Interview Patrick Boireau (Photographe)
Patrick Boireau est photographe. En Côte d'Ivoire où il est installé depuis 7 ans, ses photographies allient beauté visuelle, respect de la nature, composition soignée et souci graphique dans l'équilibre des formes. C'est aussi un homme aux sympathies entomologiques qui s'est engagé dans les recherches sur les papillons et les cétoines que nous avons rencontré. Entretien.
Comment êtes-vous devenu photographe ?
C'est un assez long parcours… Mon père est photographe et je l'ai beaucoup observé dans son travail. Ce qui m'a énormément influencé. Au départ je ne me destinais pas à la photographie, je faisais des études en entomologie. Mais mon parcours vers les insectes a été interrompu en 1979, par la guerre au Tchad où nous vivions. Puis, je me suis engagé dans l'armée où j'ai été photographe. J'ai été formé à l'ECPA (Établissement Cinématographique et Photographique des Armées). Je ne suis pas resté longtemps dans l'armée parce que la photographie dans le milieu militaire est surtout technique. Ce qui n'était pas franchement passionnant. Ce que je cherchais, c'était quelque chose d'artistique. (…) Et mon père, déjà à son compte en Côte d'Ivoire, prenait sa retraite. Il y avait donc une place vide que je pouvais combler.
De quel diplôme a-t-on besoin pour devenir photographe ?
Il existe de grandes écoles de photographies. Mais, on n'a pas forcément besoin d'un diplôme pour être photographe. Il y a des gens qui sont même allés jusqu'à publier des livres d'images photographiques sans jamais avoir fait d'école de photographie. Ce sont des gens qui ont appris sur le tas en observant de grands photographes, qui ont acquis une expérience, et qui finalement font la preuve d'un sens inné de l'image. N'empêche qu'il est toujours bien d'avoir un diplôme, ça prouve au moins qu'on a reçu une formation dans ce domaine.
On dit que la photographie est la fille de la peinture… qu'elle est un art. C'est votre avis ?
Oui tout fait. Il y a plusieurs types de photographies dont la photographie artistique où le photographe créé littéralement l'image. En photographie, on sculpte, on peint avec de la lumière... C'est donc est un art à part entière.
Qu'est-ce qui compte dans la qualité d'une photo : l'appareil utilisé, le photographe qui fait la photo ou le sujet photographié ?
Tout rentre en ligne de compte. La photo, ce n'est pas l'appareil qui la fait, c'est le photographe. Une personne peut être très bien équipée, mais s'il ne sait pas composer son image, s'il ne sait pas capter la bonne lumière, s'il ne sait pas se placer sous le bon angle, il fera des photos qui techniquement peuvent être bonnes, mais il n'y aura pas la touche artistique, créative qui fera que sa photo sort du commun, une photo qui a quelque chose qui fait que les gens s'arrêtent devant et la regardent plus qu'une autre… C'est donc le photographe qui a, comme un peintre, une certaine sensibilité. Il va s'arrêter devant son sujet - et donc effectivement le sujet est important – et se dire là il y a une belle lumière, il va chercher l'angle sous lequel se placer pour mieux mettre en valeur le sujet…
Pour vous, quelle est la chose la plus importante dans une photographie ? Qu'est-ce que vous recherchez quand vous prenez une photo ?
Si ce n'est pas un client qui me le demande, je vais m'orienter vers la nature. Je me promène dans la forêt et je laisse mon corps s'imprégner de l'ambiance de l'endroit où je suis. Et là, j'attends que quelque chose – une feuille morte, une fourmi sur une branche, un oiseau, etc. – me parle, capte mon attention. Sinon, je ne pars pas avec une idée bien précise…
Quelles sont les difficultés les plus courantes lors d'une prise de vue ?
En Côte d'Ivoire, on est quand même souvent embêté par la lumière. Le ciel est souvent très couvert, même quand il y a du soleil… C'est quelque chose de très gênant.
Vous arrive-t-il de retoucher une photo par ordinateur ou considérez-vous qu'un instantané de vie ne doit pas être modifié ?
