Amadou Koné, écrivain
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Amadou Koné, auteur du roman à succès, « Les frasques d’Ebinto », vit depuis maintenant plusieurs années aux USA où il enseigne à Georgetown University (Washington), la littérature africaine. Il nous parle ici de sa rencontre avec l’écriture et des thèmes majeurs qu’il traite dans ses productions littéraire, mais aussi ce qu'il pense de la francophonie.
Amadou Koné, cela fait plusieurs années que vous avez quitté la Côte d’Ivoire. Quelles sont les raisons de cet exil ?
Il arrive que chacun de nous parte. Les raisons sont multiples et différentes selon les personnes. Il y a l’exploitation qu’on fait de ces départs qui souvent est plus significative que les départs eux-mêmes. Pour ce qui me concerne, je suis parti pour des raisons personnelles que j’expliquerai un jour si nécessaire. Il était arrivé un moment où certaines conditions ne me permettaient plus de rester au pays.
A 17 ans, vous écrivez votre premier roman, « Les frasques d’Ebinto ». Comment s’est passé cette rencontre avec l’écriture ?
De la façon la plus naturelle, je crois. L’acte de création est au départ un acte de reproduction, de représentation de la réalité. L’enfant, dans la tradition, écoute les contes et, à un certain moment, se met à les dire lui aussi. De même il arrive que celui qui aime lire soit à un certain moment tenté d’écrire, de dire aussi et de le faire à un âge plus ou moins jeune. Cela me paraît être un besoin naturel. Mais d’autres facteurs font que certaines personnes satisfont ce besoin et que la majorité ne soit pas tentée de le satisfaire. Ma passion de la lecture m’a poussé à vouloir raconter moi aussi.
A cet âge-là, qu’est-ce qui brûlait en vous comme message à transmettre ?
Avais-je un message à transmettre, je n’en suis plus très sûr. Quel message un adolescent de 17 ans peut-il avoir si ce n’est de reprendre les paroles d’adultes qui l’entourent. Par contre, il peut s’éveiller aux sentiments confus de l’adolescence, à la peur de faire des erreurs qui hypothèquent sa vie. J’ai le sentiment que parler de message c’est analyser après coup un texte. Dans le processus de l’écriture de ce roman, autant que je puisse me rappeler, je tentais de décrire les réactions d’un adolescent confronté à une situation hélas courante à l’époque où j’étais collégien ou lycéen, une époque où il n’y avait pas d’éducation sexuelle à l’école, pas d’allusion aux préservatifs, par exemple. J’espère que sur ces points, notre société a fait des progrès et que les grossesses involontaires de jeunes adolescentes sont de plus en plus rares.
Ebinto, très brillant finit par se retrouver contremaître dans une plantation de bananes… Pourquoi lui avoir donné ce destin et comment faut-il l’interpréter ?
Un roman est en principe une histoire qui suit sa logique. Et une de ces qualités doit être sa cohérence. Pour rendre toute l’amertume qui va tranformer Ebinto en une espèce de monstre, il fallait qu’il se trouve à un certain moment dans une situation d’échec. Et se retrouver comme contremaître dans cette plantation semble donc être pour lui un échec total, malgré la réalité moins tragique que lui peint le propriétaire de la plantation. Aux yeux d’Ebinto, la plantation est un petit univers clos, dans lequel sont enfouis tous ses rêves.
« Sous le pouvoir des blakoros » est le titre d’une de vos œuvres… Quelles sont les choses concrètes auxquelles s’applique une telle image ?
« Sous le pouvoir des Blakoros » est une suite de romans (deux volumes seulement ont été écrits) qui avait pour but de décrire la société ivoirienne des années soixante-dix, quatre-vingts. Ce n’étaient pas des textes politiques mais sociaux. Le premier décrivait la paysannerie, confrontée à toutes sortes d’entraves semées par les fonctionnaires. Le problème soulevé est l’esprit traditionnel sur lequel fonctionnaient toujours les paysans avec des valeurs telles que le respect de l’âge, la générosité, un certain humaniste traditionnel : le mogoya qui met la personne toujours au dessus de tout. Cet esprit donc était opposé à celui de l’affairisme, de la corruption pour lequel ce qui compte c’est l’argent qu’on acquiert souvent par des pratiques diamétralement opposées à celles du mogoya. Il me semblait que nous vivions dans une société dirigée par le blakoroya, par les blakoros que j’ai appelés plus tard les coupeurs de têtes. Cette situation, me semble-t-il nous a conduits vers les drames actuels.
