Dans la capitale tunisienne, c’est un lieu qui compte parmi les espaces les plus fréquentés… On y respire l’Art. On y invente la nouvelle cadence dramatique propre à combler la déchirure des sens.
C’est l'une des rues les plus commerçantes de Tunis, dans le vieux quartier carthaginois, de la Médina. Là, se trouve retranché dans le calme d'une arrière-cour, un bâtiment chargé d'histoires et de souvenirs : le Théâtre El Hamra. Effet, cet endroit fut l’une des premières salles de cinéma de la capitale tunisienne. Puis, faute d'activités, elle dû fermer ses portes pour tomber lentement dans les ruines de l'oubli.
De retour à Tunis en 1985, l’acteur-metteur en scène et dramaturge, Ezzedine Gannoun, redécouvre cette salle. Il succombe à son style baroque et décide de lui redonner vie sous la forme d'un théâtre « de poche » selon formule tunisoise.
D’environ 200 places assises, El Hamra est un Théâtre qui a un charme suranné avec un mur de briques dénudé en fond de scène, et des peintures qui s'effritent, fouettées par l’épreuve du temps.
Leila Toubel, la directrice de la programmation que nous y avons rencontrée, parle de son « antre » avec la passion et la franchise qui animent tous les grands artistes. « Notre grande bêtise c’est le fait qu’on s’ignore, qu’on n’est pas capable de créer des échanges culturels. Mais aussi de ne pas mener une véritable politique de formation pratique à l’attention des jeunes... Le théâtre peut être en lui-même, objet de culture à condition qu’on lui accorde l’intérêt vivant, la réflexion, l’effort personnel sans lesquels aucune culture n’est possible » lance-t-elle d’entrée de jeu.
C’est donc à partir de ce constat qu’Ezzédine Gannoun a créé en 2001 un centre Arabo-africain au sein du Théâtre El Hamra. Les objectifs prennent deux axes importants : former des jeunes professionnels (comédiens, metteurs en scène, dramaturges, chorégraphes, costumiers, éclairagistes, etc.) et créer un espace d’échanges culturels avec l’Afrique subsaharienne.
El Hamra accueille des créateurs en quête d’un espace, des compagnies tunisiennes et étrangères. Y sont organisés également des stages de formation nationaux et internationaux. « Une expérience riche et étonnante, par-delà les frontières des langues » souligne Leila Toubel.
Les stages de formation d’acteur et de mise en scène sont encadrés par Ezzedine Gannoun. Les ateliers de dramaturgie quant eux sont dirigés par Leïla Toubel. Et des experts africains subsahariens et d’ailleurs y dispensent des stages d’éclairage. « Les métiers de la scène ont besoin d’une pratique. Ce sont des métiers qui nécessitent d’être vécus, sentis et joués. Cela ne peut se faire que sur scène », précise Toubel.
S’adressant à des professionnels arabes et africains, la sélection se fait sur dossier. Parfois, les responsables du centre choisissent eux-mêmes quelques artistes après les avoir vus sur scène. Car les candidats doivent avoir au moins à leur actif trois créations. Leila Toubel ajoute : « On a accueilli des gens du Burkina-Faso, du Niger, du Cameroun, de Palestine, du Liban, d’Égypte, du Maroc, etc. Un large éventail avec des sensibilités et des cultures différentes ». Un ou deux stages, entièrement pris en charge par le centre, sont organisés annuellement. « C’est un combat pour donner à l’artiste un minimum de dignité et de confort », conclut Leïla Toubel.
Il faut souligner que Leila Toubel et son patron Ezzedine Gannoun ont participé à l’édition de 1995 du MASA où ils y présentaient L'Ascenseur, une pièce dans laquelle « le texte, la langue, le plus souvent arabe, ne sont plus les éléments principaux mais s'intègrent parmi d'autres, tout aussi signifiants si ce n'est davantage : le corps, le mouvement, l'image, l'émotion ».
El Hamra ouvre ainsi un pont entre le monde arabe et l’Afrique au niveau théâtral. Une initiative qui doit faire tache d’huile.
Serge Grah