dont la photographie artistique où le photographe créé littéralement l'image. En photographie, on sculpte, on peint avec de la lumière... C'est donc est un art à part entière.
Qu'est-ce qui compte dans la qualité d'une photo : l'appareil utilisé, le photographe qui fait la photo ou le sujet photographié ?
Tout rentre en ligne de compte. La photo, ce n'est pas l'appareil qui la fait, c'est le photographe. Une personne peut être très bien équipée, mais s'il ne sait pas composer son image, s'il ne sait pas capter la bonne lumière, s'il ne sait pas se placer sous le bon angle, il fera des photos qui techniquement peuvent être bonnes, mais il n'y aura pas la touche artistique, créative qui fera que sa photo sort du commun, une photo qui a quelque chose qui fait que les gens s'arrêtent devant et la regardent plus qu'une autre… C'est donc le photographe qui a, comme un peintre, une certaine sensibilité. Il va s'arrêter devant son sujet - et donc effectivement le sujet est important – et se dire là il y a une belle lumière, il va chercher l'angle sous lequel se placer pour mieux mettre en valeur le sujet…
Pour vous, quelle est la chose la plus importante dans une photographie ? Qu'est-ce que vous recherchez quand vous prenez une photo ?
Si ce n'est pas un client qui me le demande, je vais m'orienter vers la nature. Je me promène dans la forêt et je laisse mon corps s'imprégner de l'ambiance de l'endroit où je suis. Et là, j'attends que quelque chose – une feuille morte, une fourmi sur une branche, un oiseau, etc. – me parle, capte mon attention. Sinon, je ne pars pas avec une idée bien précise…
Quelles sont les difficultés les plus courantes lors d'une prise de vue ?
En Côte d'Ivoire, on est quand même souvent embêté par la lumière. Le ciel est souvent très couvert, même quand il y a du soleil… C'est quelque chose de très gênant.
Vous arrive-t-il de retoucher une photo par ordinateur ou considérez-vous qu'un instantané de vie ne doit pas être modifié ?
Je suis plus photographe, j'essaie donc de faire la bonne image du premier coup. Je ne travaille pas beaucoup avec l'ordinateur, je n'ai pas encore franchi ce seuil. Mais s'il m'arrive de le faire, c'est parce qu'un client me le demande et qu'il la veut ainsi. A ce moment-là, je la retouche à l'ordinateur. Sinon, je fais de la photo artistique et j'évite de faire appel à l'outil informatique. Ceci dit, c'est vrai que l'ordinateur est un outil extraordinaire qui peut nous permettre d'aller plus loin dans notre création. Il y a des choses qu'on ne pourra jamais faire avec un appareil photo, mais qu'on peut réussir grâce à l'ordinateur. Il repousse les limites que nous impose l'appareil photo.
Quel est l'esprit artistique qui vous habite, votre ligne conductrice au moment où vous faites une photo ?
Quand c'est une photo dans la nature, je pars sans objectif. Je pense que la nature a quelque chose de jolie. Malheureusement, elle est peu respectée par l'être humain. On défôrestre partout, on construit partout… Et pourtant la nature est très belle, elle est la source de la vie. Quand je me trouve donc dans la nature avec mon appareil photo, je suis capté par sa beauté, par son ingéniosité, par ses nombreux trésors.
N'êtes-vous pas tenté par des photos d'actualité politique ?
Non. Les politiciens ne m'intéressent pas du tout… La politique ne m'intéresse suffisamment pas pour que j'aille faire des photos de ce genre. Et puis, faire de la photo de journalisme en Afrique est très difficile…
Le constat qu'on peut faire en regardant vos photos, c'est que vous préférez la couleur au noir au blanc. Pourquoi ?
Je trouve qu'il y a des choses qui se prêtent à la couleur et d'autres au noir et blanc… Les clients généralement, veulent de la couleur. Mais sur le plan purement artistique, le noir et blanc se prête beaucoup à tout ce qui est vieux, par exemple, les vieilles bâtisses de Grand-Bassam. Le corps humain se prête aussi au noir au blanc dans des photographies artistiques… Il faut donc dire que le choix de la couleur ou du noir et blanc dépend du sujet.
Quel est le plus beau cliché que vous ayez fait en Côte d'Ivoire ?
