« Avec la disparition de Diégou Bailly, la Côte d'Ivoire perd l'une de ses meilleures plumes. » Jérôme Diégou Bailly, président du Conseil national de la communication audiovisuelle (CNCA), s'est éteint. Journaliste dont tout le monde reconnaît la qualité de la plume, Diégou Bailly, commence son expérience à l’hebdomadaire Ivoire Dimanche (ID). Figures de proue de l’émergence d’une presse libre en Côte d’Ivoire, il participe au début des années 90 à la création du « Nouvel Horizon » (journal du FPI), avant de se retrouver directeur de publication de « Notre Temps », puis du quotidien « Le Jour ».
Auteur prolifique, Diégou Bailly a publié plusieurs livres dont « La fille du silence », « Secret d'Etat » et « La traversée du guerrier » pour lequel il a obtenu le grand prix Littéraire Bernard DADIE 2001. Il est aussi un dramaturge talentueux, dont les pièces Monoko Zohi et Heremankono ont été montées avec par Sidiki Bakaba.
Décédé le 1er février dernier dans un hôpital de Tunis, Diégou Bailly sera porté en terre le 14 mars 2009 à Gbassi-Bayékou, dans la sous-préfecture de Ouragahio. Qu'il repose en paix dans la grâce du Seigneur.
Interview Diégou Bailly : « Je n’ai plus droit à l’erreur »
Après vos trois premières œuvres qui sont presque passées inaperçues, vous faites « une traversée du guerrier » (sans jeu de mots) et vous obtenez le grand prix littéraire Bernard Dadié 2001. C’est un succès auquel vous vous attendiez ?
« Secret d'État », mon premier roman, a quand même connu un succès relatif, le deuxième livre, « Restauration du multipartisme » est un essai, mais là aussi, l'essai a son public. C’est surtout « La file du silence » qui a connu quelques difficultés parce que ce livre est sorti dans une période de crise. Et puis, il y a eu « La traversée du guerrier ». Maintenant dire que je m'attendais au prix n'est pas juste dans la mesure où on n'écrit pas spécialement pour avoir un prix. On a un besoin d'écrire et on écrit Mais quand on a un prix, on ne boude pas son plaisir parce que c'est quand même des lecteurs privilégiés qui ont apprécié l'œuvre... J'ai donc été tout à fait ravi de recevoir ce prix, œ d'autant plus qu'il porte le nom d'un illustre écrivain, Bernard Dadié. C'est un prix qui me donne beaucoup plus de responsabilité. On m'attend désormais au tournant, je n'ai plus droit à l'erreur.
L’unanimité s'est faite autour de ce livre : l'écriture est originale et sobre, l'histoire est croustillante. Comment vous est-il venu l'idée d'écrire une histoire dans une histoire ?
L'histoire de ce livre est réelle. C’était en 1994, j’étais avec le cinéaste Jean-Louis Koula qui m'a demandé de coécrire un scénario de film avec lui. Nous nous sommes retirés pendant deux jours à Jacqueville pour nous mettre au travail. Pendant qu'on écrivait le scénario, j'ai proposé à mon ami d'écrire un roman à partir du scénario du film... L'idée d'écrire une histoire dans une histoire est donc venue de cette anecdote. « La fille du diamant », le titre du film, existe bien dans le livre. Et la couverture du livre est illustrée par une image de guerre qui a été prise dans les rôles du film parce que le film a déjà commencé à être tourné. Voilà un peu comment est venu l’histoire d'entremêler les tournages du film avec un récit.
On s'en doute, « La traversée du guerrier » est un acte téméraire. Mais au-delà, que cache ce titre ?
Le titre de l'ouvrage n'a rien à voir avec la guerre en tant que telle. Le titre est donné par ce jeu périlleux de Jeunes abidjanais qui consiste à traverser le boulevard les yeux bandés... Tout compte fait et en réfléchissant bien, on se demande si la vie elle-même n'est pas une traversée du guerrier. Parce qu'il est vrai que sans la foi, tout le monde va à l'aventure. Il n’y a que l'éclairage de la foi qui peut nous guider. C’est donc tout cela qui m'a orienté vers ce titre.
On a entendu dire que « La traversée du guerrier » est un livre très ivoirien. Qu'est-ce qui a rendu nécessaire l'utilisation de la langue nouchi dans le texte ?
En écrivant le livre, j'avais l'intention de montrer les différents niveaux de langue qu’il y a en Côte d’Ivoire. Je me dis qu'une personne qui enseigne à l'université ne parlera pas le même niveau de langue à ses étudiants et à des commerçants au marché d'Adjamé. Comme le président du jury l'a dit, chaque personnage intervient dans le roman comme il est dans la vie avec son langage, son niveau d'instruction. On n'a pas besoin de travestir son langage.
Dans votre livre, vous faites dire à un de vos personnages que pour comprendre la religion, il faut avoir connu la déchéance, il faut être pauvre. Y a-t-il un rapport entre la foi et le statut social ?
Malheureusement oui ! Souvent, quand on est à l'aise, on ne se pose pas trop de questions sur la religion. Lorca, pour revenir dans le texte, tu lui aurais parlé de religion quand il avait encore l'argent qu'il ne t'aurait pas écouté. Sa déchéance l'a emmené progressivement vers la religion. Evidemment la question qui se pose est de savoir s'il faut connaître la déchéance pour venir vers Dieu. Je pense que non ! On n'a pas forcément besoin d'être pauvre pour croire en Dieu. Plutôt que d'attendre la déchéance, il vaut mieux vivre dans la foi.
