Le peuple taino s'est établi en Jamaïque vers l'an 1000 avant notre ère sur un territoire qu'il a appelé Xamayca, « la terre du bois et de l'eau ». Après l'arrivée de Christophe Colomb, en 1494, l'Espagne revendique la propriété de l'île et, dès 1509, l'occupe et lui donne le nom de Santiago (Saint-Jacques). En 1517, l'Espagne achemine en Jamaïque les premières soutes d'esclaves africains. En effet, le prêtre espagnol, Bartolomé de Las Casas, qui œuvrait pour la protection du peuple taino, suggéra d'avoir recours à des esclaves africains.
L'Espagne résista aux assauts des pirates dans la principale ville de l'île, connue aujourd'hui sous le nom de Spanish Town, jusqu'à ce que le Royaume d'Angleterre la conquiert par la force. Les Espagnols firent valoir prétentions sur ce territoire jusqu'en 1670. Mais les Britanniques ne perdirent jamais leur autorité sur l'île. L'île devint le cœur des opérations interlopes des boucaniers, et de l'un des plus fameux d'entre eux, le capitaine Henry Morgan. En retour, ces aventuriers protégèrent la Jamaïque des ambitions des autres puissances coloniales. Avec l’arrivée des esclaves, la canne à sucre devint la principale denrée d'exportation.
La Jamaïque théâtre d'un des plus importants soulèvements d’esclaves
L'esclavage y est aboli en 1834. Cette mesure de la Couronne britannique provoque de profonds bouleversements dans la structure économique du pays, et dans la trame du tissu social. Les plantations où se pratiquaient l’exploitation des esclaves connaissent des difficultés. Les esclaves enfin libres vont donc en ville pour travailler. La vieille économie de plantation de canne à sucre est en crise. Une crise aggravée par la politique de libre échange du gouvernement anglais, dont l'une des conséquences est la suppression des tarifs préférentiels affectés au sucre jamaïcain. Cette période va faire vivre à la Jamaïque une grave crise. Celle-ci va donner lieu à la naissance d'un mouvement de renaissance religieuse appelé Great Revival (1860-61). Ce mouvement parle de la rédemption en la liant au combat pour la libération et porte en lui un puissant potentiel contestataire.
Les esclaves que les Britanniques prirent aux Espagnols furent appelés « Marroons ». Le terme « Marroon » prit, au fil du temps, la signification de « fier et sauvage ». Ainsi, les « Marroons » se dressèrent contre la domination britannique et menèrent une lutte acharnée. La lutte des « Marroons » ne doit pas être assimilée à une simple révolte d’esclaves... Les leaders venaient en effet d’une même tribu ghanéenne et le mouvement tenait donc à affirmer son identité africaine et son indépendance.
Ainsi, des rébellions caractérisées par la volonté de revendiquer une plus grande liberté, à l’image de la « Sam Sharpe Rebellion » apparurent en 1831. Cette révolte menée par l’esclave Samuel Sharpe s’inscrit dans un contexte où la population noire commençait à se rendre compte de leur situation socio-économique : les esclaves haïtiens étaient libres depuis 1815.
Sam Sharpe était parmi les plus instruits et avait une grande influence charismatique. Il décide de prendre en 1831 le commandement d’une grande rébellion qui devait conduire à l’abolition de l’esclavage. Cette révolte débuta vers la fin du mois de décembre à Montego Bay, une baie située au nord-ouest de la Jamaïque. Elle s’étendit rapidement à tout l’ouest du territoire et poussa les colons à la fuite. Au début de 1832, une loi martiale fut décrétée et des renforts de troupe envoyés. La révolte fut alors écrasée en quelques mois et Sam Sharpe exécuté à la fin du mois de mai. Ce combat conduisit tout de même à l’abolition de l’esclavage en 1834.