C'est vraiment une question difficile… Mais, il y a une image dont je suis assez content et que je qualifierai de meilleur souvenir photographique. C'est celle d'un petit village en pays Toura, une région montagneuse. Il s'appelle Noma. J'ai fait cette photo au lever du jour, au moment où le village est encore envahi par la brume, et on aperçoit la fumée qui s'échappe des toitures des cases et le paysage montagneux à l'arrière plan… Dans cette image, on ressent l'ambiance de l'activité humaine du petit matin dans un village d'Afrique. Elle me rappelle la sympathie des habitants de ce petit village. Cette image m'est d'autant plus chère que ce village n'existe plus aujourd'hui.
Faut-il une autorisation pour photographier une personne ?
Officiellement, il n'y pas d'autorisation. Maintenant, il ne faut pas que l'appareil photo gène. Si l'appareil créé une gène, les photos de toutes façons, ne seront pas bonnes. Et puis, si une personne ne veut pas qu'on la photographie, il ne faut pas insister. Au niveau de la publication, je pense qu'on peut avoir besoin d'une autorisation, ne serait-ce que par respect des personnes photographiées et aussi parce qu'un photographe professionnel gagne de l'argent avec la photo.
M. Patrick Boireau, qu'est-ce que ça représente pour vous de photographier des cétoines et des papillons ?
C'est une passion qui s'est épanouie en moi quand j'avais 9 ans. J'ai travaillé pendant plusieurs années dans un élevage d'insectes. Le monde des insectes est très curieux. C'est un monde dans lequel il y a encore beaucoup de choses à découvrir. Les insectes sont sur terre depuis pratiquement 300 millions d'années. Ils ont une longue évolution sur terre, ils sont arrivés à un dégré de diversité qui est incroyable… C'est plus le côté diversité, le côté mystère des insectes qui est très intéressant à voir. Côté photo, ce qui me capte chez eux, c'est leurs formes et leurs couleurs extraordinaires. Les cétoines, par exemple en Côte d'Ivoire, il y en a plus d'une centaine d'espèces.
Si vous aviez à donner un conseil pratique à nos lecteurs désireux de devenir photographe, que leur diriez-vous ?
D'abord aimer ce métier… Ensuite prendre son appareil, choisir un endroit qu'on aime, s'asseoir et observer. La photo commence beaucoup par de l'observation. On observe les choses bouger autour de nous…
Posté le 09.07.2007 par sergegrah
Ras Goody Brown (Artiste musicien)
« Ma musique est un message d'Amour de Jah »
Ras Goody Brown, les Ivoiriens se souviennent certainement de cet étudiant devenu artiste du groupe Négromorfing au milieu des années 90. ‘’Porté disparu’’ de la scène musicale depuis bien longtemps, c’est à Vridi, au village Rasta qu’il se trouve désormais. Nous l’y avons rencontré. Sa carrière, son prochain album, ses différents projets, etc. l’artiste en parle avec beaucoup de conviction et de foi. Entretien…
Membre du groupe Négromorfing, hier, vous êtes presque porté disparu actuellement. Où en est votre carrière musicale aujourd’hui ?
Ma carrière musicale est liée à ma vie spirituelle… Lorsque nous avons sorti l’album Négromorfing, c’était déjà à la gloire de Son Impérial Majesté. Naturellement donc, les faits se sont succédés pour aboutir à ce que je suis aujourd’hui. C’est-à-dire à être au service de Jah… Ceux qui ne savent pas et qui ne me connaissent pas, prétendent que je suis « perdu ». Comment quelqu’un qui est éclairé par Jah peut-il se perdre ? Je suis sur plusieurs projets. Je prépare mon prochain album. Et mon frère Alasco DJ et moi préparons la sortie d’un autre album sur le label Negromorfing… Une compilation de toute la communauté rasta verra également le jour. En outre, une autre compilation des stars ivoiriennes du reggae avec des artistes fait partie de nos projets. Des artistes Zouglou comme l’enfant Yodé, Pat Sako, Dézi Champion, etc. qui viendront poser sur des rythmes reggae avec des rastas.
Vous vivez aujourd’hui au village Rasta de Vridi. Cela fait combien de que vous êtes là ?
C’est ici que je vis dans la Gloire de Jah. J’étais d’abord à Yopougon où notre communauté avait entrepris des démarches auprès du Maire d’alors, Monsieur Doukouré Moustapha, pour solliciter un terrain en vue de créer notre village. A l’issue de l’entrevue qu’il a bien voulu nous accorder, on a compris que nous sommes nés trop tard dans un monde trop vieux. C’est ainsi que je me suis retrouvé dans à Vridi, où je vis depuis 1999. J’ai décidé de venir vivre dans ce village afin de porter haut l’action de Rastafari… Et c’est ici qu’est né mon album Lumière.
