Posté le 23.01.2008 par sergegrah
« L’Afrique n’a nul besoin de gangsters qui usurpent le pouvoir par les élections frauduleuses ou l’achètent par la corruption »
La République démocratique du Congo plonge à nouveau dans une guerre que ses habitants pensaient oubliée à jamais. Le silence de la paix s'est évanoui aux frontières de l'Érythrée et de l'Ethiopie parce que, pour quelques arpents de terre, les armes ont pris la place de la raison. Ceux qui ont risqué la mort, en Guinée-Bissau en combattant ensemble les colonisateurs portugais, se retrouvent aujourd'hui face à face, ne parlant que le langage mortel des bazookas et des obus de mortier, au rythme effroyable de la mitraillette. Une guerre apparemment sans merci ravage l'Algérie, rendue plus effroyable encore par une sauvagerie qui donne l'apparence de la foi religieuse.
Les anges de la mort et les victimes de leur courroux sont tous africains, comme vous et moi. C'est pour cette raison, parce que nous sommes les mères africaines éventrées et les enfants décapités du Rwanda, que nous devons dire : ça suffit ! C'est pour ces âmes misérables, les victimes des forces destructrices, que l'Afrique a besoin d'une renaissance. L'Afrique n'a nul besoin de criminels qui accèdent au pouvoir en massacrant des innocents, comme le font les bouchers de Richmond, au Kwazulu-Natal. Elle n'a pas besoin de ceux qui, parce qu'ils n'ont pas accepté que le pouvoir soit légitime et serve les intérêts du peuple, ont mené la Somalie au gâchis et privé ses habitants d'un pays qui leur donnait le sentiment d'exister et de se construire.
L'Afrique n'a pas besoin non plus de gangsters qui gouvernent en usurpant le pouvoir par des élections frauduleuses, ou en l'achetant par des pots-de-vin et la corruption. Les voleurs et leurs complices, les corrupteurs et les corrompus sont africains comme vous et moi. Nous sommes le corrupteur et le courtisan qui agissent de concert pour avilir notre continent et nous avilir nous-mêmes. Le temps est venu de dire: ça suffit ! D'agir pour bannir la honte et être les hérauts de la renaissance africaine.
Je suis allé à la rencontre de l'Afrique malade. J'ai vu la pauvreté d'Orlando East et la richesse de Morningside, à Johannesburg. J'ai vu les pauvres du township de Kanyama et les résidents prospères de Kabulonga, à Lusaka. J'ai vu les bidonvilles de Surulere, à Lagos, et l'opulence de Victoria Island. J'ai vu les visages des pauvres de Mbari, à Harare, et la richesse paisible de Borrowdale. J'ai écouté bien des histoires. On m'a raconté comment ceux qui ont accès au pouvoir (ou à ses proches) volent et pillent. Comment, pour s'enrichir, ils violent sans scrupules les lois et les règles éthiques, toutes reliées à un fil invisible qui espèrent-ils, les conduira à Victoria Island, Morningside, Borrowdale, ou Kabulonga...
Chaque jour, vous et moi, dans nos pays respectifs, en voyons apparaître de nouveaux. Leur but dans la vie est de s'enrichir par tous les moyens légaux ou illégaux. Ils mesurent leur succès à l'aune de la fortune qu'ils ont amassée et à l'ostentation dont ils font preuve pour convaincre tout le monde qu'ils ont réussi : n'ont-ils pas, visiblement les moyens ? En conséquence, ils cherchent à accéder au pouvoir (ou a ceux qui en sont proches) afin de corrompre la sphère politique pour leur profit personnel, quel qu'en soit le prix. Dans cette équation, la pauvreté des masses devient nécessaire pour l'enrichissement de quelques-uns, et la corruption du pouvoir politique, l'unique moyen d'y parvenir. C'est de ce mélange nauséabond de cupidité, de pauvreté déshumanisante, de richesse obscène et de corruption endémique, publique et privée, que sont issus la plupart des coups d'État, des guerres civiles et des situations instables en Afrique.
Le temps est venu pour nous de rompre avec cette déification de la richesse matérielle et avec les abus qui appauvrissent la population et empêchent notre continent d'accéder à un développement économique durable. L'Afrique ne pourra pas se renouveler tant que ses élites ne seront qu'un parasite du reste de la société, usant et abusant d'un pouvoir autoproclamé.
Tant qu'il en sera ainsi, notre continent restera en marge de l'économie mondiale, pauvre, sous-développé et incapable de décoller. La renaissance africaine exige que nous nous purgions des parasites et que nous demeurions, en permanence, vigilants face au danger de l'enracinement dans la société africaine de ces rapaces qui voudraient nous faire croire que tout, dans la société, doit être organisé pour le plus grand profit d'une minorité.
Au moment où nous nous souvenons avec fierté de Sadi, le savant et écrivain du Moyen Age, qui maîtrisait le droit, la logique, la dialectique, la grammaire et la rhétorique, ainsi que d'autres intellectuels africains qui ont enseigné à l'Université de Tombouctou, il nous faut poser la question : où sont les intellectuels africains aujourd'hui ?
Je rêve du jour où les mathématiciens et les informaticiens africains quitteront Washington et New York, où les physiciens ingénieurs, docteurs, managers et économistes abandonneront Londres, Manchester, Paris et Bruxelles pour se joindre aux cerveaux du continent et entreprendre de trouver des solutions aux problèmes et aux défis de l'Afrique, d'ouvrir la porte de l'Afrique au monde du savoir, d'intégrer l'Afrique dans l'univers de la recherche sur les nouvelles technologies, l'éducation et l'information. Le renouveau de l'Afrique exige que son intelligentsia s'engage totalement dans la lutte titanesque et sans merci pour éradiquer la pauvreté, l'ignorance, la maladie et l'arriération, en s'inspirant des africains d'Egypte qui étaient, dans certains domaines, deux milles ans en avance sur les Européens de Grèce, eux qui maîtrisaient la géométrie, la trigonométrie, l'algèbre et la chimie.
Pour perpétuer leur domination impériale sur les peuples d'Afrique, les colonisateurs ont cherché à réduire l'esprit africain en esclavage et à détruire l'âme africaine. Ils nous ont obligés à accepter le fait qu'en tant qu'Africains, nous n'avons rien apporté à la civilisation humaine, sauf en tant que bêtes de somme. En fin de compte, ils voulaient nous amener à nous mépriser nous-mêmes.
Même s'ils voulaient bien admettre que nous n'étions pas des sous-hommes, ils n'envisageaient pas que nous puissions nous comparer au maître colonial.
Nous étions à leurs yeux, dépourvus de la pensée originale et de la créativité qui ont donné au monde cet inestimable trésor de chefs-d’œuvre architecturaux et artistiques. La renaissance de notre continent commence par la redécouverte de notre âme, inscrite à jamais dans de grandes créations, tels les pyramides et les sphinx d'Egypte, le bâtiment en pierre d'Axum, les ruines de Carthage et du Zimbabwe, les peintures sur le roc de San, les bronzes du Bénin et les masques africains, les sculptures makonde et shona.
Dans cette redécouverte de nous-mêmes, cette restauration de notre propre dignité, sans lesquelles nous ne deviendrons jamais les combattants de la renaissance africaine, nous devons écouter à nouveau la musique des Congolais Zao et de Franco, la poésie du Sud-Africain Mazisi Kunene, et tourner notre regard vers les peintures du Mozambicain Malangatane et les sculptures du Sud-Africain Dumile Feni.
L'appel au renouveau de l'Afrique, pour la renaissance africaine, est un appel à la rébellion. Nous devons nous rebeller contre les tyrans et les dictateurs, ceux qui cherchent à corrompre nos sociétés et à voler des richesses qui n'appartiennent qu'au peuple. Nous devons nous rebeller contre ces criminels qui, tous les jours, tuent, violent et volent en toute impunité, et mener une guerre contre la pauvreté, l'ignorance et l'arriération des enfants d'Afrique. Il faut que, du Cap au Caire et de Madagascar au Cap-Vert, des hommes politiques et des hommes d'affaires, des jeunes et des femmes, des activistes, des syndicalistes, des chefs religieux, des artistes et des professionnels, révoltés par la condition de l'Afrique dans le monde, rejoignent les rangs de la grande croisade pour le renouveau de l'Afrique. Nous n'hésitons pas à leur dire : pour être un vrai Africain, il faut être un rebelle, il faut se battre pour la cause de la renaissance africaine.