Mais en 1865 un nouveau vent de révolte souffle sur la Jamaïque. C’est la « Morant Bay Rebellion ». Les causes de cette nouvelle rébellion étaient directement liées à la révolte des « Marroons » dont la majorité était devenue planteurs. Elle trouve aussi ses fondements dans la situation des anciens esclaves, eux aussi en grande partie devenus agriculteurs. Des inégalités subsistaient bien qu’ils fussent apparemment libres : mauvaise répartition des revenus, racisme envers les planteurs noirs.
La rébellion prend forme et à l’automne 1865 elle explose à Morant Bay, au sud-ouest de l’île sous la direction de Paul Bogle. Mais le scénario de la « Sam Sharpe Rebellion » se répète : plusieurs centaines de paysans occupent des terres mais la révolte est rapidement matée. Bilan : 400 morts et Paul Bogle pendu. Cette nouvelle révolte sème la graine d'un mouvement populiste qui s’appuie sur la religion.
La religion venue des Etats-Unis à travers des églises baptistes qui se sont implantées autour du milieu du XIXe siècle, ainsi le « Great Revival » a rapidement intériorisé les formes de religions d’origine africaine et est ainsi devenu un culte syncrétique (fusion de plusieurs doctrines) mélangeant christianisme et diverses autres pratiques…
En 1860, un flux de travailleurs chinois et indiens permet aux planteurs de résister à la pression des travailleurs Noirs. De 1871 à 1943, un grand mouvement d’exode rural va augmenter la population de Kingston de 120.8% et celle de St Andrew de 204.5%. Ces villes voient apparaître les premiers bidonvilles. Dans les années 1920-1930, apparaît un double mouvement : la persistance de l'exode rural et un reflux des émigrants vers leur terre natale.
La crise de 1929 et le cyclone qui dévasta l'île en 1930 crée une crise dans l'agriculture. Celle-ci représentait 39% du PIB en 1938. Cette crise donna naissance à deux grands mouvements sociaux : l'innovation religieuse et l'agitation politico-sociale. Il y a alors la réapparition de mouvements où la pratique de la Bible est plus stricte et où la notion de péché est plus forte.
Le Rastafari
C’est en cette période que Léonard Howell, Joseph N Hibbert et autres commencent à prêcher des dogmes nouveaux dont le trait commun relie une prophétie de Marcus Garvey, lors de son départ pour les Etats-Unis en 1916, au couronnement en 1930 du Ras Tafari Makonnen sous le nom de Haïlé Sélassié 1er, Roi des Rois, Empereur d'Ethiopie. (Haïlé Sélassié signifie « Pouvoir de la Trinité »). Howell, Hibbert et les autres se retrouvent à Kignston où ils fondent vers 1934 les premiers noyaux Rastafari. Ils seront poursuivis et arrêtés pour propos séditieux. A sa sortie de prison, Howell et quelques centaines de ses fidèles se retirent dans les collines pour former la communauté Pinnacle. Cette communauté, accusée de cultiver du cannabis, sera détruite en 1941 car on y cultive du cannabis. Elle se reconstituera en 1943 puis démantelée de nouveau en 1954. Les rescapés iront à Kingston où ils recruteront d’autres membres à plus grande échelle.