Ras Goody Brown ne vit pas seul. Il a même des enfants. Combien sont-ils?
Je vis avec une femme et j’ai 4 enfants que Jah Rastafari m’a confiés l’éducation.
Vous êtes un rasta et ne jurez que par Rastafari. Pour vous, être Rasta, ça signifie quoi concrètement ?
Je suis Rasta depuis toujours... Etre Rasta, c’est reconnaître le caractère impérial du Christ. C’est le reconnaître sous son nouveau qui l’a révélé le jour de son couronnement. C’est-à-dire le 2 novembre 1930 en Ethiopie : Le Roi des Rois, le Lion Conquérant de la tribu de Judah… Jah Rastafari est la lumière et le Salut du monde. Il représente avant tout l’unité. Il est le Sauveur. Etre Rasta, pour moi c’est appartenir à Dieu. C’est vivre dans l’Amour.
Vous êtes bien plongé dans le rastafari. Comment vous l’avez découvert ?
On ne devient pas rasta. C’est vrai que la révélation se fait un jour, mais on naît Rasta. Je n’ai donc pas décidé d’être Rasta. Ça été un appel. Par la force du Saint-Esprit, sa présence a commencé à se manifester en moi… En classe de première au lycée municipal de Yopougon, Monsieur Bamba, le professeur d’histoire-géo a demandé de citer les différentes religions du monde. Mes camarades ont cité le catholicisme, l’islam, le bouddhisme, etc. Moi, du fond de la classe j’ai dit Rastafari. Toute la classe s’est mise à rire. Simplement parce que pour l’opinion publique, le rastafari, c’est la « folie », la ganja. En fait, tout sauf la spiritualité. Ce sont-là que des clichés que les gens projettent sur les rastas. C’est l’ignorance en fait… Car on peut bien être relié à Dieu et s’appeler Rasta. Ce ne sont pas uniquement les dreadlocks qui fondent le Rasta. Il est tout à fait possible d'être un Rasta avec des cheveux courts, comme les dreadlocks ne sont pas forcément signe d’appartenance Rasta. Rastafari est une manifestation du cœur. C’est pourquoi, notre devoir est d’enseigner aux autres ce qui est juste, car il est possible que certains ne parviennent pas à le voir par eux-mêmes.
Aujourd’hui, le rasta est vu comme un marginalisé. C’est-à-dire celui qui vit hors de la société. Pourtant il dit mener un combat. Est-ce que vous pensez que le rasta est compris ?
Mon Père, Sa Majesté Impérial Haïlé Sélassié a déjà tout fait. Il suffit que les uns et autres regardent Sa Lumière. Notre combat, c’est de nous aimer véritablement en brisant tous les pièges qui nous divisent… Le Rasta doit répandre l’Amour… Rien que l’Amour ! Et ce doit être finalement le combat de tous les Ivoiriens, de tous les Africains. Car Jah est le modèle de « l’espérance promise à l’humanité », Il est « l’espérance en la Nouvelle Jérusalem ».
Les Rasta sont nombreux en Côte d’Ivoire. On dit d’Abidjan qu’elle est la 3e capitale du reggae après Kingston et Londres. Le mouvement Rasta se développe bien en Côte d’Ivoire.
A l’école, on nous a enseignés l’histoire de Christophe Colomb, de Magellan et de tous les autres colons impérialistes. Mais on a soigneusement évité de nous parler de nous-mêmes, de notre histoire, de notre identité spirituelle et culturelle et de Notre Père qui est Jah le Rastafari. Pour empêcher que la vérité africaine soit sue. Heureusement, beaucoup de jeunes aujourd’hui, grâce au Message Rastafari portent haut le flambeau de la dignité africaine. Parmi ceux-ci, il y a Kush, Naphtaly, Kajeem, Ras Goody, etc. Ils poussent la génération consciente à prendre en main le message de Jah. De sorte qu’aujourd’hui, une grande partie de notre peuple est éclairée par le message de Son Impérial Majesté. Jah a donc triomphé, puisque ce qui a été caché aux vieillards, est aujourd’hui révélé aux enfants… Nous continuons de nous organiser. La communauté rasta de Côte d’Ivoire a un leader en la personne du frère Naphtaly et, demain, avec l’apport de tous les frères, la Lumière de Jah Rastafari va éclairer tous ceux qui vivent dans l’esclavage mental.