Thabo Mvuyelwa MBEKI
In EBURNEA, janvier 2008
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Posté le 18.01.2008 par sergegrah
Amadou Koné, écrivain
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Amadou Koné, auteur du roman à succès, « Les frasques d’Ebinto », vit depuis maintenant plusieurs années aux USA où il enseigne à Georgetown University (Washington), la littérature africaine. Il nous parle ici de sa rencontre avec l’écriture et des thèmes majeurs qu’il traite dans ses productions littéraire, mais aussi ce qu'il pense de la francophonie.
Amadou Koné, cela fait plusieurs années que vous avez quitté la Côte d’Ivoire. Quelles sont les raisons de cet exil ?
Il arrive que chacun de nous parte. Les raisons sont multiples et différentes selon les personnes. Il y a l’exploitation qu’on fait de ces départs qui souvent est plus significative que les départs eux-mêmes. Pour ce qui me concerne, je suis parti pour des raisons personnelles que j’expliquerai un jour si nécessaire. Il était arrivé un moment où certaines conditions ne me permettaient plus de rester au pays.
A 17 ans, vous écrivez votre premier roman, « Les frasques d’Ebinto ». Comment s’est passé cette rencontre avec l’écriture ?
De la façon la plus naturelle, je crois. L’acte de création est au départ un acte de reproduction, de représentation de la réalité. L’enfant, dans la tradition, écoute les contes et, à un certain moment, se met à les dire lui aussi. De même il arrive que celui qui aime lire soit à un certain moment tenté d’écrire, de dire aussi et de le faire à un âge plus ou moins jeune. Cela me paraît être un besoin naturel. Mais d’autres facteurs font que certaines personnes satisfont ce besoin et que la majorité ne soit pas tentée de le satisfaire. Ma passion de la lecture m’a poussé à vouloir raconter moi aussi.
A cet âge-là, qu’est-ce qui brûlait en vous comme message à transmettre ?
Avais-je un message à transmettre, je n’en suis plus très sûr. Quel message un adolescent de 17 ans peut-il avoir si ce n’est de reprendre les paroles d’adultes qui l’entourent. Par contre, il peut s’éveiller aux sentiments confus de l’adolescence, à la peur de faire des erreurs qui hypothèquent sa vie. J’ai le sentiment que parler de message c’est analyser après coup un texte. Dans le processus de l’écriture de ce roman, autant que je puisse me rappeler, je tentais de décrire les réactions d’un adolescent confronté à une situation hélas courante à l’époque où j’étais collégien ou lycéen, une époque où il n’y avait pas d’éducation sexuelle à l’école, pas d’allusion aux préservatifs, par exemple. J’espère que sur ces points, notre société a fait des progrès et que les grossesses involontaires de jeunes adolescentes sont de plus en plus rares.
Ebinto, très brillant finit par se retrouver contremaître dans une plantation de bananes… Pourquoi lui avoir donné ce destin et comment faut-il l’interpréter ?
Un roman est en principe une histoire qui suit sa logique. Et une de ces qualités doit être sa cohérence. Pour rendre toute l’amertume qui va tranformer Ebinto en une espèce de monstre, il fallait qu’il se trouve à un certain moment dans une situation d’échec. Et se retrouver comme contremaître dans cette plantation semble donc être pour lui un échec total, malgré la réalité moins tragique que lui peint le propriétaire de la plantation. Aux yeux d’Ebinto, la plantation est un petit univers clos, dans lequel sont enfouis tous ses rêves.
« Sous le pouvoir des blakoros » est le titre d’une de vos œuvres… Quelles sont les choses concrètes auxquelles s’applique une telle image ?
« Sous le pouvoir des Blakoros » est une suite de romans (deux volumes seulement ont été écrits) qui avait pour but de décrire la société ivoirienne des années soixante-dix, quatre-vingts. Ce n’étaient pas des textes politiques mais sociaux. Le premier décrivait la paysannerie, confrontée à toutes sortes d’entraves semées par les fonctionnaires. Le problème soulevé est l’esprit traditionnel sur lequel fonctionnaient toujours les paysans avec des valeurs telles que le respect de l’âge, la générosité, un certain humaniste traditionnel : le mogoya qui met la personne toujours au dessus de tout. Cet esprit donc était opposé à celui de l’affairisme, de la corruption pour lequel ce qui compte c’est l’argent qu’on acquiert souvent par des pratiques diamétralement opposées à celles du mogoya. Il me semblait que nous vivions dans une société dirigée par le blakoroya, par les blakoros que j’ai appelés plus tard les coupeurs de têtes. Cette situation, me semble-t-il nous a conduits vers les drames actuels.
Le second volume de ce roman cyclique est Courses. Il posait le problème de la culture africaine sous l’indépendance. Tout se passait à l’époque où je l’ai écrit (et maintenant aussi) comme si en matière de culture, aucun problème ne se posait à nous. Or il me semblait que la Négritude dont on se referait tant n’avait pas du tout résolu le problème de la disparition progressive de la culure africaine. Il me semblait que ce que l’on appelait aliénation culturelle existait plus que jamais et que nous étions simplement endormis…
De quel sujet traitera votre prochaine production littéraire ?
J’ai terminé depuis longtemps un manuscrit que j’ai remis à un éditeur ivoirien. Ce texte traite du pouvoir politique et de l’harmonie du monde. C’est l’adaptation d’un mythe de création qui me paraît un texte significatif. Il s’intitule L’œuf du monde. J’ai écrit une pièce de théâtre, Sigui, Siguila, Siguiya qui a été jouée ici à Washington l’an passé avec succès. Cette pièce que j’aimerais voir jouer en Côte d’Ivoire prône la réconciliation nationale, le siguiya, c’est-à-dire la vie en commun. Je suis heureux que ce que je propose dans la pièce soit progressivement en train de s’accomplir.
Écrire, dit-on, suppose liberté de pensée, d’action et d’expression. Cette définition vous convient-elle ?
La liberté est une condition essentielle pour écrire. Mais sous l’esclavage ou la colonisation, les gens ont écrit et quelquefois écrit les œuvres les plus belles, les plus profondes. C’est sans doute parce que l’acte d’écrire est aussi une lutte dans tous les sens. Il n’est pas évident qu’une personne totalement libre de toutes contraintes, politiques, financières, etc. devienne un grand écrivain pour autant. La vraie liberté dont nous avons vraiment besoin, c’est celle de disposer de maisons d’édition nationales prospères, pouvant avoir une ambitieuse politique éditoriale. Nous avons besoin d’organes africains et nationaux de légitimation. Enfin, nécessairement devenir capables d’écrire dans nos langues et de publier dans nos langues.
Pour l’essentiel, qu’est-ce que les lecteurs attendent d’une œuvre littéraire ?
Si je le savais, je serais un « grand écrivain ». Ce qui me paraît important de mettre à la disposition des lecteurs, ce sont par exemple, les problèmes de la paysannerie, une classe de personne qui avaient fait la fortune de notre pays mais qui vivaient des miettes qu’on voulait bien leur jeter ; c’est aussi la réflexion sur les bases humaines d’une société qui s’était trop brutalement et voracement lancée vers les biens matériels au point d’oublier le mogoya, l’humanisme traditionnel. Ce qui me paraît toujours important c’est le bonheur des individus qui compose la communauté globale, la société. Il m’a semblé, à un certain moment que notre société ne souhaitait pas reprendre les erreurs des sociétés qui se sont « modernisées » avant elles. J’imagine que l’on doit mettre à la disposition des lecteurs des textes qui obéissent à une esthétique rigoureuse pour traiter des problèmes qui préoccupent le plus grand nombre de personnes dans une société.
Avec quels auteurs reconnaissez-vous avoir des affinités littéraires ?
Je ne sais pas. Les critiques peuvent peut-être voir cela dans mes écrits. Je dois simplement dire que j’avais une énorme admiration pour Ahmadou Kourouma, pour ces trois premières œuvres romanesques.
Comment percevez-vous la littérature ivoirienne aux USA ?
Elle est présente au même titre que les autres littératures africaines. Ce qui veut dire qu’elle est surtout enseignée dans les universités. Mais le choix des auteurs et des livres dépend de l’enseignant. J’ai enseigné parmi d’autres auteurs africains du Dadié, du Kourouma, du Bernard Zadi.
La plupart des ouvrages qui traitent des Africains avec un regard critique, sont l’œuvre de « spécialistes » étrangers : René Dumont, Jean Ziegler, Georges Balandier, etc. C’est le même constat que vous faites ?