Les passages de la Bible sur l’Afrique et l’Ethiopie sont nombreux et peu à peu, les regards se tournent naturellement vers l’Ethiopie : le Rastafari est naissant. Le déclencheur de l’érection de l’Ethiopie en « Terre promise » est Marcus Garvey qui prophétisa l’accession au trône de Haïlé Sélassié 1er en évoquant le psaume 68 : « Des grands viennent d'Egypte et d'Ethiopie les mains tendues vers Dieu. Royaumes de la terre, chantez 0 Dieu, Célébrez le Seigneur ! - Pause. Chantez à celui qui s'avance dans les cieux, les cieux éternels ! Voici, il fait entendre sa voix, sa voix puissante. Rendez gloire à Dieu ! Sa majesté est sur Israël, et sa force dans les cieux. De ton sanctuaire, ô Dieu ! Tu es redoutable. Le Dieu d'Israël donne à son peuple la force et la puissance. Béni soit Dieu ! »
Haïlé Sélassié, Roi des Rois, Seigneur des Seigneurs, descendant du Roi David et donc de Dieu est ainsi annoncé par Marcus Garvey. Haïlé Sélassié est proclamé négus en octobre 1928. Un autre fragment du discours de Garvey le laisse aussi entrevoir : « Cherchez en Afrique le couronnement d’un roi noir, il pourrait être le Rédempteur. »
Le Rastafari est avant tout une religion qui se caractérise par ses nombreux emprunts au christianisme auxquels sont ajoutés une mise en valeur de l’Afrique et particulièrement de l’Ethiopie, considérée comme la terre promise et donc lieu de rapatriement de tous les Rastafari. C’est un culte messianique dont le centre est l’Empereur d’Ethiopie Haïlé Sélassié : la dernière réincarnation de Dieu sur Terre. Le prophète principal est Marcus Garvey, dont le second prénom, Mosiah, fait référence à Moïse, le prophète libérateur des Hébreux.
C’est qu’à cette époque, le Rastafari était encore peu connu, mais le rôle de Marcus Garvey dans l’émancipation des Noirs a été majeur. L’Universal Negro Improvement Association (UNIA) est une organisation qu’il a créée en 1914 en Jamaïque et dont la devise était : « Un Dieu ! Un but ! Une destinée ! ». Ce mouvement s’est considérablement développé aux Etats-Unis après l’émigration de Garvey en 1916. En effet, en 1919, l’UNIA ne comptait pas moins de 30 branches dans différentes villes des Etats-Unis. Garvey affirmait avoir plus de 200 000 membres. Il fonda également un organe de presse nommé « The Negro World », dans lequel il déclara : « l’Afrique doit être vénérée et nous devons tous sacrifier, notre humanité, notre richesse et notre sang à sa cause sacrée. »
En valorisant la « négritude », Garvey a contribué à l’affirmation des noirs dans toute l’Amérique, au même titre que Martin Luther King ou Malcolm X. Les conférences de l’UNIA de 1919 à 1922 connurent de grands succès. Elles débouchèrent sur la création de firmes industrielles tenues exclusivement par des noirs et d’une compagnie de construction navale et de navigation réservées, elles aussi, aux noirs.
A son retour en Jamaïque en 1927, il fut accueilli en véritable libérateur et tint une conférence de l’UNIA pour la première fois en Jamaïque en 1929. Son impact fut double : tout d’abord, son importance fit prendre conscience aux Rastafari de l’étendue de la lutte des noirs en Amérique pour s’affirmer et revendiquer des droits et plus de liberté ; ainsi, une autre solution que celle du rapatriement en Ethiopie apparaissait, même si cette idée n’allait vraiment se développer qu’au long des années 1950. La seconde conséquence de cette conférence fut de faire connaître Marcus Garvey à un grand nombre de jamaïcains et donc de contribuer à l’élaboration et à l’intégration de ses idées dans le Rastafari.
Ses thèses principales se définissent selon deux orientations :
1- La première, voir en l’Afrique la patrie de tous les noirs immigrés. Loin d’être un défenseur du rapatriement, Marcus Garvey a cherché à renouer des liens avec l’Afrique et à mettre l’accent sur la richesse de la civilisation africaine.
2- La seconde orientation principale des thèses de Marcus Garvey est la religion. Dans ce domaine aussi, il tient à rattacher le plus possible la Bible à l’Afrique, dans le but d’enlever aux blancs le monopole de l’enseignement religieux et pour donner à ses auditeurs le sentiment d’appartenir à un peuple élu et donc au-dessus de la domination des blancs.
Marcus Garvey devint ainsi le prophète de tous les Rastafari. Des thèses de Garvey sont intégrées à l’idéologie Rastafari comme de saints commandements, tels l’affirmation des noirs par la revendication, la vénération de l’Ethiopie.