Souvent des Rasta dédient des titres à Marcus Garvey. Quelle importance revêt-il à vos yeux ?
C’est un point culminant de notre foi. Marcus Garvey nous a éclairé. Il nous a prouvé que nous pouvions être organisés. Il a démontré que les Blancs vivaient encore dans les cavernes lorsque les Noirs construisaient des pyramides en Egypte. Nous le considérons comme notre prophète. Marcus Garvey nous a également expliqué que si les blancs voient Dieu à leur propre image, nous devrions nous aussi voir le Créateur à travers notre regard d’homme Noir. Il nous a demandé de regarder en direction de l’Ethiopie pour trouver notre Roi et notre Dieu. L’enseignement de Marcus Garvey nous incite à nous dépasser. Il nous enseigne que nous sommes tous égaux.
Avez-vous le sentiment que votre musique contribue à faire connaître le message Rastafari ?
Je ne chante que pour louer Jah. Je suis là pour donner des vibrations positives ! Ma musique aide à faire comprendre aux Ivoiriens le message d’Amour de Jah Rastafari. A travers mes louanges à Sa Majesté Impérial, je veux donner de l’émotion, transmettre le sentiment d’Amour, de Paix, de Fraternité des Rasta.
N’avez-vous pas le sentiment que vos fans vous tournent le dos ? Car cela fait bien d’années qu’ils ne vous voient plus sur scène…
Que mes fans ne s’inquiète pas… Je sais que ce qu’on leur dit de moi peut avoir plus d’impact sur eux que ce que je peux dire de moi-même... Mais aujourd’hui, je suis en de bonnes mains. Je leur demande seulement d’écouter les messages que Jah Rastafari m’inspire… et d’avoir foi en la Divine Lumière de Sa Majesté…
(In Le Matin d'Abidjan du 12 mai 2007)
Posté le 09.07.2007 par sergegrah
Brou Jean-Paul (Fils d’Akawa)
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Vous travaillez actuellement, à l’effet de publication, sur un ouvrage où il sera question de ce que vous appelez « la face voilée » de l’histoire de la Reine Abla Pokou. De quoi s’agit-il ?[/b]
Je suis issu de la lignée de la Reine Abla Pokou (ou Ablan Opokwa) par ma grand-mère qui descend de la princesse Akwa Ama. Elle fut aussi mariée à un descendant de Houphouët Mongo qui a été le deuxième souverain à succéder à la reine. Ayant passé toute mon enfance auprès de mes grand-parents, ils ont eu le temps de m’apprendre mon histoire, l’histoire du peuple baoulé à travers celle de la Reine Abla Pokou. C’est donc par devoir de mémoire que je m’intéresse à cette histoire. Je me dois de la protéger. Mais, c’est également par devoir de vérité qu’il me faut aujourd’hui rompre ce lourd silence pour élucider l'histoire de l'impératrice du peuple baoulé.
Qu’est-ce que vous reprochez à la version connue de l’histoire de la Reine Abla Pokou ?
Dans les recherches qui ont trait à l’histoire ou à l’anthropologie, les preuves matérielles constituent quelque chose de fondamentale. Or, Abla Pokou a existé. Elle a laissé des objets qui sont aujourd’hui des preuves irréfutables, parce que vérifiables… Dans la version connue de cette histoire, on nous dit que la Reine Abla Pokou serait morte et enterrée dans le Walèbo (Sakassou). Ce qui est un mensonge et une volonté manifeste de tronquée la vérité historique, donc de falsifier l’histoire. La Reine Abla Pokou n’a jamais été dans le Walèbo (Sakassou) ni même enterrée dans cette région. N'tran'wlê y nouan par déformation N'DRANNOUAN signifie « La limite de ma demeure » et Nkawa par déformation AKAWA, signifie « je reste ici ». Ces phrases ont été prononcées par la Reine Pokou pour mettre fin à l'exode des Baoulé dans cette région. C'est donc à N'drannouan (Bouaké), avec Akawa comme chef-lieu du royaume Baoulé que la reine Abla Pokou a vécu les derniers instants de sa vie et y a été inhumée dans la forêt sacrée de Gnamônou dans le lit du cours d'eau appelée N'drahan-bah… Ce qui a été notre drame, c’est que, c’est seulement autour de 1956 que Akawa a eu ses premiers fils scolarisés. Nous n’avons pas eu très tôt d’intellectuels qui auraient pu faire éclater la vérité des faits historiques et des preuves matérielles. Moi, je ne suis pas un universitaire, mais je me suis intéressé à cette histoire par devoir. Ce sont mes parents qui m’ont légué cette situation, cette charge, cette responsabilité qu’il me faut assumer de toute façon.