Sans doute. C’est qu’ils sont libres de parler de nous et de nous critiquer ou de critiquer la politique que leurs gouvernements nous imposent. D’un autre côté cela veut aussi dire que nous sommes purement et simplement définis, construits, par des « spécialistes » étrangers. Que certains de ces « spécialistes » soient progressistes et d’autres des conservateurs foncièrement butés ne change rien au fait que cela est inadmissible. Ce sont eux qui analysent comment nous sommes, ce que nous pensons, où nous allons. Nous consommons les théories de ces gens et nous nous comportons en fonction des constructions qu’ils font soit en les acceptant et les citant abondamment soit en les réfutant brutalement. Ainsi, les anthropoloques ont « créé » l’Afrique dite traditionnelle. Les politologues et philosophes post coloniaux continuent de nous analyser et de jouer aux prophètes. Nous ne sortirons jamais de la colonisation si nous continuons à accepter d’être construits par les autres. Il faut que nous, Africains, décolonisions notre esprit en consommant avec discernement ce qu’on nous sert de l’étranger, en inventant nous-mêmes nos images, nos théories qui seront sécrétées par notre expérience politique, sociale, économique, culturelle.
Qu'en est-il selon vous de la responsabilité des écrivains en Côte d’Ivoire ?
Précisément participer à la construction de l’expérience culturelle de la nation ivoirienne. Les artistes et écrivains, les penseurs d’un pays font ce travail naturellement. Mais la difficulté pour l’écrivain africain en général est qu’il reste toujours si dépendant de la culture de l’ex-colonisateur que son autonomie de penser, de s’exprimer de façon originale, de construire sa propre culture est franchement très limitée. La clef de cette dépendance est évidemment la langue.
Que signifie pour vous la francophonie ?
Elle signifie simplement une poursuite subtile et efficace de la politique culturelle coloniale française. Je vous prie de ne pas voir de la démagogie dans ce que je dis ni de l’inamitié envers la France. La France ne se gêne pas (vis-à-vis de l’Amérique, par exemple) pour lutter férocement pour défendre sa culture et sa langue quand elle les sent menacées. Je ne vois pas pourquoi les Africains auraient peur de défendre leur culture, leur langue. Ce que le mouvement culturel de la Négritude a refusé dans les années 1930 est entrain de s’accomplir dans nos états indépendants au XXIe siècle. En clair, la langue et la culture françaises sont entrain de détruire les cultures et les langues africaines avec notre aide. Nous progressons inévitablement vers une culture « francophone » et non-africaine. Déjà certains Africains, vedettes francophones, avec beaucoup de cynisme et sans aucun complexe, déclarent que notre identité c’est la francophonie. Nous ne sommes plus Béninois, Sénégalais, Ivoiriens, Congolais, etc. Nous sommes francophones. Désormais nous sommes des entités floues dans la francophonie. Ici à Washington, il y a un mois de la francophonie chaque année et c’est dans ce cadre que chaque pays africain peut exprimer ce qu’il lui reste de folklore. Tout cela est effrayant. Le secrétaire général de la francophonie, un ancien président africain ! Quelle culture, quelle langue défend-il ? C’est un cauchemar !
Pour vous qui êtes professeur de littérature africaine, quel est votre sentiment sur l’incursion des langues nationales dans la littérature ?
Je ne me félicite pas d’une simple « incursion » des langues africaines dans la langue française. Il faut enseigner les langues africaines à l’école, il faut les parler à la maison. Il faut les écrire, dans les journaux, dans la littérature. J’ai lu quelque chose sur une initiative de Madame Drehi sur la nécessité de parler nos langues africaines. Elle a parfaitement raison. À l’Organisation des Nations Unis, le représentant Iranien parle en farsi, le représentant Israélien parle en hébreux. L’assemblée les écoute, les respecte. Le représentant ivoirien devrait être capable de parler en baoulé, ou en senoufo ou en dioula ou en bété. Ce serait la marque de l’identité non pas d’un Bété, ni d’un Baoulé, ni d’un Senoufo, ni d’un Dioula. Mais La marque de l’identité ivoirienne. On me parle de francophonie plurielle et d’autres concepts confus et trompeurs encore. Les langues africaines sont-elles enseignées en France, sont-elles parlées sur les médias français ? La BBC et la Voix de l’Amérique diffusent des programmes dans certaines langues africaines. Le ouolof, le bambanan, le swahili, etc. sont enseignés dans plusieurs universités américaines. Alors que jusqu’ici nous n’avons pas de département de langues et d’études africaines (je ne parle pas de linguistique) même à Abidjan.
Donc des mots ou de petites phrases en langues africaines qui entrent dans un texte en français ne me satisfont absolument pas. L’objectif qui me paraît logique est de nous mettre à apprendre à écrire nos langues. Nos textes, s’ils sont grands et nous serons les maîtres pour les juger, pourront être traduits en français, en anglais, en espagnol, en chinois, etc. Il y a une littérature coréenne, en coréen, avec un alphabet coréen. Quelle est la population Coréenne ?
On reproche à certains auteurs africains d’écrire pour plaire au public européen…C’est ce que je disais. Nous, Africains ne valons quelque chose que si les Français disent que nous valons quelque chose. Donc pour se faire reconnaître, on tente de ressembler aux représentations qu’ils font de nous. On propose ce qui va leur plaire et nous donner le succès. Nous sommes en plein dans le même processus qu’Albert Memmi a décrit dans « Le portrait du colonisé ». Il faudrait décrire le portrait du « décolonisé » africain, surtout l’écrivain africain qui veut plaire aux critiques français et au public français.
Quel est votre regard sur l'Occident et son attitude en l'Afrique ?
Cette question est peut-être trop globale pour avoir une réponse satisfaisante. Y a t il un Occident homogène en face d’une Afrique homogène ? Ce qu’on peut certainement dire est que l’impérialisme est dans la nature des relations entre états qu’ils soient du même continent ou pas, qu’ils appartiennent à la même civilisation ou pas. Maintenant, parce que l’Afrique a été colonisée, parce qu’actuellement elle est le continent qui fait le moins de progrès à cause de l’inconscience de ses politiciens, les anciens maîtres continuent à l’exploiter autant qu’ils peuvent et à construire et renforcer les liens qui doivent la maintenir soumise pour longtemps. Il doit être clair pour les Africains qu’eux seuls peuvent trouver les solutions à leurs problèmes, qu’ils ne doivent compter que sur eux-mêmes et non sur des tuteurs qui en vérité sont des exploiteurs. L’époque des grands hommes n’est pas révolue et l’ambition personnelle ne doit pas être mise avant l’intérêt d’un pays. Savez-vous que George Washington aurait pu devenir roi des États-Unis ? Il a refusé. Ce qui était important c’était de mettre au point des institutions solides, celles-là mêmes qui font qu’aujourd’hui, les États-Unis peuvent passer à travers les élections contestées (celles de 2000) tout en restant stables, aussi forts et unis comme avant ces élections.
Monsieur Amadou Koné, pour terminer, un mot sur le processus de Paix engagé dans votre pays.
Je prie pour qu’il réussisse pleinement. Que cessent nos souffrances que guérissent nos plaies et que notre beau pays retrouve la paix, la prospérité et le respect dont il jouissait dans le monde.
Posté le 07.01.2008 par sergegrah
Garba 50 (groupe de rappeurs ivoiriens)
Groupe de deux jeunes rappeurs ivoiriens, " Garba 50 " a su imposer son nom dans la sphère musicale ivoirienne avec " Y en a pour les oreilles ", son premier album. Ils comptent mettre sur le marché dans les jours qui viennent leur second opus. Dans cet entretien, ils en parlent et jugent l'évolution de la musique ivoirienne.
C'est vrai que vous sortez dans quelques jours un nouvel album… ?
Oui ! Mais en fait, c'est une mixtape, un échauffement. C'est même son titre : "Echauffement volume 1". Il comporte 17 titres. Le but d'une mixtape, c'est de préparer les esprits à la sortie d'un album et de permettre de garder le contact avec le public… On revient également sur la scène pour faire taire une certaine rumeur qui nous attribue un " truc " qui est déjà sur le marché. Non ! C'est maintenant qu'arrive Garba 50.
Quel est l'esprit de cette mixtape ?
C'est un esprit plus rue, plus intime, plus cru. Ce n'est plus les lamentations de " Y en a pour les oreilles ". Ici, c'est une incitation au travail, une incitation à refuser la situation de misère qu'on nous offre. Tous les jeunes veulent mieux vivre, mais encore faut-il qu'ils acceptent de se mettre réellement au travail. C'est cela !... Et sur cet album, il y a une évolution au niveau de l'écriture, du rythme des voix. Cet " Echauffement " nous donne de voir quelle orientation donner à notre véritable album dont la sortie est prévue pour janvier 2008.
Vous avez une idée de ce que sera ce second album ?
Oui ! Son titre est " La Côte d'Ivoire d'aujourd'hui ". Ça va être une photographie de ce qu'est la Côte d'Ivoire aujourd'hui. Et ce sera un autre message révolutionnaire. On n'en dira pas plus…
Un an après la sortie de votre premier album, est-ce qu'on peut dire que ça va pour Garba 50 ? Quel bilan faîtes-vous de ce grand succès ?
