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« L’écriture est un remède contre l’oubli »

Publié le 05/06/2008 à 12:00 par sergegrah
« L’écriture est un remède contre l’oubli »
Frédéric Bruly Bouabré

Frédéric Bruly Bouabré à 85 ans reste un artiste aux multiples facettes. Inventeur d’alphabet, dessinateur, conteur, poète et très probablement l’un des artistes les plus imprévus de l’histoire de l’art contemporain en Afrique. A Abidjan où il est basé, Frédéric Bruly Bouabré continue de se poser des questions sur la vie de l'homme et sur l'écriture comme déchiffrement du monde humain. Entretien.

Comment doit-on vous définir ? Philosophe, savant, prophète ? Qui est Frédéric Bruly Bouabré ?

Frédéric Bruly Bouabré est le fils, spirituellement parlant, de Théodore Monod. Un européen qui a les aptitudes d’être Ghandi par sa pensée… En fait, pendant la guerre, j’étais écolier à Bingerville. Mal nourris, les élèves se sont révoltés et la direction de l’école a décidé de renvoyer les élèves « rebelles » parmi lesquels je me trouvais. C’est alors que je me suis dit : « on m’a renvoyé de l’école, mais on ne m’a pas interdit de lire. » Je me suis mis donc à lire énormément pour me former. Il faut peut-être vous dire que mon père était un polygame. Il avait 4 femmes parmi lesquelles il y avait une misérable boiteuse. C’est cette dernière qui m’a conçu. Je suis son unique fils. Et elle ne cessait de me conseiller d’être bon pour vivre heureux et longtemps.

Un évènement particulier se serait produit en 1948 et serait à l’origine de toutes vos œuvres. De quoi s’agit-il ?

Je suis un africain et je note chaque instant de ma vie. Toutes les traces du monde réel et spirituel doivent êtres consignées... Effectivement, en 1948 j’étais à Dakar au Sénégal où je travaillais comme commis. Un jour que j’allais au travail, je ne portais pas de montre et je voulais savoir l’heure qu’il était. Il faut savoir que les africains apprécient le temps par l’ombre du soleil. J’ai donc regardé le soleil qui curieusement s’est divisé en deux. La partie sud était plus grande que celle du nord. Puis le soleil s’est transfiguré pour donner naissance à 7 soleils colorés qui ont décris un cercle de beauté autour de leur Mère-Soleil. Le soir, j’ai été pris d’une terrible transe. C’est là que je suis devenu Cheik Nadro « celui qui n’oublie pas ». Je compris ce jour là que Dieu existe.

Vous avez inventé ou du moins découvert l’alphabet d’une écriture ouest-africaine. Comment cela s’est-il passé ?

Je peux vous dire que les bonnes choses comme les mauvaises nous arrivent par hasard… J’ai imité les sons et je suis arrivé à créer un alphabet. J’ai présenté cet alphabet au savant Théodore Monod qui m’a dit : « Bruly, tu as découvert un alphabet ». Mais, il faut dire que tout est lié aux pierres de Bekora. En effet, c’est en 1952 que je me suis rendu à Bekora, un petit village d’Issia où se trouvent une variété de petites pierres rouges et noires, probablement d’origine naturelle mais traditionnellement considérées comme surnaturelles. Ces pierres se présentent sous des formes très variées et portent des dessins géométriques. Dès que je les ai vues, j’ai pensée que ça devrait être le vestige d’une antique écriture. Je fais le lien avec un jeu pratiqué par les enfants dans mon village à Daloa. Ce jeu qui consiste à enchaîner des paroles à partir de signes séparés les uns des autres. On place des graines de palmier pour les lire et ça donnait par exemple : « la route, de quelque façon qu’on puisse la nettoyer, elle ne manque pas d’obstacle ». Les signes formulent des images et portent des messages. Les Hommes ont tort de se prendre pour les seuls dessinateurs au monde. Le hasard de la nature trace sur une peau de banane ou d’orange. Le vent pousse des nuages qui découpent des formes dans le bleu du ciel. Un jet de jus de cola qu’on a mâché sur une page parle. Tous les signes portent des messages que l’homme gagnerait à apprendre, à voir et à comprendre car dans la forme des signes, s’énoncent le bien et le mal.

Comment fonctionne cet alphabet ? Peut-on l’utiliser comme on utilise l’alphabet français, par exemple ?