Monsieur Brou, qu’est-ce qui vous amène à cette hypothèse ?
Vous savez, Abla Pokou, ce n’est pas une légende, c’est l’histoire du peuple baoulé, c’est un patrimoine historique de la Côte d’Ivoire. Il y a des traces. De même qu’on a pu connaître, à travers l’existence des pyramides d’Égypte, la vie de tel ou tel Pharaon, c’est de la même façon qu’avec le trône étatique, les sabres royaux de la Reine Pokou jalousement gardés par la famille royale d’Akawa et les textes sacrés du grand tambour lui-même sacré, on peut donner la preuve de ce que je dis et défendre la thèse que je défends.
Qui a été alors dans le Walèbo (Sakassou) ?
Pendant l’exode du peuple Baoulé conduit par la reine Pokou, il y avait à ses côtés, ses sœurs. Akwa Ama, nièce légitime et héritière du trône de la reine Pokou résida auprès d’elle à Akawa. L’une, Nan Kindé est restée dans la région de Bongouanou où elle a fondé trois villages : Agoua, Afféy 2 et Yêbouêsso. L’autre Tanoh Adjo s’est installée à Tiassalé pour fonder le peuple Elomoin. La reine Pokou, quant à elle, continua jusque dans la région de Bouaké, dans le N’dranouan où elle fonda le village d’Akawa. Vu que tout le peuple ne pouvait vivre dans le même endroit, la reine demanda à sa nièce cadette Akwa Boni d’aller s’installer un peu plus loin. C’est ce que Akwa Boni fit. Accompagnée d’un détachement de l’armée de la reine, elle fonda un village au pied d’un arbre appelé walè. C’est ce qui a donné le peuple Walèbo.
Mais, vous n’êtes ni historien, ni anthropologue, comment avez-vous pu entreprendre de telles recherches qui sont du domaine de spécialistes ?
C’est vrai que je ne suis pas historien. Ni même chercheur en rien du tout. Mais je suis d’Akawa, descendant du trône de la Reine Abla Pokou… Je sais l'intérêt que porte les Ivoiriens au culte de leurs ancêtres, à l'histoire de l'exode de la reine Pokou qui relève aujourd’hui du patrimoine culturel national. Enfant, je vivais avec mes grand-parents qui m’ont conté l’histoire de l’exode du peuple baoulé avec à leur tête la Reine Pokou. Et puis, à Akawa j’ai pu par moi-même voir des objets royaux ayants appartenus à la reine. C’est donc un devoir pour moi de protéger la vérité telle qu’elle est, sans fioritures. C’est aussi, en tant qu’Ivoirien, un devoir historique pour moi afin que les générations à venir boivent à la source limpide de la vérité libératrice et non plus du mensonge.
Avez-vous invité des historiens et autres scientifiques à venir constater sur place à Akawa ces objets royaux ?
En 1963 feu le professeur Niangoran Bouah a fait un tour à N'drannouan auprès de Yao Kouamé alors chef de canton. Bien avant lui il y eu Delafosse et Salvert Monier dans le cadre d'une étude régionale de Bouaké. Plus récemment, feu Jean-Marie Adjaffi a effectué un voyage à Akawa où il a pu constater l’existence des preuves dont nous parlons. Feu le professeur Niangoran Bouah et le professeur Jean-Noël Loucou, accompagnés du professeur Biny Kouakou et du recteur N’guessan Kouakou François ont eux aussi fait le déplacement d’Akawa. Après avoir vu ces preuves, il était question que ces professeurs fassent quelque chose afin d’éclairer l’opinion public tant national qu’international de la vraie histoire de la reine Pokou. Malheureusement, peu de temps après leur visite à Akawa, le professeur Jean-Noël Loucou m’a laissé entendre que le rétablissement de la vérité sur l’histoire de la reine Pokou peut être source de conflit qui risquerait d’embraser le peuple Akan. A partir de là, j’ai compris que quelque chose clochait. Car comment comprendre que rétablir un fait dans la vérité peut-il provoquer des conflits ? L’histoire n’est pas une porte close. On peut toujours y apporter sa contribution. Et c’est ce que nous faisons. Les preuves sont-là. On peut les contester intellectuellement si on n’y accorde pas foi, mais on ne peut pas dire honnêtement et donc enseigner à nos enfants que dire la vérité va embraser un peuple. Nous, nous allons toujours dire haut et fort, avec la caution du canton N’drannouan, que la reine Pokou n’a jamais été dans le Walèbo. Quitte à ce qu’on nous prouve le contraire.