Ça ne va pas encore, mais ça commence à aller… en fait, le "ça va aller " était une incitation au travail afin que notre situation s'améliore, nous-mêmes, et bien au-delà, tous les jeunes à qui on s'adresse… Le chemin est encore long. Sinon, le bilan est largement positif. Nous avons largement dépassé nos objectifs de départ. Nous avons pu mettre en place notre label " Le fumoir " qui dorénavant va supporter nos productions. Pour nous, le plus dur commence maintenant, parce qu'il faudra à présent assumer cette indépendance-là et pouvoir en vivre.
Comment entrevoyez-vous la suite de votre carrière musicale ?
Nous sommes dans de conditions de travail qui ne sont plus les mêmes que lorsque nous sortions notre premier album. Garba 50 est reconnu… Aujourd'hui, Garba 50 a un nom que tout le monde a retenu. Et ça nous donne plus de chance et de responsabilité dans l'évolution de musique.
Comment doit-on définir Garba 50 ?
C'est la réalité. Il n'y a pas plus réel que le garba dans la vie urbaine des Ivoiriens. Toutes les générations se retrouvent dans le garba.
Que pense Garba 50 de la musique ivoirienne en général ?
A quelques exceptions près, on constate avec tristesse que c'est un vaste bordel. C'est la réalité. Parce que dans notre pays, malheureusement, on ne célèbre que la médiocrité. On veut nous imposer un genre musical qui participe uniquement à la distraction, à l'abrutissement et à la dépravation de la jeunesse ivoirienne. On nous rétorquera que ça ''enjaille''. Mais la réalité qu'on cache aux jeunes est que nous sommes dans un pays où des disparités énormes existent, un pays traumatisé par la déchirure et qui essaie de se reconstruire. Dans un tel environnement, la musique doit apporter sa contribution aux changements nécessaires de mentalités. On ne doit plus nous saouler avec une musique où les gens viennent montrer la taille de leurs chaussures… Garba 50 et tous les jeunes de Côte d'Ivoire vivent la réalité bien réelle de leur vie quotidienne… et ne participent d'aucun scénario. Les medias devraient faire l'économie de ces dérapages et donner les mêmes chances à tout le monde.
N'est-ce pas vous-mêmes qui avez décidé de " boycotter " les medias ?
On n'a pas vraiment choisi de ne pas se faire voir dans les medias. Ce qu'on a choisi, c'était de mettre en avant ce qui constituait pour nous le plus important : notre message. Mais on a été étonné du silence des medias et des producteurs. Or, ce que nous avons fait a été un véritable exploit et un signal fort. Des jeunes qui sortent de " Doukouré ", se produisent, se distribuent eux-mêmes et qui ont le succès que nous avons eu, devraient être encouragé et soutenu. C'était une attitude révolutionnaire. Un chemin ouvert à tous les jeunes qui veulent s'assumer. Malheureusement, des gens l'ont mal pris. Ceux qui devraient nous aider ont fermé leurs portes. Pour se donner bonne conscience, ils nous ont demandé des millions pour passer à la télévision. Alors qu'ils savaient que nous n'avions pas. C'est là, toute la raison de notre absence.
Réalisée par
Serge Grah
Posté le 13.12.2007 par sergegrah
Accusé Chirac, levez-vous ! de Denis Jeambar
Le ton est donné par le titre du livre lui-même : un acte d'accusation. Denis Jeambar accuse Jacques Chirac d'être un aventurier dont le règne a précipité « la fin de l'éthique, de la politique, du rayonnement de la France… ». Un bilan, dit-il, « qui donne le vertige » et porte un nom, « le déclin français ».
« …C’est une France socialement disloquée, économiquement affaiblie, financièrement mal en point, diplomatiquement discréditée, constitutionnellement déglinguée et politiquement à la dérive... » qu’il a laissé au terme de son mandat, assène l’auteur à la page 25. Sa plume trempée dans l’encre indélébile de la vérité, Denis Jeambar sanctionne les actes qu’a posés çà et là celui que les français ont surnommé « super-menteur ».
« Accusé Chirac, levez-vous » se penche donc sur la catastrophe qu’a été pour la France et pour le monde entier ce président. Qui n’a lésiné sur aucun moyen pour arriver à ses fins : détournements de fonds, mensonge, cynisme... Sous son règne « le chômage s’est accru, la misère s’est installée, le déficit budgétaire a atteint un chiffre record... », constate amer l’auteur.
Jacques Chirac symbolise donc la mort de la France dans tout ce qu’elle a de repères éthiques et moraux. Là où il est passé, que d’affaires louches ! Il suffit de voir la liste de fidèles qui l’ont précédé sur le chemin de la prison pour s’en convaincre. Dans ces actes, tout ou presque y est faillite. C’est pourquoi pour Denis Jeambar, et pour bien des Français, le temps est venu de juger Jacques Chirac. L’auteur exhorte le Tribunal de l'Histoire à condamner ce président « sans qualité ». Ce qui ne sera que justice.
Il n’a donc pas été difficile à Jeambar de souligner dans son ouvrage la médiocrité, assez saisissante d’ailleurs, de Chirac. Surtout si l’on y ajoute ses duperies et ses tueries inutiles en Côte d’Ivoire… La preuve que son esprit est resté « prisonnier d’analyses issues d’une époque révolue », coincé dans les années coloniales. Tant est si bien qu'une chose aussi fondamentale que la liberté pour un peuple – fut-il africain – de disposer de son destin n'a pas de réalité pour lui. Incroyable ! « Les Africains ne sont pas mûrs pour la démocratie » déclarait-il avec mépris, sans sourciller.
Denis Jeambar dans son livre promène ainsi le lecteur à travers les 40 années de vie politique de l’ancien président français. Et les titres des différents chapitres, d’une éloquence frappante, laissent interdits sur les carences de l’homme…
Mais peut-on faire le procès de Jacques Chirac et passer quasiment sous silence ses turpitudes et errements en Afrique, notamment en Côte d’Ivoire ? En dehors de ce fait regrettable, il faut reconnaître que le texte de Denis Jeambar est d’une intelligente efficacité.
Dans l’histoire de la France, un président de la République n’a moissonné autant d’humiliations et de revers que Jacques Chirac.
Les dégâts qu’il a infligés à la France sont bien plus profonds qu'on ne peut l’imaginer. Et c'est là tout l'intérêt du livre de Denis Jeambar. Loin d’être une spéculation politique, « Accusé Chirac, levez-vous » est un brillant réquisitoire sans appel et, pour tout dire, convaincant…
Serge Grah
Accusé Chirac, levez-vous !
Éditions du Seuil, septembre 2005, 160 pages
Posté le 13.12.2007 par sergegrah
La Côte d’Ivoire est un pays étrange ! Vraiment ! Un pays que tout le monde s’accorde à trouver mal-en-point, un pays qui s’enlaidit… et que toute la Nation devrait s’employer à sortir du gouffre, mais qui ne bruit que de comportements qui encensent les sous-valeurs.
Loin de nous réclamer d’un certain puritanisme, autorisons-nous néanmoins à dénoncer avec force le vice et l’insouciance caractérisés qui sévissent dans notre pays et tendent à se perpétuer péremptoirement en cette période post-crise. Et ce, dans le seul objectif de tirer la sonnette d’alarme et de susciter une prise de conscience collective. Car, il faut se rendre à l’évidence, le mal est bien profond et se cache derrière de nombreuses facettes. Les Ivoiriens ont perdu tout repère. Même les dogmes sociaux élémentaires, les rudiments primordiaux au développement d’une Nation tels que la moralité, l’éducation et le respect des mœurs semblent nous échapper.
Que s’est-il passé pour qu'on en arrive-là ? Les Ivoiriens loin d'être parfaits tenaient quand même sur quelques principes. Comment sommes-nous donc arrivés à un tel deuil de l’espérance ? Pourquoi éprouvons-nous cette lassitude à la réflexion ?
Un examen sommaire de notre société amène à se rendre compte de l’appétence paroxystique des Ivoiriens pour les plaisirs. Des déviances que nous inspirent le culte de l’argent, de la perversité et du superficiel : beuverie, ripailles, luxure, orgies sexuelles, impunité, corruption, favoritisme. Des comportements vénaux qui ont pris un caractère normal et qui sont en train de passer insidieusement dans les habitudes. L’immoral a pris la place de la morale, l’anormal s’est substitué au normal. Il y a une commutation des valeurs, au fil d’une déliquescence quotidienne incontrôlée de l’éthique. Le vice a fini par se suppléer à la vertu dans une indifférence totale et dans la plus nauséeuse des désinvoltures. Visiblement, il n’y a plus dans ce pays de garde-fous, de barrières. Plus d’interdits !