Le second volume de ce roman cyclique est Courses. Il posait le problème de la culture africaine sous l’indépendance. Tout se passait à l’époque où je l’ai écrit (et maintenant aussi) comme si en matière de culture, aucun problème ne se posait à nous. Or il me semblait que la Négritude dont on se referait tant n’avait pas du tout résolu le problème de la disparition progressive de la culure africaine. Il me semblait que ce que l’on appelait aliénation culturelle existait plus que jamais et que nous étions simplement endormis…
De quel sujet traitera votre prochaine production littéraire ?
J’ai terminé depuis longtemps un manuscrit que j’ai remis à un éditeur ivoirien. Ce texte traite du pouvoir politique et de l’harmonie du monde. C’est l’adaptation d’un mythe de création qui me paraît un texte significatif. Il s’intitule L’œuf du monde. J’ai écrit une pièce de théâtre, Sigui, Siguila, Siguiya qui a été jouée ici à Washington l’an passé avec succès. Cette pièce que j’aimerais voir jouer en Côte d’Ivoire prône la réconciliation nationale, le siguiya, c’est-à-dire la vie en commun. Je suis heureux que ce que je propose dans la pièce soit progressivement en train de s’accomplir.
Écrire, dit-on, suppose liberté de pensée, d’action et d’expression. Cette définition vous convient-elle ?
La liberté est une condition essentielle pour écrire. Mais sous l’esclavage ou la colonisation, les gens ont écrit et quelquefois écrit les œuvres les plus belles, les plus profondes. C’est sans doute parce que l’acte d’écrire est aussi une lutte dans tous les sens. Il n’est pas évident qu’une personne totalement libre de toutes contraintes, politiques, financières, etc. devienne un grand écrivain pour autant. La vraie liberté dont nous avons vraiment besoin, c’est celle de disposer de maisons d’édition nationales prospères, pouvant avoir une ambitieuse politique éditoriale. Nous avons besoin d’organes africains et nationaux de légitimation. Enfin, nécessairement devenir capables d’écrire dans nos langues et de publier dans nos langues.
Pour l’essentiel, qu’est-ce que les lecteurs attendent d’une œuvre littéraire ?
Si je le savais, je serais un « grand écrivain ». Ce qui me paraît important de mettre à la disposition des lecteurs, ce sont par exemple, les problèmes de la paysannerie, une classe de personne qui avaient fait la fortune de notre pays mais qui vivaient des miettes qu’on voulait bien leur jeter ; c’est aussi la réflexion sur les bases humaines d’une société qui s’était trop brutalement et voracement lancée vers les biens matériels au point d’oublier le mogoya, l’humanisme traditionnel. Ce qui me paraît toujours important c’est le bonheur des individus qui compose la communauté globale, la société. Il m’a semblé, à un certain moment que notre société ne souhaitait pas reprendre les erreurs des sociétés qui se sont « modernisées » avant elles. J’imagine que l’on doit mettre à la disposition des lecteurs des textes qui obéissent à une esthétique rigoureuse pour traiter des problèmes qui préoccupent le plus grand nombre de personnes dans une société.
Avec quels auteurs reconnaissez-vous avoir des affinités littéraires ?
Je ne sais pas. Les critiques peuvent peut-être voir cela dans mes écrits. Je dois simplement dire que j’avais une énorme admiration pour Ahmadou Kourouma, pour ces trois premières œuvres romanesques.
Comment percevez-vous la littérature ivoirienne aux USA ?
Elle est présente au même titre que les autres littératures africaines. Ce qui veut dire qu’elle est surtout enseignée dans les universités. Mais le choix des auteurs et des livres dépend de l’enseignant. J’ai enseigné parmi d’autres auteurs africains du Dadié, du Kourouma, du Bernard Zadi.
La plupart des ouvrages qui traitent des Africains avec un regard critique, sont l’œuvre de « spécialistes » étrangers : René Dumont, Jean Ziegler, Georges Balandier, etc. C’est le même constat que vous faites ?