Le mode de vie Rastafari se veut respectueux des principes définis par la Bible. L’apparence extérieure des Rasta le prouve. La majorité porte des nattes et une barbe. Dans la Bible, il est dit : Lévitique, 21: 5 : « […] les prêtres ne doivent pas se faire de tonsure, ni se raser la barbe sur les côtés, ni se faire des entailles sur le corps. » Mais si certains Rastafari arborent des nattes (appelées dreadlocks) impressionnantes, il n’est pas rare de voir des Rastafari rasés. En outre, la Bible précise que cette coutume n’est obligatoire qu’en cas de deuil. Une autre justification de ces nattes est la volonté d’imiter les guerriers éthiopiens des siècles passés qui se caractérisaient par leur coiffure imposante du fait de leurs nattes tressées comme pour symboliser un casque.
La sacralisation de l’Herbe est un point important de l’idéologie Rastafari. La Ganja n’est utilisée que dans la pratique religieuse. On en trouve une justification biblique dans La Genèse : 3 : 18 : « You shall eat the herb of the field », mais aussi dans les Psaumes : 104 : 14 : « C’est toi qui fait pousser l’herbe pour le bétail, et les plantes que les hommes cultivent ». Ou encore les Psaumes, 18 : 9 : « Une fumée montait de ses narines […] » Apocalypse, 22 : 2 : « […] Ses feuilles [de l’arbre de la vie] servent à la guérison des nations. »
La naissance du Reggae
Le reggae est né à la fin des années 60 en Jamaïque. Il trouve ses racines dans la musique noire américaine le rhythm'n blues, le ska et le rock steady, mais aussi dans la musique traditionnelle africaine jouée par les esclaves noirs. Sa naissance coïncide avec une période durant laquelle la population noire américaine, déracinée, était à la recherche de son identité. Après les années d'humiliation contraintes par l'esclavage, son abolition en 1834 (en Jamaïque), bien qu'elle offrit la liberté, était loin de régler les problèmes liés au racisme de la population blanche envers les noirs. Pour des années encore l'homme noir allait voir son image dévalorisée, et sa population concentrée dans les ghettos.
C'est donc dans un contexte de rébellion des consciences face à « l'oppression blanche » symbolisée par le KKK qu'apparurent des mouvements tels que les Black Panthers, des hommes comme Marcus Garvey, Malcom X, ... et le Reggae...
Le reggae à ses débuts est donc une musique contestataire, faisant appel à la fierté du peuple noir, l'exhortant à se libérer de ses complexes et prêchant un retour aux « racines ». Il va, tout naturellement, se tourner vers le mouvement religieux identitaire du moment : le Rastafari. Cette religion, dérivée du Christianisme, a pour principales caractéristiques la possession d'un Dieu noir et vivant : le « Roi des Rois, Dieu des Dieux, Lion de la Tribu de Judah » Hailé Sélassié I.
Le binôme « rastafari et le reggae » devenait populaire auprès des africains vivants à « Babylone ». L'un apportant ses messages et ses croyances, l'autre son rythme particulier et ses « prophètes » prêchant la bonne parole par le biais de la musique. Il faut situer la période d'or du reggae dans les années soixante-dix. Avec comme chef de file, son porte-drapeau internationalement reconnu, Bob Marley. Mais aussi parce que le mouvement Rasta connaissait son apogée.
La mort d'Hailé Sélassié, au cours de la période où la situation des afro-américains ne s'était guère améliorée, laissa bon nombre d’adeptes de Rastafari sans réponse aux questions qui étaient les leurs. En effet, pourquoi leur Dieu devait-il mourir ? En tous cas, certains verront leur foi émoussée par cette épreuve. D'autant plus que le rapatriement vers la terre Sainte (Éthiopie), n'a pas été véritablement possible… Cette situation poussa Bob Marley et Lee Perry à composer la chanson « Jah Live ». Cette chanson prévient que les critiques de « Babylone » à propos de la mort du Dieu des Rastas n'entameront en rien les convictions religieuses des vrais croyants.