Moi, j’ai trouvé un alphabet et je suis prêt à l’enseigner à toute personne désireuse de l’apprendre… Il s’agit de 448 pictogrammes monosyllabiques qui sont aptes à reproduire tous les sons humains. Cet alphabet appartient aux Africains, c’est à eux de se l’approprier. Il est universel et œuvre en faveur de la conservation du savoir humain.

Quel est l’enjeu pour les Africains d’avoir une écriture à eux ?

C’est important pour les Africains d’avoir une écriture à eux. Si les Européens, par exemple, nous ont dépassé, c’est bien parce qu’ils ont une écriture. L’écriture est un remède contre l’oubli, car l’oubli est un redoutable facteur de l’ignorance. On n’oublie pas ce qui est écrit. L’écriture divinise l’homme et est le creuset où vit la mémoire de l’homme. C’est pourquoi j’insiste sur la présentation de l’Alphabet Ouest-africain. Les gens qui n’écrivent pas n’ont pas de valeur.

A quel moment avez-vous rencontré Théodore Monod ?

Théodore Monod (Directeur de l'Institut Fondamental d'Afrique Noire) est un savant français vers lequel le destin m’a emmené en 1958. Quand j’ai découvert cet alphabet, je l’ai présenté à Théodore Monod qui se trouvait encore en Côte d’Ivoire. C’est lui qui a apporté la caution scientifique à ma thèse.

Et Cheick Anta Diop, l’avez-vous rencontré ?

Je l’ai rencontré en tant qu’ami, mais nous n’avons pas travaillé ensemble.

Pouvez-vous nous parler de cette exposition, Magiciens de la Terre, à laquelle vous avez participé en 1989 ?

Oui, c’était en mai 1989. En fait, c’est grâce à André Magnin Directeur de la CAAC (Collection d'Art Africain Contemporain). Il a vu mes textes et mes dessins (500) que je faisais sur de petites cartes. Il est parti en France avec 10 modèles de ces dessins afin de les présenter au comité de l’exposition. Mes dessins ont été acceptés et c’est comme ça que j’ai été invité à cette rencontre dénommée « Les magiciens de la terre ». J’ai présenté à cette exposition des manuscrits originaux, des dessins, les 448 signes de l'alphabet et des pierres de Békora.

Comment se manifeste votre foi en Dieu ?

Tout a commencé par cette vision que j’ai eue à Dakar ce jour de l’année 1948. A partir de là, le Soleil est mon Dieu. Je n’ai jamais dit à qui que ce soit de venir adorer le Soleil avec moi. Je parle seulement de moi, Cheick Nadro. Si j’avais ameuté la foule avec ça, on m’aurait pris pour un fou et je n’aurais peut-être pas survécu jusqu’à cet âge… N’a-t-on pas dit que Jésus Christ racontait des histoires ? Pour moi donc, le Soleil est un être vivant, la Terre, la Lune, les Etoiles sont tous des êtres vivants et immortels.

Qu’est-ce que vous auriez voulu faire que vous regrettez ne pas avoir fait ?

Moi je suis un autodidacte. Aujourd’hui, je suis compté parmi les écrivains, parmi ceux-là même qui éloignent l’oubli et l’ignorance. J’ai écris « On ne compte pas les étoiles » et « Domè zèzè »… Je n’ai donc aucun regret. J’ai juste un souhait, pouvoir publier « Le livre des lois divines » qui, pour moi, est un message à l’humanité.

Un processus de paix est engagé pour sortir la Côte d’Ivoire de la grave crise qu’elle a connue. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

C’est la Paix qui fait les hommes. Car, lorsqu’on n’est pas en paix, on n’est pas libre, on est menacé. Dieu n’aime pas que l’homme ôte la vie à un autre homme. Je suis heureux que mes enfants aient été inspirés par Dieu et qu’ils aient choisi le chemin de la Paix… Aux jeunes Ivoiriens, aux jeunes Africains, aux jeunes du monde entier, je dis d’être bon, de croire en Dieu, car Il existe bel et bien. Jésus Christ a dit une Vérité qui traverse le Temps. C’est « Aimez-vous les uns les autres ». Tous les hommes sont égaux. Ce n’est pas par ce que tel est blanc qu’il doit asservir le noir et, le noir ne doit pas prétexter de la couleur de sa peau pour maudire le blanc.

Serge Grah







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