Dans notre pays, tout se passe comme si nous étions dans une sorte d’impasse culturelle faite d’une affligeante stérilité. Jamais on ne célèbre l’intelligence, celui qui a mieux réfléchi... Nos cerveaux sont si paralysés que nous n’avons rien d’autre à proposer à la jeunesse que les jeux débiles servis en quantité par « Notre Télévision poubelle »… Pour sanctionner les talents et récompenser des bassesses. Quel gâchis épouvantable !
On a même trouvé des formules pour entretenir à coup de millions des viviers… de jeunes filles : les concours de beauté. Ce phénomène occupe désormais une place légitime. « Miss Côte d’Ivoire, Miss Cedeao, Miss Campus, Miss District » par-ci, « Miss Cocody, Miss Adjépessi », par-là. Les « reines » et les « miss » se démultiplient. Il y a une telle folie obsessionnelle à organiser ce genre de compétitions qu’on a fini par y mêler des gamines. Oui ! On n’a pas hésité à faire germer l’idée, ôh combien géniale, que dis-je répugnante, d’exhiber des bébés de 7 ans ! « Miss Noël » nous dit-on ! pour voler leur innocence à ces enfants.
Nos enfants naissent et grandissent désormais dans ce climat de médiocrité et de recherche de gain facile, qui fausse leur conscience. Convaincus que la réussite est moins dans l'effort et la recherche de l'excellence que dans la capacité à tirer profit de son corps.
Mais diantre ! Quelle répugnance pénalisante pour la Nation lorsque les futilités, la vénalité, l’ignorance tentent d’embastiller la Culture ? Franchement qu’on nous dise le type de valeurs que promeut ce genre de compétitions. La beauté ? Mais quel mérite a-t-on à être beau ? A quel emploi exige-t-on d’être beau ? Comment pouvons être aussi pauvres culturellement au point de jeter le voile pesant de notre inculture sur nos propres enfants. Que peut-on espérer de l’avenir d’une Nation dont toute une génération est sacrifiée sur l’autel de vices suicidaires ? Dans quel psychodrame sommes-nous en train de jouer ? Comment s’étonner alors que les jeunes Ivoiriens trichent avec leur vie ? Et que le civisme, la conscience professionnelle et l'assiduité au travail sont observés avec mépris.
Baignant dans les paillettes, de tels concours mettent en jeu toute l’image qu’on se fait de la femme dans notre pays. Et ce qui se profile, c’est la sexualisation prématurée des enfants au lieu de la socialisation. C’est aussi la distribution des rôles futurs : « sois belle… et tout le reste te sera acquis ». Plus profondément, c’est la référence au superficiel, aux fausses valeurs, au nu avec ses profils effilés devenus le critère dominant. Le dessous comme vérité du dessus. La coquetterie et la beauté, les seules armes qu’on laisse aux enfants de ce pays… Merveilleux programme ! N’est-ce pas ?
Et qu’une Institution de la République, tel le Ministère de l’Éducation Nationale accompagne de telles actions, prend le visage de l’effroyable. Et de la révolte ! Le gouvernement ivoirien veut-il entretenir le modèle d’une jeunesse zombifiée ? Veut-on créer le stéréotype de la femme infantile ? Veut-on pour demain des femmes qui n’auront pour seule boussole que d’être « belle » ?
Aujourd’hui, la situation de notre pays est telle que les maux à combattre ne manquent pas. Au lieu de promouvoir des préjugés sexistes du genre « soit belle et tais-toi » à un moment où l’école est quasiment inexistante, un moment où le SIDA décime toute une jeunesse, le Ministère de l’Éducation Nationale devrait multiplier des actions qui exhortent plutôt les jeunes au travail, au civisme, aux valeurs éthiques et morales, etc.
Une enfant à qui on apprend à se réaliser à partir des atouts artificiels, trouvera-t-elle le moyen de croire en ses études ou au travail ? Quelle élite sommes-nous en train de former ? Ne faut-il pas construire pour cette jeunesse une société qui donne avantage au mérite par le travail et l’intelligence ? Et qu’ils comprennent ainsi qu’il n’est pas inutile d’aller à l’école et d’être surtout « beau » par l’intelligence.
Sinon, un jour, lorsqu’ils auront 20 ans, 30 ans. Et pleins d’espoir, affamés d’avenir, ils se rendront compte que nous leur avons laissé un pays usé et vidé de toute sa substance nourricière. Et ce jour-là, ils nous haïront de toute leur force. Et ils auront raison. Car c’est le pire qu’on puisse faire à ses propres enfants…
Dr Kobé Ziri Cécile
Posté le 29.11.2007 par sergegrah
Le retour de l’éléphant d’Abdelaziz Belkhodja
« Dans cinquante ans au mieux, le pétrole sera épuisé. En un siècle - à peu près de 1950 à 2050 -, les Arabes auront eu en main la plus grande fortune de l'histoire. Et ils l'auront dilapidée, comme le font les héritiers écervelés. Ils auront eu de quoi élever leur communauté au firmament de la civilisation. Et Pourtant, ils n'auront fait que la rabaisser…» nous prévient Abdelaziz Belkhodja dès les premières lignes de son ouvrage.
Dans ce texte, il caricature avec dextérité la réalité du monde actuel. Ainsi nous amène-t-il en l’an 2103. La Tunisie s'appelle désormais la République de Carthage. Elle est devenue la première puissance mondiale. La cité chère à Hannibal, a repris sa place dans le monde et irradie de grandeur et de sagesse. Tandis que l’Occident, notamment les États-Unis sont devenus un misérable État du tiers-monde mis sous un embargo que surveille l’Irak. Les immigrés affluent des pays du Nord et le rêve de tout étudiant occidental est de poursuivre ses études à la faculté de Tozeur de Carthage. Tous se démènent comme ils peuvent pour venir travailler dans cet eldorado qu'est la République de Carthage.
Vous l’aurez sans doute bien compris. Nous sommes en science-fiction et, tous les rêves sont permis. Et Abdelaziz Belkhodja dans son roman « Le retour de l’éléphant » s'en donne à cœur joie grâce à une écriture simple, limpide et jubilatoire. A travers les pages, on peut visiter Rafraf, « l'une des plus réputées stations balnéaires du monde…» Ce livre, d’agréable lecture, fourmille de bout en bout de trouvailles aussi délirantes les unes que les autres. Ce qui séduit dans ce livre, cohérent dans son invraisemblance, logique dans son irréalité, c’est l’humour, la dérision et la justesse des références historiques. Comme cette statue de la liberté que Carthage a rachetée à l’Amérique… et qui s’élève désormais dans la baie Accapulco de Sounine.
Cette fiction, pose une réflexion politique et sociale sur les raisons de notre sous-développement actuel. En filigrane, une grande tristesse de voir le continent africain et la région arabo-musulmane toujours plongés dans l’amateurisme démocratique, l’infantilisme économique, l’inorganisation sociale et l'intégrisme religieux.
En effet, comment le rêve de Belkhodja pourrait-il devenir réalité si sur le continent, on se satisfait d’une caricature de la démocratie et de ses principes les plus élémentaires ? Comment faire advenir une nouvelle Carthage, du moins une nouvelle Afrique, si nous ne cultivons avec aisance que la lutte contre les meilleurs ?
Nos sociétés sont profondément engagées dans le combat contre ses meilleurs fils. Il suffit d'essayer de briller pour avoir toutes sortes d'ennuis. Dans nos villages, les sorciers ne « tuent » jamais les cancres. Leurs victimes sont toujours les meilleurs éléments de la communauté. Même dans les universités, milieu dit d'intellectuels, c'est une insulte que de faire honneur à quelqu'un qui a mieux réfléchi... Or, ce sont ceux-là qui sont propulseurs du progrès. Les « sources du progrès » que notre continent voit naître ne sont-elles pas combattues avec une haine vénéneuse, parce qu'elles avaient de meilleurs projets pour l’Afrique ? Ruben Um Nyobé, Patrice Lumumba, Thomas Sankara… et plus près de nous, Laurent Gbagbo sont là des exemples probants.
Dans les pays occidentaux, dès qu'on trouve qu'un individu pose un acte de nature à faire progresser la société, on l'entoure de soins. On le protège. Ces sociétés occidentales sont organisées sous le modèle compétitif. On récompense les meilleurs. C'est l'homme de talent, c'est le génie qui est favorisé, stimulé. Le médiocre n'a pas sa place dans ces sociétés-là.
Abdelaziz Belkhodja ne veut-il pas enfin de compte, nous dire que « Le retour de l’éléphant » passe nécessairement par l’avènement en Afrique et dans le monde arabo-musulman d’une génération consciente et responsable ?