Ne craignez-vous pas que des mains politiques souterraines entravent la marche de la vérité ?
Ce qui est aussi la vérité, c’est qu’une braise de feu ne peut pas rester longtemps cachée dans un tissu. Elle finira par sortir un jour ou l’autre. A l’époque, nos parents n’avaient pas trouvé nécessaire de dire la vérité sur l’existence des attributs royaux de la reine Pokou de peur d’être victimes de vols et de voir le site du sépulcre de la reine devenu aujourd’hui sacré être profané. Parce que, le N’drannouan avait déjà été victime de vol et de pillage. N’eut été leur vigilance et leur promptitude, nos parents auraient tout perdu de l’héritage à eux légués par la reine. Cet événement a donc obligé nos parents à considérer l’histoire de la reine comme un tabou. Mais, aujourd’hui, les données ont considérablement changé. La génération actuelle est celle qui a le plus soif de vérité et de connaissance. On ne peut pas les lui refuser.
Qu’est-ce que les Ivoiriens doivent-ils retenir aujourd’hui ?
Il faut que les Ivoiriens sachent que l’histoire de la reine Pokou n’est pas une légende. C’est une personne qui a vécu et les traces de son existence sont là pour l’attester. Il faut qu’ils retiennent également que l’histoire de la reine Abla Pokou a été tronquée à des fins politiques et au profit d’une poignée d’individus…
Par ailleurs, le Président de la République qui est historien-chercheur connaît certainement la version que nous défendons. Nous allons lui faire parvenir notre travail afin qu'il s'aperçoive au regard des preuves que nous détenons, de la manipulation qu'il y a eu autour de l’histoire la reine Pokou qui, faut-il le dire, fait partie aujourd'hui du patrimoine culturel et historique de la Côte d’Ivoire.
Au nom de la vérité
Faut-il enfin briser la glace qui, jusque-là recouvrait l’histoire de la reine Pokou d’un pudique et protecteur manteau de Noé ? Et cela, au nom de la vérité devant l’histoire. Pendant deux siècles environs un pan de l’histoire de la reine Pokou a été volontairement ou involontairement coupé. Pourquoi ? En tout cas, beaucoup d’Ivoiriens aujourd’hui se posent la question et, se la posant, montrent indirectement du doigt ces politiciens et autres intellectuels qui suscitent et développent dans l’esprit de nos parents au village, des allergies face à la vérité.
Il y a comme une espèce de complicité nationale sur les limites de ce qu’il faut dire et de ce qu’il ne faut pas dire sur l'histoire de la reine Pokou. Des scientifiques et non des moindres ont déjà donné leur version de l’histoire de la reine Pokou. Mais avec les « pièces » que Brou Jean-Paul verse au dossier, force ne serait-il à ces historiens et anthropologues de (re)poser, sur cette histoire de notre héritage culturel national, un nouveau regard ? Sans clichés politiques. Sans catalogue.
Des faits historiques dont l’authenticité a été mise en doute, ont fait l’objet de polémiques pendant longtemps. Notamment « Les manuscrits de la mer morte », « Le suaire du Christ ». Mais, la vérité a fini par éclater un jour. Sans qu’il n’y ait aucun cataclysme.
Quel est donc alors ce pacte secret sur l’histoire d’Abla Pokou ? Il est temps. Il est même grand temps que les intellectuels Ivoiriens rompent ce long et lourd silence suspect pour dire à la face du monde où la reine Abla Pokou a vécu jusqu’à sa mort. Où a-t-elle été inhumée ? Où se trouve son sépulcre ? Ceci dans un seul objectif : l’éclatement de la vérité. Et la restitution des faits de l'histoire. De notre histoire. Rien d’autre.
Posté le 09.07.2007 par sergegrah
Interview Antoinette Konan
Antoinette Konan, parlez-nous un peu de vos débuts dans la musique.