Sans doute. C’est qu’ils sont libres de parler de nous et de nous critiquer ou de critiquer la politique que leurs gouvernements nous imposent. D’un autre côté cela veut aussi dire que nous sommes purement et simplement définis, construits, par des « spécialistes » étrangers. Que certains de ces « spécialistes » soient progressistes et d’autres des conservateurs foncièrement butés ne change rien au fait que cela est inadmissible. Ce sont eux qui analysent comment nous sommes, ce que nous pensons, où nous allons. Nous consommons les théories de ces gens et nous nous comportons en fonction des constructions qu’ils font soit en les acceptant et les citant abondamment soit en les réfutant brutalement. Ainsi, les anthropoloques ont « créé » l’Afrique dite traditionnelle. Les politologues et philosophes post coloniaux continuent de nous analyser et de jouer aux prophètes. Nous ne sortirons jamais de la colonisation si nous continuons à accepter d’être construits par les autres. Il faut que nous, Africains, décolonisions notre esprit en consommant avec discernement ce qu’on nous sert de l’étranger, en inventant nous-mêmes nos images, nos théories qui seront sécrétées par notre expérience politique, sociale, économique, culturelle.
Qu'en est-il selon vous de la responsabilité des écrivains en Côte d’Ivoire ?
Précisément participer à la construction de l’expérience culturelle de la nation ivoirienne. Les artistes et écrivains, les penseurs d’un pays font ce travail naturellement. Mais la difficulté pour l’écrivain africain en général est qu’il reste toujours si dépendant de la culture de l’ex-colonisateur que son autonomie de penser, de s’exprimer de façon originale, de construire sa propre culture est franchement très limitée. La clef de cette dépendance est évidemment la langue.
Que signifie pour vous la francophonie ?
Elle signifie simplement une poursuite subtile et efficace de la politique culturelle coloniale française. Je vous prie de ne pas voir de la démagogie dans ce que je dis ni de l’inamitié envers la France. La France ne se gêne pas (vis-à-vis de l’Amérique, par exemple) pour lutter férocement pour défendre sa culture et sa langue quand elle les sent menacées. Je ne vois pas pourquoi les Africains auraient peur de défendre leur culture, leur langue. Ce que le mouvement culturel de la Négritude a refusé dans les années 1930 est entrain de s’accomplir dans nos états indépendants au XXIe siècle. En clair, la langue et la culture françaises sont entrain de détruire les cultures et les langues africaines avec notre aide. Nous progressons inévitablement vers une culture « francophone » et non-africaine. Déjà certains Africains, vedettes francophones, avec beaucoup de cynisme et sans aucun complexe, déclarent que notre identité c’est la francophonie. Nous ne sommes plus Béninois, Sénégalais, Ivoiriens, Congolais, etc. Nous sommes francophones. Désormais nous sommes des entités floues dans la francophonie. Ici à Washington, il y a un mois de la francophonie chaque année et c’est dans ce cadre que chaque pays africain peut exprimer ce qu’il lui reste de folklore. Tout cela est effrayant. Le secrétaire général de la francophonie, un ancien président africain ! Quelle culture, quelle langue défend-il ? C’est un cauchemar !
Pour vous qui êtes professeur de littérature africaine, quel est votre sentiment sur l’incursion des langues nationales dans la littérature ?
Je ne me félicite pas d’une simple « incursion » des langues africaines dans la langue française. Il faut enseigner les langues africaines à l’école, il faut les parler à la maison. Il faut les écrire, dans les journaux, dans la littérature. J’ai lu quelque chose sur une initiative de Madame Drehi sur la nécessité de parler nos langues africaines. Elle a parfaitement raison. À l’Organisation des Nations Unis, le représentant Iranien parle en farsi, le représentant Israélien parle en hébreux. L’assemblée les écoute, les respecte. Le représentant ivoirien devrait être capable de parler en baoulé, ou en senoufo ou en dioula ou en bété. Ce serait la marque de l’identité non pas d’un Bété, ni d’un Baoulé, ni d’un Senoufo, ni d’un Dioula. Mais La marque de l’identité ivoirienne. On me parle de francophonie plurielle et d’autres concepts confus et trompeurs encore. Les langues africaines sont-elles enseignées en France, sont-elles parlées sur les médias français ? La BBC et la Voix de l’Amérique diffusent des programmes dans certaines langues africaines. Le ouolof, le bambanan, le swahili, etc. sont enseignés dans plusieurs universités américaines. Alors que jusqu’ici nous n’avons pas de département de langues et d’études africaines (je ne parle pas de linguistique) même à Abidjan.
