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« Il faut remplacer le Conseil Economique et Social par la Chambre des Rois et Chefs »

Publié le 18/09/2008 à 12:00 par sergegrah
« Il faut remplacer le Conseil Economique et Social par la Chambre des Rois et Chefs »
Pr Amoa Urbain

La 6e édition du Festival de la Route des reines et des rois organisée par l’Université Charles Louis de Montesquieu a eu lieu du 3 au 9 août 2008. Le Professeur Amoa Urbain, directeur du Festival, nous livre ici ses impressions à l’issue de cette édition et lève un coin de voile sur ce que sera l’édition 2009. Il projette, par la même occasion, sa vision de l’Afrique de demain.


Professeur, quels sentiments vous animent à la fin de la 6e édition du Festival de la Route des Reines et des Rois qui s’est achevée le 10 août dernier à Abengourou ?

Au terme de cette 6e édition nous retenons que le Festival a pris un nouvel envol, un envol qui a pris toutes les dimensions de l’intégration africaine. Sur la question de la solidarité qui était au centre de cette édition, nous avons vu depuis Adzopé, d’où le Festival a démarré, jusqu’à Bouna la solidarité des hommes de culture et des hommes de sciences avec le peuple dont celui de Bouna. Au terme donc de cette édition, beaucoup de choses pourraient être retenue, mais nous n’en retiendrons que trois. La première, c’est que la présence de certains rois d’Afrique aux côtés de rois et chefs de chez nous a permis de déclenché le processus de création d’une chambre des rois et chefs d’Afrique. D’avoir pu réunir des chefs d’Afrique et de chez nous, d’avoir pu le faire au cœur d’un peuple de royauté ou à royauté établi, d’avoir pu voir comment est organisé une cour royale, est un élément important d’appréciation de ce que nous voulons faire, c’est-à-dire la célébration des rois et chefs d’Afrique. La deuxième chose, c’est toute la richesse des peuples, les danses, la relation de la royauté avec les prêtresses, le rituel traditionnel par le jeu des « nouvelles » et les pièces antiques qui ont présentées. C’est également cette forte adhésion des populations. Et la troisième chose dont on n’a pas beaucoup parlé, c’est la place du livre dans toute cette dynamique par le fait du colloque qui a été organisé sur la question. Le sentiment qui m’anime donc est un sentiment de satisfaction, parce qu’un projet est né petitement et a pu atteindre toute une zone qu’on peut appeler « la route de l’est ».

Quel est l’enjeu pour un tel Festival ?

L’enjeu est très simple. Point d’Afrique nouvelle, point de renaissance sans un recours aux sources africaines, point d’affirmation de soi sans une parfaite connaissance de soi, point d’existence en soi sans la prise en compte de la personnalité, de l’ontologie négro-africaine. L’être négro-africain n’est pas un être néant, c’est un être existant, c’est un être disposant d’outil, de matériel, de moyen de culture… Nous avons pu obtenir que chaque peuple expose ses pièces antiques, son art, que les comians célèbrent la foi africaine dans toute sa dimension. Tout cela, autour d’environ 300 rois et chefs, ne serait-ce qu’à Bondoukou. Il faut dire que l’idée qui préside à tout cela est la volonté de la l’Afrique d’asseoir sa propre dynamique de propulsion sur les questions ouvertes et vers les questions politiques et économiques. C’est cela l’enjeu du Festival. Interroger l’Afrique sur toutes ces valeurs de façon à créer de nouveaux mécanismes de gestions et de gouvernance.

Professeur, la situation des rois et chefs traditionnels n’est pas nouvelle en Afrique. Elle existe depuis la nuit des temps. Alors quel est donc l’intérêt de présenter les rois et chefs comme réponse à la bonne gestion et à la gouvernance ?

Oui, je suis entièrement d’accord avec vous. L’existence des rois et chefs est liée à l’existence même des peuples. Mais, là où il y a de grandes interrogations, c’est le regard que le monde universitaire a posé sur les peuples et leurs organisations. Partant de ce regard, c’est de voir quelle exploitation l’on peut faire de nos valeurs. Nous pensons que nous devons prendre appui sur ces valeurs là au moment où l’Afrique tourne en rond au sujet des modes de gouvernances, de l’alternance, de la gestion de l’État, de l’organisation de l’appareil de l’Etat, etc. Ce n’est pas nouveau tout ça, mais la vision est nouvelle, elles nouvelle parce que l’université va à la rencontre des pratiques empiriques afin d’interroger par la puissance scientifique ces modes d’organisation, nous en inspirer et montrer à la Nation et au monde, comment nous pouvons prendre appui sur ces valeurs pour aller vers une Afrique plus stable, plus compétitive et plus constructive. Il ne s’agit donc pas pour nous de parler de la renaissance africaine dans l’absolu, mais d’interroger tous les mécanismes et tous les instruments qui peuvent être mis au service des politologues, des sociologues, des ethnologues, des géographes, etc.

Qu’est-ce qui a motivé le choix de « l’Intégration africaine » comme thème de la 6e édition du Festival de la Route des Rois et des chefs traditionnels ?