J’étais dans une école de sœurs à Bimbresso où il m’arrivait de beaucoup chanter. J’interprétais des chansons religieuses et des succès de cette époque. C’est ainsi que la directrice m’a suggéré d’envoyer une lettre à feu Fulgence Kassy. Lorsque je suis arrivée pendant les vacances, Ful m’a confiée à Manu Dibango qui était alors le chef d’orchestre de la RTI. Manu m’a permis de participer aux répétions avec mes aînés Jeanne Agnimel, Virginie Gaudji, Paul Nemlin, etc. J’ai pu ainsi rencontrer des stars comme Aïcha Koné, Bailly Spinto et François Lougah. J’avais tellement la musique dans l’âme que j’ai décidé d’aller à l’école de musique. Et c’est Thérèse Taba qui est intervenue pour que je puisse présenter le concours de l’INA (aujourd’hui INSAAC). (…) Je ne pensais pas que je serais encore aujourd’hui dans la musique. C’est mon père qui m’y a presque poussé. Parce qu'il a vu que j’étais vraiment mordue par la chose musicale. Le soutien de mon père a été le véritable déclic.
De Djouman en 1984 à Chants de souvenirs en 2004, c’est un sacré parcours… quel bilan personnel en faites-vous ?
Le bilan est agréable et très satisfaisant. Sur le trajet, j'ai rencontré beaucoup de personnes intéressantes… Des personnes qui ont toujours été prêtes à m'apporter un plus. Dans ce milieu, il faut savoir raison garder. Tout ce qui se passe doit être vu comme expérience. Quels que soient les problèmes qu'on rencontre, le succès qu'on a, il faut savoir garder la tête haute et froide... 20 ans c'est beaucoup, mais ce n'est rien. Parce que je considère que j'apprends encore.
Vous avez donc décidé de commémorer vos 20 ans de carrière musicale. C'est un effet de mode ? Qu'est-ce que ça représente pour vous ?
Ce n'est pas un effet de mode. Je veux simplement rendre hommage à tous les précurseurs de la musique ivoirienne qui m'ont inspiré et qui m'ont donné la force de continuer dans cette voie. Le 26 novembre prochain sera aussi l'occasion pour moi de dire merci au public qui m'a soutenu tout au long de cette carrière. Ce sera une fête de communion et d'échanges avec mes fans. Et puis, 20 % de la recette de ce spectacle sera destiné à un projet de construction de 3 villages pour enfants orphelins de guerre et du sida.
Ce sera avec joie que le public va vous revoir sur scène, parce que ce n'est pas souvent qu'on vous voit jouer…On ne m'a pas beaucoup vu c'est vrai, mais j'ai beaucoup vendu. Ça, il faut le dire… J'ai toujours été là en tant qu'artiste. Et pourtant, quand il s'agit de spectacles, on a appelé des personnes autour de moi et on m'a toujours laissée de côté. Pourquoi ? Je ne saurais le dire. Je pense qu'il n'est pas normal que j'ai suivi le parcours qui est le mien et que je sois pratiquement la même à être toujours laissée à l'écart. C'est toujours les mêmes qu'on voit… C'est un fait que je dénonce, mais ça ne me dérange pas, ça ne m'empêche pas de vivre. Parce que, même si je ne fais pas très souvent la scène, je vends beaucoup.
Après 20 ans, allez-vous donner une nouvelle orientation à votre musique ? Vous essayer aux nouveaux genres, le coupé-décalé, par exemple ?
Le coupé-décalé, non. Je vais continuer dans ma musique, parce que c'est ce qui m'a permis d'être là où je suis aujourd'hui… J'ai acquis une certaine valeur et, mon public refuse de me voir dans certains genres musicaux. Je suis donc condamnée à rester dans le créneau que je me suis tracé.
On pense que vous n'arrivez pas véritablement à décoller parce que votre musique est trop collée au terroir…
Ce n'est pas juste de le penser. Quand je sors une œuvre, j'essaie de ressortir toutes les colorations que j'ai acquises dans le milieu. Si ici ma musique donne l'impression de n'avoir pas décollé, ce n'est pas le cas à l'extérieur.
Antoinette Konan, on ne vous a pas encore entendu aborder des thèmes politiques. C'est dire que la politique ne vous inspire pas ?
Ce que je veux, c'est d'être une artiste impartiale. C'est mieux ainsi. Cette impartialité me permet de mieux voir les choses et de les apprécier à leur juste valeur… Je ne dis pas que chanter pour son pays est mauvais. La preuve, j'ai chanté l"Ode à la Patrie".
Quel est votre regard sur la musique ivoirienne d'aujourd'hui ?