Donc des mots ou de petites phrases en langues africaines qui entrent dans un texte en français ne me satisfont absolument pas. L’objectif qui me paraît logique est de nous mettre à apprendre à écrire nos langues. Nos textes, s’ils sont grands et nous serons les maîtres pour les juger, pourront être traduits en français, en anglais, en espagnol, en chinois, etc. Il y a une littérature coréenne, en coréen, avec un alphabet coréen. Quelle est la population Coréenne ?
On reproche à certains auteurs africains d’écrire pour plaire au public européen…C’est ce que je disais. Nous, Africains ne valons quelque chose que si les Français disent que nous valons quelque chose. Donc pour se faire reconnaître, on tente de ressembler aux représentations qu’ils font de nous. On propose ce qui va leur plaire et nous donner le succès. Nous sommes en plein dans le même processus qu’Albert Memmi a décrit dans « Le portrait du colonisé ». Il faudrait décrire le portrait du « décolonisé » africain, surtout l’écrivain africain qui veut plaire aux critiques français et au public français.
Quel est votre regard sur l'Occident et son attitude en l'Afrique ?
Cette question est peut-être trop globale pour avoir une réponse satisfaisante. Y a t il un Occident homogène en face d’une Afrique homogène ? Ce qu’on peut certainement dire est que l’impérialisme est dans la nature des relations entre états qu’ils soient du même continent ou pas, qu’ils appartiennent à la même civilisation ou pas. Maintenant, parce que l’Afrique a été colonisée, parce qu’actuellement elle est le continent qui fait le moins de progrès à cause de l’inconscience de ses politiciens, les anciens maîtres continuent à l’exploiter autant qu’ils peuvent et à construire et renforcer les liens qui doivent la maintenir soumise pour longtemps. Il doit être clair pour les Africains qu’eux seuls peuvent trouver les solutions à leurs problèmes, qu’ils ne doivent compter que sur eux-mêmes et non sur des tuteurs qui en vérité sont des exploiteurs. L’époque des grands hommes n’est pas révolue et l’ambition personnelle ne doit pas être mise avant l’intérêt d’un pays. Savez-vous que George Washington aurait pu devenir roi des États-Unis ? Il a refusé. Ce qui était important c’était de mettre au point des institutions solides, celles-là mêmes qui font qu’aujourd’hui, les États-Unis peuvent passer à travers les élections contestées (celles de 2000) tout en restant stables, aussi forts et unis comme avant ces élections.
Monsieur Amadou Koné, pour terminer, un mot sur le processus de Paix engagé dans votre pays.
Je prie pour qu’il réussisse pleinement. Que cessent nos souffrances que guérissent nos plaies et que notre beau pays retrouve la paix, la prospérité et le respect dont il jouissait dans le monde.
Merci Serge de me donner l'occasion d'écouter avec un plaisir toujours renouvelé M. Amadou Koné qui je le rappelle fut mon prof à l'université d'Abidjan. Ma réaction, c'est que cet interview a semé beaucoup de doute dans mon esprit. Serait-il impossible aujourd'hui de parler de littérature africaine simplement parce que nous utilisons une langue qui n'est pas nôtre ? Que faire quand toute une jeunesse ne comprend que la langue qu'ils lui ont eux-mêmes apprise et d'ailleurs bien apprise ? Nous n'utilisons que la langue qu'ils nous ont léguée pour produire, est-ce de notre faute ? Revenir à nos langues pour redécouvrir notre identité mais avec quels moyens et stratégies ? Je m'interroge.
je suis un élève en 4eme dans un collège de yopougon mon numéro est le 23450951 et j'aime bien Mr amadou kone
Un éclairage pertinent. Merci Serge, merci Professeur Koné.