Quelques semaines seulement après la sortie de « La traversée du guerrier », vous publiez « Monoko-Zohi », une pièce de théâtre. Cette place d'écrivain, vous la vouliez à ce point ?
Non… Il faut peut-être relativiser les choses. « La traversée du guerrier » est sortie en avril 2004. Mais c'était quand même chez l'éditeur depuis un certain moment. Ce qui a été directement inspiré, je dis bien inspiré, puisque c'est une relation directe de la guerre, c'est « Monoko-Zohi ». Cette œuvre a été écrite durant la période de guerre, un peu dans tout ce que nous vivons... Et comme la guerre est une tragédie, j'ai pensé que la meilleure forme, c'était de la traduire en une pièce de théâtre.
Pour beaucoup d'Ivoiriens, vous demeurez l'une des grandes plumes de ce pays. Vous arrive-t-il d'éprouver une certaine nostalgie, un certain regret depuis que vous vous êtes éloigné des salles de rédaction ?
Oui... De temps en temps, l'envie me prend. Mais je pense quand même que dans toute vie, il faut faire chaque chose en son temps. Et puis, quand je regarde la presse ivoirienne aujourd'hui, il n'y a plus tout à fait les gens de mon âge, c'est-à-dire des gens avec qui j'ai commencé. Mais le problème aussi, c'est de connaître d'autres expériences pour voir la maturité. Parce que, en ce qui concerne la presse, c'est toujours de la faire en ayant des idées mûres. C’est vrai que de temps en temps, j'ai un pincement au cœur, mais là où je suis, je sers aussi à quelque chose... La presse, c'est mon métier, je pense toujours y revenir un jour ou l'autre.
Les Ivoiriens auraient quand même aimé avoir le point de vue de Diégou Bailly au sujet de la crise que nous vivons.
Il ne faut pas avoir une vision messianique des choses. Ceux qui animent la presse aujourd'hui le font comme ils peuvent. Il y a quand même de grands éditorialistes. C’est vrai que j'aurais apporté ce que je peux. Mais le dénouement des crises que nous avons vécues et de celle que nous vivons aujourd'hui ne dépend pas forcément de l'éclairage d'un journaliste. C'est une situation beaucoup plus complexe.
Les journalistes sont tenus pour responsables, ils sont sur le banc des accusés…
Les journalistes ont une part de responsabilité, on ne peut pas le nier. Quand on écrit ce qu'on lit dans les journaux, les journalistes, s'ils sont des gens conscients, ne peuvent pas dire qu'ils n'ont pas leur responsabilité dans ce qui nous arrive. Lorsqu'on dit que les journalistes attisent le feu par leurs articles, c'est vrai que œ n'est pas eux qui l'allument ils ne font que l'attiser. Et quand ils le font, c'est parce qu'ils veulent que ça brûle. Ils doivent donc assumer la responsabilité de l'incendie, même si ce n'est pas eux qui ont allumé le feu. Chacun à son niveau a une part de responsabilité. Et le grand hic, c'est que les journalistes donnent l'impression de faire les choses sans conscience. Or, ce qui caractérise un homme, c'est d'assumer les conséquences des actes qu'il pose... On a choisi de faire la presse d'une certaine façon, et cette façon-là provoque des conséquences, il faut donc les assumer. Les gens jouent toujours de la duplicité. Ils se servent du journalisme pour remplir d'autres desseins. Et lorsqu'on les touche, ils pleurent en journaliste. C’est bien dommage quand on frappe un journaliste, c'est bien dommage quand un journaliste meurt. Mais encore faut-il qu'un journaliste reste un journaliste (...) Le problème de la presse pour moi, au stade où nous sommes arrivés, est d'abord économique. C’est un secteur qui, sur le plan économique, ne peut retenir le personnel, c’est un secteur qui n'est pas rentable. A partir du moment où il n'est pas rentable, les journalistes qu'on forme n'y restent pas. Quand on forme un journaliste et qu'il émerge, un secteur plus rentable le happe. On le retrouvera comme chargé de communication dans une structure privée ou dans un cabinet ministériel. Ainsi, ceux qui devaient servir de référence, de modèle, ne sont pas là. Finalement, c'est un perpétuel recommencement. Aujourd’hui, tous les gens de ma génération qui aurait pu rester dans la presse, être des éditorialistes, n'y sont pas. Or, un métier, c'est certes le talent, mais c'est surtout l'expérience... Il faut donc stabiliser économiquement le secteur de la presse. Tant qu'on ne l'aura pas fait, tous les efforts de formation tomberont toujours à l'eau.
Certains intellectuels ivoiriens ont récemment décidé de ne plus parler. Quel est votre point de vue sur cette opinion qui tranche avec le rôle des intellectuels ?
Sur cette question, chacun a son approche. Peut-être vaut-il mieux se taire pour parler après ? Moi, j'estime que j'ai encore envie de parler donc je parle. Il faut dire son fait. Je pense qu'un écrivain, un intellectuel, sait dire son fait quelle que soit la situation. Nous devons prendre le risque de parler même quand on ne nous écoute plus. Toujours prendre le risque de parler pour ne pas se taire. Parce que le silence peut être interprété de plusieurs façons : comme la complicité, comme l'indifférence. Or, si tu parles, on ne pourra qu'interpréter ce que tu dis. Mais avec le silence, tu laisses la porte ouverte à beaucoup de choses.
Réalisée par Serge Grah
à Abengourou le 15 mai 2004
Publiée dans les colonnes de Les Echos du Matin
du 22 mai 2004.