Je pense qu'on aurait pu aller plus loin que ça si on n'était pas envahie par la musique d'ailleurs. L'Ivoirien doit prendre conscience que sa culture doit exister à travers lui. On doit pouvoir jouer notre musique sans complexe. Notre culture, j'allais dire nos cultures sont trop riches pour qu'on les laisse envahir par d'autres courants…Nous avons un seul et même problème, le manque de confiance en nous-mêmes. (..) Moi, je reste dans ma culture en y apportant chaque fois un plus. Lorsque je me retrouve à l'extérieur, en Europe par exemple, je suis très fière de présenter l'ahoco aux Européens, aux Américains, etc.
Pourtant le coupé-décalé, le zouglou se vendent très bien …
Mais pour combien de temps ? Pendant combien de temps vendent-ils ? Moi quand je sors une œuvre, elle se vend pendant au moins 5 ans. Aujourd'hui encore le public réclame Djouman… Mais les coupé-décalé et autres, c'est juste pour les vacances. On ne doit pas faire de la musique pour 3 mois.
Quel est aujourd'hui votre plus grand rêve ?
C'est de vivre en harmonie avec mes enfants et tous ceux qui m'aiment. Par exemple, finir ma vie avec celui qui voudra bien m'épouser… Je pense que quelque chose de merveilleux va se faire dans ma vie sentimentale et professionnelle d'ici peu. J'ai foi... Attendons de fêter mes 20 ans de chanson et vous verrez.
En plus d'être une artiste de talent, vous êtes considérée comme une intellectuelle sérieuse… c'est assez rare dans le milieu.
C'est peut-être pour cela qu'on évite de m'associer à certains spectacles… Je suis artiste. Je suis artiste sur scène. Et c'est comme ça qu'on doit me voir. Non pas en intellectuelle.
Vous qui êtes d'un tempérament casanier, pensez-vous sincèrement incarner le rôle de rassembleur dans ce milieu bouillant des artistes ?
Tous ceux qui me connaissent vraiment voient en moi cette fibre-là. Et depuis que j'ai décidé de sortir de ma timidité, de ma candeur, je mène un combat noble dans ma corporation.
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A travers la Coaf ?... Au fait, que devient cette coalition ?[/b]
La Coaf se porte très bien. Nous avons pris attache avec une société internationale qui se propose de nous offrir un centre médical. Nous sommes en pourparler afin que nos membres aient droit à des logements. N'eut été la crise que traverse notre pays, ce projet aurait déjà pris forme… La Coaf ne dort pas, elle travaille.
Votre aînée, Aïcha Koné a semble-t-il réussi à aplanir les malentendus entre Chantal Taïba et vous.
C'est tant mieux. Elle a joué son rôle et j'en suis contente.
Qu'est-ce qui clochait ? Un problème de leadership ?
Je ne sais pas… Certainement que mon franc parler à dû déranger encore une fois. J'ai créé une association et j'ai demandé à des personnes de venir. Il y en a qui sont venues et d'autres non. Celles qui ne sont pas venues ont le droit de rester là où elles sont… Les artistes qui m'ont fait confiance savent que je me bats pour elles. Et, c'est ce qui m'importe aujourd'hui. Si demain la Coaf acquiert des structures, je veux parler du centre médical, de la cité, etc. ce sera pour tous les artistes.
Combien pèse en terme d'argent Antoinette Konan après 20 ans de métier ?
Antoinette Konan pèse une centaine de millions, mais en valeur culturelle, en intelligence, en dynamisme et en initiatives. Je suis une valeur sereine.
Comment se porte le Burida ?
Le Burida se porte bien. Je demande seulement aux artistes d'être un peu plus grands et de ne pas poser des actes qui les compromettent.
Que pense faire le Burida pour Noël Dourey qui est emprisonné au Togo ?
J'ai ouï-dire que quelque chose devait être fait. Maintenant où c'en est, je ne saurais vous le dire.
Antoinette, parlez-nous aujourd'hui, la main sur le cœur, de cette relation avec feu Thomas Sankanra.
Il n'y a eu aucune relation entre feu Thomas Sankanra et moi. Il y a eu une seule rencontre. Et elle a eu lieu devant tous les chefs d'États dans la salle où je me suis produite ce jour-là. Ensuite, on m'a demandé d'offrir mon instrument de musique à feu le Président Thomas Sankanra, ce que j'ai fait avec beaucoup de plaisir. C'est tout.
Quels sont vos projets immédiats ?
Je vais devoir beaucoup voyager, et pour la Coaf et pour la suite de ma carrière.
(In Les Echos du Matin du 19 août 2004)