Le retour de l’éléphant
Apollonia Éditions, 2003, 186 pages
Posté le 29.11.2007 par sergegrah
Dans la capitale tunisienne, c’est un lieu qui compte parmi les espaces les plus fréquentés… On y respire l’Art. On y invente la nouvelle cadence dramatique propre à combler la déchirure des sens.
C’est l'une des rues les plus commerçantes de Tunis, dans le vieux quartier carthaginois, de la Médina. Là, se trouve retranché dans le calme d'une arrière-cour, un bâtiment chargé d'histoires et de souvenirs : le Théâtre El Hamra. Effet, cet endroit fut l’une des premières salles de cinéma de la capitale tunisienne. Puis, faute d'activités, elle dû fermer ses portes pour tomber lentement dans les ruines de l'oubli.
De retour à Tunis en 1985, l’acteur-metteur en scène et dramaturge, Ezzedine Gannoun, redécouvre cette salle. Il succombe à son style baroque et décide de lui redonner vie sous la forme d'un théâtre « de poche » selon formule tunisoise.
D’environ 200 places assises, El Hamra est un Théâtre qui a un charme suranné avec un mur de briques dénudé en fond de scène, et des peintures qui s'effritent, fouettées par l’épreuve du temps.
Leila Toubel, la directrice de la programmation que nous y avons rencontrée, parle de son « antre » avec la passion et la franchise qui animent tous les grands artistes. « Notre grande bêtise c’est le fait qu’on s’ignore, qu’on n’est pas capable de créer des échanges culturels. Mais aussi de ne pas mener une véritable politique de formation pratique à l’attention des jeunes... Le théâtre peut être en lui-même, objet de culture à condition qu’on lui accorde l’intérêt vivant, la réflexion, l’effort personnel sans lesquels aucune culture n’est possible » lance-t-elle d’entrée de jeu.
C’est donc à partir de ce constat qu’Ezzédine Gannoun a créé en 2001 un centre Arabo-africain au sein du Théâtre El Hamra. Les objectifs prennent deux axes importants : former des jeunes professionnels (comédiens, metteurs en scène, dramaturges, chorégraphes, costumiers, éclairagistes, etc.) et créer un espace d’échanges culturels avec l’Afrique subsaharienne.
El Hamra accueille des créateurs en quête d’un espace, des compagnies tunisiennes et étrangères. Y sont organisés également des stages de formation nationaux et internationaux. « Une expérience riche et étonnante, par-delà les frontières des langues » souligne Leila Toubel.
Les stages de formation d’acteur et de mise en scène sont encadrés par Ezzedine Gannoun. Les ateliers de dramaturgie quant eux sont dirigés par Leïla Toubel. Et des experts africains subsahariens et d’ailleurs y dispensent des stages d’éclairage. « Les métiers de la scène ont besoin d’une pratique. Ce sont des métiers qui nécessitent d’être vécus, sentis et joués. Cela ne peut se faire que sur scène », précise Toubel.
S’adressant à des professionnels arabes et africains, la sélection se fait sur dossier. Parfois, les responsables du centre choisissent eux-mêmes quelques artistes après les avoir vus sur scène. Car les candidats doivent avoir au moins à leur actif trois créations. Leila Toubel ajoute : « On a accueilli des gens du Burkina-Faso, du Niger, du Cameroun, de Palestine, du Liban, d’Égypte, du Maroc, etc. Un large éventail avec des sensibilités et des cultures différentes ». Un ou deux stages, entièrement pris en charge par le centre, sont organisés annuellement. « C’est un combat pour donner à l’artiste un minimum de dignité et de confort », conclut Leïla Toubel.
Il faut souligner que Leila Toubel et son patron Ezzedine Gannoun ont participé à l’édition de 1995 du MASA où ils y présentaient L'Ascenseur, une pièce dans laquelle « le texte, la langue, le plus souvent arabe, ne sont plus les éléments principaux mais s'intègrent parmi d'autres, tout aussi signifiants si ce n'est davantage : le corps, le mouvement, l'image, l'émotion ».
El Hamra ouvre ainsi un pont entre le monde arabe et l’Afrique au niveau théâtral. Une initiative qui doit faire tache d’huile.
Serge Grah
Posté le 20.11.2007 par sergegrah
De passage à Tunis dans le cadre d'une session du CAFED, nous avons rencontré Abdelaziz Belkhodja écrivain Carthaginois, devrions-nous dire. Sans faux-fuyants et avec la passion qu'on lui connaît de son Histoire, il nous parle de la renaissance de l'Afrique et de la littérature tunisienne. Entretien.
Abdelaziz Belkodja, vous êtes éditeur, mais aussi auteur de plusieurs ouvrages à succès. Comment justifiez-vous votre besoin d'écrire ?
Le besoin d'écrire, en ce qui me concerne, vient de notre histoire. Lorsque j’ai appris la grandeur et la superbe de Carthage et de ses hommes puis, en réalisant qu'aujourd'hui, nous sommes carrément sortis de cette Grande Histoire, j'ai vécu une révolte intérieure. C’est cette révolte qui m'a poussé à l'écriture. Une écriture de fiction certes, mais engagée, dénonciatrice et fondamentalement optimiste.
Une de vos œuvres, « Le retour de l'éléphant » nous fait vivre l'utopie d'une Carthage au firmament de la civilisation humaine. Quelle est la justification d’une telle fiction ?
Vous savez, « Carthage au firmament de la civilisation » est devenu une fiction. Ce qui n'était pas le cas il y a plusieurs siècles. Carthage était la reine du monde antique. C'est le comportement belliqueux de l’Occident, notamment de Rome qui l'a effacée de la carte. « Le retour de l'éléphant » raconte donc l'histoire de la Renaissance de Carthage. L’histoire se déroule en l'an 2103 et, comme pour toute renaissance, je me suis basé sur ce qui a fait notre ancienne puissance pour créer les moyens d'un renouveau. Une telle fiction correspond à un besoin fondamental, celui de la dignité humaine qui ne peut s'épanouir que dans un État qui la respecte.
La plupart de vos œuvres littéraires développent une thématique portée vers le passé. N'est-ce pas une manière de fuir le présent afin d'éviter de traiter des problèmes actuels ?
Au contraire, le passé éclaire toujours le présent. Souvenez-vous de la phrase d’Alex Haley : « ceux qui ne se souviennent pas de l'histoire sont condamnés à la répéter. » Dans « Le retour de l'Éléphant », le futur n'est qu'un prétexte. Je parle essentiellement du présent.
Vous semblez donc dire que les Africains ne sont pas conscients de la richesse dont ils sont dépositaires. Comment d'après vous, doit-on expliquer cette attitude ?
Vous savez, il y a comme une malédiction qui pèse sur les épaules des Africains. C'est l'inconscience. Et c’est cela qui entraîne la déchéance de notre continent. En fait, nos élites ont déserté l’Afrique. Elles préfèrent concevoir l’avenir de leur peuple à Genève, à New York, à Londres ou à Paris. Elles n’arrivent plus à concevoir l'avenir de notre continent à partir de nos propres potentialités et de notre propre génie créateur. Voilà le problème que nous avons !... Plus nous seront inventifs et imaginatifs, plus notre avenir sera radieux. Un jour j'ai lu une phrase de Nelson Mandela, une phrase qui a donné des ailes à mon esprit. Il a dit : « Nous avons besoin d'un nouveau Carthage pour l'Afrique ». En effet, il nous faut une Afrique digne, responsable, disciplinée et insoumise aux multinationales. Nous avons les ressources pour faire de notre continent un paradis terrestre.
L'Afrique, à travers Carthage, va dominer le monde, pendant que s'effondre la civilisation occidentale. C’est très beau, mais il y a dans tout cela un paradoxe gênant, puisque vous utilisez une langue étrangère pour le dire. Quelle est votre opinion sur cet embarras linguistique ?
C'est comme vous le dites justement, un « embarras », pas un problème. Je n'ai jamais eu un seul problème de communication à cause de la langue. La langue n'est qu'un outil. Certes, c'est un outil à manier avec attention. Mais l'essentiel est dans ce que nous avons à communiquer. Les mots : puissance, intégrité, générosité et bonheur sonnent de la même manière dans n’importe quelle langue que ce soit. L'essentiel, pour toute l'humanité d'ailleurs, et pas seulement pour nous, Africains, c'est d'avoir un but commun : l’Amour. Toutefois, il nous faut être méfiants aussi, car aujourd'hui, nous voyons tous comment les occidentaux agissent. Ce sont eux qui prétendre vouloir faire le bonheur de l’humanité, et pourtant ceux sont encore eux qui sèment partout la mort et la désolation.