D’abord parce que nous estimons qu’en réalité aucun conflit dans un pays d’Afrique ne se développe pas qu’à l’intérieur dudit pays. Que nous sommes dans un pays où quand un conflit nait, on installe ses bases-arrières dans un autre pays… En choisissant d’aller vers l’intégration africaine, notre ambition était de mettre des étudiants, donc l’avenir, des universitaires, donc la conceptualisation, les chefs coutumiers, donc les gestionnaires au quotidien des cités africaines, les administrateurs, donc les préfets et sous-préfets… Mettre toute cette intelligentsia en synergie de sorte qu’au moins les pays voisins partagent cette vision. Et que l’Afrique cesse le centre de guerres fratricides. C’est cela la dynamique, une intégration africaine pour une plus grande connaissance des pratiques et mécanismes de gestion de l’Afrique.

On comprend, professeur, la pertinence de votre démarche, mais dans un contexte où les démocraties se modernisent et se consolident, quel rôle faut-il confier aux rois et chefs traditionnels ?

De quelle démocratie s’agit-il ? Est-ce que nous partons du 19e siècle avec le regard de Montesquieu, les différents modes de gestion, le despotisme, la monarchie, la démocratie ? Qu’est-ce donc la démocratie ? Avons-nous réellement connaissance des modes de gouvernance dans certaines civilisations africaines comme chez les atchans, par exemple ? Chez ce peuple-là, le système d’alternance est établi d’une génération à une autre. Chez d’autres peuples akans, on retrouve le système de royauté. Il n’y a pas de roi sans une organisation sociale, familiale qui laisse apparaître des ministres issues des grandes familles qui viennent assurer la pondération de la gestion de l’autorité du chef. A l’intérieur du conseil des sages, se trouve également le comian, le prêtre régulateur. Aucune décision ne se prendra à la cour du roi qui n’ait fait deux mouvements majeurs. Le premier, c’est l’hypothèse de la prise de décision. Lorsque cette hypothèse est émise, elle est transmise aux différents ministres qui sont les représentants des chefs et qui vont relayer l’information jusqu’à la plus petite base. N’est-ce pas une forme de referendum ? Ensuite la réflexion, sous forme de recherche, va remonter de la plus petite famille jusqu’à la cour royale et qu’à ce niveau, la décision soit prise de façon consensuelle. La concertation est donc un instrument, de même que la dynamique de recherche du consensus. La prise de parole, c’est-à-dire le système de communication mis en place, va aller dans le même sens et suivre toutes ces étapes. De ce point de vue, la connaissance des mécanismes de gestions africains nous semble aujourd’hui un élément très important. D’où la nécessité de la création d’une chambre des rois et des chefs au niveau communal, départemental, régional, puis au niveau national et enfin au niveau continental. Cette chambre, à la différence du conseil économique et social qui apparaît comme un réservoir de mécontents politiques, sera un organe représentatif de toutes les sensibilités de toutes les régions. Ainsi, nous serons dans dynamique de gestion à partir de nos propres appareils.

Quel a donc été l’apport des rois et chefs dans la résolution de la crise que nous avons connue ?

Je ne crois pas que nos nouveaux systèmes aient accordé suffisamment aux rois et chefs la place qu’ils méritent. Je ne crois pas aussi que certains rois et chefs eux-mêmes apprécient la portée de leur action. Au point que je ne crois pas qu’ils aient accédé à l’autorité de chef par un système progressif d’apprentissage. Parce qu’être chef, ça s’apprend aussi. Rarement vous verrez le Moro Naba en situation publique prendre la parole. Il en va de même pour le roi de l’Ashanti, de celui de l’Indenié, etc. Tout simplement parce qu’on admet l’infaillibilité du roi. La parole étant polysémique, les rois vont en conciliabule, en concertation. De ces concertations va naître une vérité collective. De ce point de vue, les rois ont été consultés de nuit. On ne peut pas systématiser leur action, parce qu’elle est très discrète. C’est cela la royauté, c’est beaucoup de discrétion, de finesse, beaucoup d’élégance. Mais c’est aussi beaucoup de recherche par étape successive. Aucune vérité n’est vérité dans l’absolu en tout lieu et en tout temps. Par rapport à cela, les rois et chefs prennent le temps de s’imprégner de toutes les données avant d’en arriver à une décision. C’est long, mais c’est la recherche de l’approche consensuelle.

Justement, professeur, vous venez d’évoquer la mise en place d’une Chambre des Rois et des Chefs d’Afrique. Quelles seront les attributions de cette Chambre et comment va-t-elle fonctionner ?

Depuis la première édition du Festival, nous avons posé l’idée d’un organe qui permettrait aux rois et chefs d’apporter leur contribution à l’évolution de la cité. Notre vision est qu’il ait dans chaque commune une chambre communale de sorte que la notion d’association de rois et chefs disparaisse. Cette chambre serait financée sur le budget communal. Il y aurait alors la chambre départementale, régionale et nationale en suivant le même mécanisme. Cette chambre serait une sorte de conseil consultatif qui aurait pour rôle non seulement de prévenir et régler les conflits, mais aussi pour contribuer à la mise en place de système de développement économique. Un appareil qui serait un peu plus dynamique que le conseil économique et social qu’il faut dissoudre pour permettre aux rois de s’organiser et d’apporter leur contribution à l’Afrique nouvelle.