En quoi « Le retour de l'éléphant », au-delà de la fiction, est-il opératoire aujourd'hui ?
L'éléphant est non seulement le symbole de la puissance mais aussi celui de la grandeur. Aujourd'hui, les puissances du monde n'ont aucune grandeur… Il nous faut reconstituer notre puissance et notre dignité. Il nous faut revenir dans l'Histoire. Nous avons toutes les ressources pour cela. Il nous manque un but commun, un programme politique, un vrai. En un mot, il nous manque le grand rêve d’une grande Afrique.
Comment se présente la littérature tunisienne ?
La littérature tunisienne est en ébullition permanente. Elle est potentiellement très riche. Il lui manque juste la structure.
Comment percevez-vous la littérature au sud du Sahara ? Avez-vous des rapports avec des écrivains de cette partie de l’Afrique ?
Je connais la littérature du Sud depuis mon enfance, à travers les poèmes de Senghor. J'ai gardé un profond attachement pour cette littérature qui a souvent les mêmes ressorts que celle de la Tunisie. Nous avons des rapports avec les écrivains et les éditeurs subsahariens que nous rencontrons régulièrement dans des Salons du livre. Je voudrais d'ailleurs profiter de votre micro pour rendre hommage à la mémoire de Noureddine Ben Khedher qui a fait beaucoup pour rapprocher nos cultures.
Le tunisien lit-il ?
Oui ! Surtout lorsque la qualité, l'intelligence ou l'imaginaire sont là. Si une identité, avec toute sa puissance revendicative, émerge à travers des écrits, le lecteur Tunisien est au rendez-vous.
Êtes-vous d'accord avec ceux qui pensent que l'identité tunisienne est une « spécificité » difficile à formuler ?
Le Tunisien a l'immense privilège de jouir de plusieurs identités... Il lui appartient donc de façonner la sienne propre à partir de ce qu’il peut prendre de meilleur dans toutes ces identités. Personnellement je crois en une identité tunisienne clairement établie, depuis l'antiquité carthaginoise. C'est un mélange d'esprit d'entreprise, de liberté, de dignité religieuse et de modernisme. Bien sûr, il y a des cycles productifs et d'autres qui sont destructifs, mais ils ne cessent point de s'entresuivre.
Comment vit l'écrivain que vous êtes ?
Dans nos pays nul ne peut vivre dignement de son écriture, ce qui oblige les créateurs à se diversifier ou à se clochardiser. Dans les deux cas, la créativité en prend un coup.
Quels sont les projets d’Abdelaziz Belkodja ?
Je travaille actuellement sur plusieurs chantiers dont un livre sur le grand Hannibal. Je voudrais aussi pouvoir réaliser des musées vivants sur l'histoire des civilisations. Car il nous faut offrir à nos enfants une culture susceptible de faire fleurir leur imaginaire afin de les éloigner de tous les intégrismes et d’ainsi les pousser à maîtriser leur avenir.
In Le matin d’Abidjan
du13 novembre 2007
Posté le 31.08.2007 par sergegrah
Merci au Président Laurent Gbagbo et à son Premier Ministre, Soro Guillaume, ainsi qu’à tous ceux, qui d’une façon ou d’une autre, ont facilité et encouragé le dialogue entre Ivoiriens à Ouagadougou ! Tous ceux qui accordaient peut de crédit à ce dialogue en ont eu pour leur scepticisme. Car le résultat est bien là qui illumine aujourd’hui la Côte d’Ivoire toute entière.
En effet, l’accueil que le peuple ivoirien a réservé à l’Accord de Ouaga, a fait naître un Nouvel Espoir : celui d'une Côte d’Ivoire qui veut résolument aller à la Réconciliation et vivre dans la Paix. L’Accord de Ouagadougou a été également un appel, une lucarne qui a aéré nos cœurs asphyxiés par ces années de guerre. Il est venu mettre fin à une situation qui risquait irrémédiablement de se transformer, à n'importe quel moment, en un sort funeste pour notre pays. Et devant le danger évident que représente la guerre pour l'avenir de notre Nation et pour celle de la postérité, chaque ivoirien s’est senti interpellé, au plus profond de sa conscience patriotique, pour résister au processus de déliquescence de son pays.
« Bouaké, la ville de la Paix » a donc célébré ce 30 juillet, le courage d’une Nation déterminée à passer de la confrontation destructrice à l’édification de la Paix. « Bouaké » nous a révélé que nous ne devrions compter que sur nous-mêmes pour sortir de la crise. Toutefois, la partition du pays, pour centrale qu’elle paraissait, n’a été que le visage hideux de la faillite de notre société. La société ivoirienne est en faillite dans ses secteurs les plus vitaux. C'est à une rupture totale avec les valeurs culturelles, éthiques et morales que nous avons assisté. Faillite politique, faillite sociale, faillite scolaire et universitaire. Bref, une crise globale qui exige aujourd’hui une réponse globale. Personne n’a donc le droit de rester indifférent. Conscient que ce qui se joue à présent a des liens intimes avec l’avenir de cette Nation.
Il ne s’agit plus ici d’épiloguer sur les raisons profondes qui ont amené à la guerre. Il s’agit plutôt d’en appeler à la lucidité des Ivoiriens, en ce moment décisif que traverse notre pays, afin de saisir l’opportunité de « la Flamme de la Paix », et d’œuvrer pour que ne reprenne plus jamais cette tragédie fratricide. Notre pays ne mérite guère de continuer à porter le lourd fardeau d'incertitude du lendemain.
Il est vrai, certes, que certains acteurs politiques, montrent encore quelques hésitations à aller à la Paix. Tant pis pour eux ! Car « Bouaké » a dépassé largement le cadre du simple symbole. Si le désespoir les amène vers des extrémités tragiques, qu’ils sachent cependant que la Côte d’Ivoire a tourné la page. Elle s’est résolument inscrite et de façon irréversible sur la voie de la Réconciliation et de la Reconstruction Nationale. Et le rassemblement de « Bouaké » nous a donné une occasion privilégiée de témoigner que la Paix vaut infiniment bien plus que les ambitions politiques et guerrières. En prenant ainsi notre destin en main, nous sommes devenus une Nation d’avenir, une Nation qui gagne. Une Côte d’Ivoire qui profite à tout le monde. Parce que l'idée que chaque camp peut écraser l'autre, s'est révélé un mirage séduisant et dangereux, laissant derrière lui une piste de sang et de haine.
Il n’y a donc ni vainqueur ni vaincu. Mais un gagnant : la Côte d’Ivoire. Et, un grand besoin que chaque Ivoirien s'imprègne d'un esprit nouveau, avec un sens élevé de l'Amour de son pays, soucieux du bien commun, ayant une probité morale ; bref, un ivoirien capable d'affronter les grands défis socio-économiques et culturels fondamentaux.
Le Bouddhiste Daisaku Ikeda prévenait que « la moitié des pays émergeant d’un conflit se trouve à nouveau pris au piège dans celui-ci. » C’est à cette situation infernale que nous devons dire non ! Et prendre sans tarder la vraie mesure du danger imminent qui a guetté notre pays. Car personne ne saura jouir demain de quelque avantage que ce soit, si cette terre d’Éburnie venait à sombrer dans un tourbillon du chaos.
C’est dans notre intérêt de garder « la Flamme de la Paix », ce flambeau de l’Amour et de l’Unité, allumée, afin que soit extirpée de nos cœurs, l’affliction de la guerre, pour y incruster l’Espérance. « Bouaké » doit être un baume pour nos blessures, un écho de notre désir sincère de nous réconcilier. Parce que, personne dans ce pays n’a de patrie de rechange, et quel que soit le confort de l'asile, le seul Paradis Terrestre pour les Ivoiriens, c'est la Côte d’Ivoire. Dans cette perspective, aucune opportunité ne doit être négligée. Toute action de nature à maintenir la dynamique de Paix doit être encouragée, entreprise et menée à son terme. Car la Paix est une interminable conquête, une œuvre jamais achevée, un temple pour les architectes de la patience.
Il serait aussi indiqué que le gouvernement inscrive dans le programme des enseignements, un mécanisme qui puisse préparer les Ivoiriens à intégrer la culture de la Paix. Une éducation basée sur la Justice, le Civisme, la Tolérance, le Patriotisme, le Travail et les principes des Droits de la personne, pourrait être un puissant vecteur pour transformer la société ivoirienne... Oui mettre un point focal sur la promotion du citoyen, le transformer qualitativement. Car, le respect des seules règles d'expressions démocratiques institutionnelles ne suffira plus à donner l'élan nécessaire à une œuvre aussi gigantesque que la reconstruction de notre Nation.