Professeur, avez-vous le sentiment d’être suivi par le politique dans votre projet de revaloriser le statut des Rois et chefs traditionnels ?

Un chercheur n’attend pas d’être suivi. Je suis fondamentalement universitaire… Si j’étais d’une tendance politique, je n’aurais pas eu cette adhésion des rois et chefs. Mon souci à moi c’est de trouver des mécanismes de résolution durable des conflits en Afrique, des mécanismes de fonctionnements pour notre continent. Nos recherches vont dans le sens d’une vision nouvelle de l’Afrique. A partir de ce moment, qu’on ne soit pas suivi est tout à fait normal. Si nous ne traversons pas notre 18e siècle, si nous n’avons pas nos philosophes pour penser l’Afrique, dans 2000 ans, l’Afrique disparaîtra. Je voudrais donc laisser aux générations futures des instruments de prise en charge de soi pour soi et des éléments d’affirmation de soi.

Quelles seront ses grandes innovations de la 7e édition du Festival de la Route des rois et des Chefs traditionnels ?

Nous pensons tout simplement que l’expérience de la 6e édition a été bonne. C’est pourquoi nous allons nous en inspirer pour la 7e édition. Nous allons faire la route de l’ouest et boucler par la route du nord en 2010. Interrogeons encore les rituels de chaque peuple sur notre parcours. Faisons venir des universitaires, et ce sera peut-être la grande innovation, du Liberia, de la Guinée, du Ghana, etc. Et faisons aussi venir des universitaires de France et des Etats-Unis afin qu’il y ait ce « brainstorming » qui va nous permettre de prouver l’hypothèse que nous sommes en train d’émettre. L’édition 2009 du Festival sera certainement une école itinérante où tout le monde pourra venir apprendre et découvrir.

Il y a quelques années, vous expérimentiez l’enseignement de nos langues nationales. Où en êtes-vous avec ce projet ?

Ce projet linguistique nous tient à cœur. Nous partons du principe que si nous ne faisons pas sauter les barrières linguistiques, nous ne nous en sortirons pas. Faire sauter ces barrières en proposant à l’Etat de faire enseigner dès l’école maternelle l’anglais et le français aussi bien en Côte d’Ivoire qu’au Nigeria et au Ghana. Au moins ces deux langues parce que ce sont ces langues qui ont divisé nos pays. De sorte que dans les 50 ans à venir, les générations futures soient parfaitement bilingues. Et qu’on ne dise plus que le pays appartient à telle ou telle colonie. Ça nous paraît fondamental. Ici à l’Université Charles Louis de Montesquieu, nous avons mis en place une école doctorale interuniversitaire avec le Ghana et le Nigeria. Cette école interuniversitaire débouche sur un PHD multilingue. A cela s’ajoute les colonies de vacances qui ont pour objet de permettre à des enfants d’origines diverses de faire des séjours linguistiques en pays bété, malinké, baoulé, etc. Ce qui permettra à ces enfants d’acquérir d’autres compétences.

Dans quel domaine entendez-vous poursuivre l’œuvre de Jean-Marie Adiaffi ?

Célébrer nos génies c’est reconnaître ce qu’il y a de beau dans leurs recherches, mais c’est également interroger les contradictions qu’il y a de façon à pouvoir assurer le prolongement... Nous allons prendre à notre compte les travaux de Jean-Marie Adiaffi sur les religions traditionnelles africaines. Nous allons pousser l’analyse sur ce qu’il a appelé le Bossonisme. Aucune cour royale, aucune cour de chefferie n’existe qui n’ait un devin, un prêtre ou une prêtresse. Nous allons partir des pré-requis de Jean-Marie Adiaffi pour des recherches nouvelles. Le bossonisme, est-ce une science, est-ce une religion ? Quels sont les contours de cette religion ? Ma vision qui rejoint celle de Jean-Marie Adiaffi, consiste à l’idée qu’il faut interroger tout ce que nous avons pour voir ce qui est à rejeter et ce qui est à conserver. C’est cela ma vision.

Réalisée par Serge Grah


Commentaires (2)

Michèle Save Ouattara le 12/08/2009
A priori je suis républicaine et tournée vers les institutions modernes mais aujourd'hui, les démocraties occidentales ne sont plus guère démocratiques et en Côte d'Ivoire, je constate que la chefferie traditionnelle est le seul rempart à l'anarchie ambiante, j'aimerais qu'on lui donne plus de poids


Michèle+Save+Ouattara le 12/08/2009
A priori je suis républicaine et tournée vers les institutions modernes mais aujourd'hui, les démocraties occidentales ne sont plus guère démocratiques et en Côte d'Ivoire, je constate que la chefferie traditionnelle est le seul rempart à l'anarchie ambiante, j'aimerais qu'on lui donne plus de poids


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