Les Ivoiriens doivent réussir à transformer, tel le peuple japonais après l’horreur de la bombe atomique, ces 5 années de guerre en une beauté artistique et vitale : Amour, Unité et Paix.
Posté le 31.08.2007 par sergegrah
Lettre ouverte au Président Henri Konan Bédié
Monsieur Président,
C'est un Ivoirien désabusé et révolté qui vous écrit, et croyez-moi, ce n'est pas de gaieté de cœur. J'en suis aujourd'hui à me demander comment en partant d'un homme dont on présageait d'un bel avenir politique, on en arrive à un homme sans foi, sans assise et sans objet ? Un homme qui se renie absolument et constamment devant sa propre histoire... Et pourtant, le mérite des grands hommes d'Etat n’est-il pas d'être capable de résister aux dérives vers lesquelles la gestion du pouvoir d'Etat peut conduire ?
C'est vrai que je ne suis pas certain de saisir les subtilités de vos récentes élucubrations. J'ai beau me triturer les méninges, je n'arrive pas à comprendre le fondement de votre mépris vis-à-vis du peuple de Côte d'Ivoire et des symboles qui fondent cette Nation. Parce que je ne crois pas que la conquête du pouvoir d'Etat puisse pousser à de tels manquements, à de telles hérésies et à une telle amnésie.
Que vaut un homme sans souvenirs ? Que vaut un homme qui ferme les yeux sur sa propre histoire ? Que vaut un homme qui ne veut marcher que sur le peuple pour assouvir ses ambitions devenues trop personnelles ? Pendant combien de temps encore, Monsieur le Président, allez-vous vous fuir et vous prostituer pour garder les illusions que procure l'idée d'un retour au pouvoir ? La France qui aujourd'hui vous encourage dans cette agitation désordonnée qui vous sera inéluctablement fatale demain, est la même qui hier, au motif que vous menaciez ses intérêts, a assisté, sinon suscité et encouragé votre départ forcé du pou¬voir. Cette France-là et cette ONU-là ne peuvent rien pour vous. Et ce n'est pas le club françafricain des chefs d'Etat de l'Union africaine, encore moins ceux de la CEDEAO qui vous offriront ce fameux fauteuil présidentiel. Parce qu'ils sont conscients que vous ne représentez plus grand-chose dans ce pays. Ni politiquement, ni idéologiquement. Ils vous utilisent juste comme paillasson pour entrer faire ce qu'ils veulent dans notre pays. Seul le peuple de Côte d'Ivoire peut vous redonner le pouvoir que vous quêtez si maladroitement. Mais là encore vous vous êtes aliéné sa confiance...
Est-ce parce que les Ivoiriens ont refusé de répondre à votre appel du 25 décembre 1999 que vous ne les programmez que dans le chaos ? Mais pourquoi diantre pensiez-vous que ce peuple que vous méprisiez tant allait se jeter en pâture aux militaires quand vous-même vous aviez déjà pris la clef des champs ? Le Président Gbagbo n'est assurément en rien responsable de votre sujétion alarmante, de votre complicité impudente, de votre irresponsabilité sordide, de votre haine hallucinante et enfin, de votre incohérence stupéfiante... Est-ce sa faute s'il réussit là où vous avez lamentablement échoué ? « Suspendre la Constitution, chasser Gbagbo du pouvoir, faire disparaître la Côte d’Ivoire... ? » Cauchemardesque votre projet de société ! Cet acharnement sur la Constitution qui vous a entièrement fait est étonnant...
Monsieur le Président vous oubliez, trop vite, excessivement vite. Vos propositions, cache-sexe d'une volonté manifeste de détruire ce pays, sont maladroites, politiquement et moralement inacceptables. Que vous vouliez revenir aux affaires est votre droit le plus absolu, mais que vous transformiez ce droit en quelque chose d'ignoble et d'improductif est impensable. Mais que vous le vouliez ou non, les Ivoiriens ont acquis par la force de la foi en leur lutte, le statut de gardiens du temple de la souveraineté de leur Nation. De toute façon, il est très peu probable que vous reveniez au pouvoir, même avec toutes les combines les plus macabres possibles. Cependant, il est important de souligner que votre comportement est particulièrement scandaleux et honteux. Surtout de la part d'un ancien Président de la République.
Comment peut-on prôner la Paix, la légalité, l'unité et !a fraternité et, se faire le chantre d'une société sans foi ni loi, une société où ne sont promus que les cancres ? Vos insultes au peuple ivoirien n'ont-elles pas pour seul but de replonger la Côte d'Ivoire dans la nostalgie douteuse d'époques troubles qui promouvaient des valeurs tronquées et des idéologies assassines ? Pour qui connaît votre histoire, comment il a fallu vous tenir par la main à toutes les étapes de votre ascension politique contestée et contestable, changer de mentalité peut vous être difficile. Car cela nécessite une conscience et une capacité d'effort sur soi-même, un amour pur et désintéressé pour sa Patrie.
Oui Monsieur le Président, ce changement commande de rompre l'alliance infernale avec la coalition chiraco-rebelle, de travailler résolument au désarmement des bandes rebelles afin de mettre un terme à la tragédie du peuple ivoirien, mais aussi de respecter scrupuleusement les lois que nous nous donnons.
Qu'y a-t-il donc de si attrayant à mourir chef d'État ? Sans nul doute pour pouvoir assouvir tous les désirs de trafics sordides, d'épreuves de force sans objet, de rancune tenace et morbide. C'est sans doute dans tout ceci qu'il faut chercher les raisons de la pathologie criarde dont vous êtes victime... Ce pouvoir, vous l'aviez bien pourtant ! Et vous aviez tout pour être un Grand Homme d'Etat. Qu'en aviez-vous fait ? Rien. La preuve, sa durée a été le temps nécessaire à une rondelle de beurre pour fondre.
Vos années de pouvoir ont révélé vos faiblesses, votre incapacité à conduire la destinée de ce pays. Alors, aux intérêts de la Nation se sont substitués vos intérêts personnels. A la rigueur et à la lucidité qu'exige la responsabilité d'homme d'Etat, vous êtes devenu un spécialiste des violations les plus flagrantes des droits et libertés de l'homme, des intrigues en tout genre, un stratège dans le sens le plus méprisable… A la tâche de protéger le peuple, vous êtes devenu au contraire son bourreau. Malgré tout, nous vous avons pardonné toutes ces atteintes innommables et innombrables à nos droits les plus élémentaires.
Pourquoi donc, Monsieur le Président, croyez-vous ne pas pouvoir réussir en politique en préservant votre honneur, votre sens du devoir et surtout votre amour pour ce pays ? Il va sans dire que votre comportement est une volonté manifeste de participer activement à la désorganisation de la Côte d'Ivoire, de sorte que de l'instabilité politique, ce pays demeure « ingouvernable ». « Si je ne puis être président, personne ne le sera », semblez-vous dire. C'est pathétique, mais c'est tout Bédié ça !
Ce petit jeu politique minable dépasse tout simplement, l'entendement. C'est même devenu un pléonasme que de dire que vous avez déçu l'immense espoir que les Ivoiriens auraient pu placer en vous... Et votre tâche, Monsieur le Président, ne sera pas du tout facile. Car il existe sur cette terre d'Eburnie des Hommes libres qui pensent par eux-mêmes et qui sont prêts à payer de leur sang pour vous rappeler l'obscurantisme dans lequel vous gisez.
Le temps où vous pouviez encore snober le peuple est définitivement révolu. Le temps où il n'y avait que vous et votre pouvoir est également dépassé. Alors plutôt que de ruminer cette grosse haine, il vous faut avoir l'humilité d'écouter l'aspiration profonde du peuple ivoirien. Parce que, si vous aviez un soupçon de fibre patriotique, une once de conscience des souffrances de ce peuple, vous comprendriez que ni le pouvoir, ni les honneurs en tout genre qu'octroi les privilèges dus au rang que vous voulez vous accorder à vie, ne peuvent aucunement remplacer l'insoupçonnable caractère précieux d'une vie humaine.
Je suis intimement persuadé que la bataille que vous avez engagée contre le peuple ivoirien est la corde déjà nouée de votre suicide. Et ce ne serait là que le cours normal des choses. Car la Côte d'Ivoire connaît l'histoire du sphinx. Les Ivoiriens connaissent la réponse à votre énigme mortelle.
Je voudrais pour terminer, Monsieur le Président, vous prier de ne pas abandonner votre âme en peine se nourrir des pulsions diaboliques de l'insoutenable trahison contre sa Patrie. « Ceux qui voltigent au gré du vent ont un destin de feuille morte », nous enseigne la Sagesse... Redevenez Ivoirien, Monsieur Bédié ! Patriotiquement vôtre !
In Le Temps n° 1059 du 31 octobre 2006