Je suis plus photographe, j'essaie donc de faire la bonne image du premier coup. Je ne travaille pas beaucoup avec l'ordinateur, je n'ai pas encore franchi ce seuil. Mais s'il m'arrive de le faire, c'est parce qu'un client me le demande et qu'il la veut ainsi. A ce moment-là, je la retouche à l'ordinateur. Sinon, je fais de la photo artistique et j'évite de faire appel à l'outil informatique. Ceci dit, c'est vrai que l'ordinateur est un outil extraordinaire qui peut nous permettre d'aller plus loin dans notre création. Il y a des choses qu'on ne pourra jamais faire avec un appareil photo, mais qu'on peut réussir grâce à l'ordinateur. Il repousse les limites que nous impose l'appareil photo.
Quel est l'esprit artistique qui vous habite, votre ligne conductrice au moment où vous faites une photo ?
Quand c'est une photo dans la nature, je pars sans objectif. Je pense que la nature a quelque chose de jolie. Malheureusement, elle est peu respectée par l'être humain. On défôrestre partout, on construit partout… Et pourtant la nature est très belle, elle est la source de la vie. Quand je me trouve donc dans la nature avec mon appareil photo, je suis capté par sa beauté, par son ingéniosité, par ses nombreux trésors.
N'êtes-vous pas tenté par des photos d'actualité politique ?
Non. Les politiciens ne m'intéressent pas du tout… La politique ne m'intéresse suffisamment pas pour que j'aille faire des photos de ce genre. Et puis, faire de la photo de journalisme en Afrique est très difficile…
Le constat qu'on peut faire en regardant vos photos, c'est que vous préférez la couleur au noir au blanc. Pourquoi ?
Je trouve qu'il y a des choses qui se prêtent à la couleur et d'autres au noir et blanc… Les clients généralement, veulent de la couleur. Mais sur le plan purement artistique, le noir et blanc se prête beaucoup à tout ce qui est vieux, par exemple, les vieilles bâtisses de Grand-Bassam. Le corps humain se prête aussi au noir au blanc dans des photographies artistiques… Il faut donc dire que le choix de la couleur ou du noir et blanc dépend du sujet.
Quel est le plus beau cliché que vous ayez fait en Côte d'Ivoire ?
C'est vraiment une question difficile… Mais, il y a une image dont je suis assez content et que je qualifierai de meilleur souvenir photographique. C'est celle d'un petit village en pays Toura, une région montagneuse. Il s'appelle Noma. J'ai fait cette photo au lever du jour, au moment où le village est encore envahi par la brume, et on aperçoit la fumée qui s'échappe des toitures des cases et le paysage montagneux à l'arrière plan… Dans cette image, on ressent l'ambiance de l'activité humaine du petit matin dans un village d'Afrique. Elle me rappelle la sympathie des habitants de ce petit village. Cette image m'est d'autant plus chère que ce village n'existe plus aujourd'hui.
Faut-il une autorisation pour photographier une personne ?
Officiellement, il n'y pas d'autorisation. Maintenant, il ne faut pas que l'appareil photo gène. Si l'appareil créé une gène, les photos de toutes façons, ne seront pas bonnes. Et puis, si une personne ne veut pas qu'on la photographie, il ne faut pas insister. Au niveau de la publication, je pense qu'on peut avoir besoin d'une autorisation, ne serait-ce que par respect des personnes photographiées et aussi parce qu'un photographe professionnel gagne de l'argent avec la photo.
M. Patrick Boireau, qu'est-ce que ça représente pour vous de photographier des cétoines et des papillons ?
C'est une passion qui s'est épanouie en moi quand j'avais 9 ans. J'ai travaillé pendant plusieurs années dans un élevage d'insectes. Le monde des insectes est très curieux. C'est un monde dans lequel il y a encore beaucoup de choses à découvrir. Les insectes sont sur terre depuis pratiquement 300 millions d'années. Ils ont une longue évolution sur terre, ils sont arrivés à un dégré de diversité qui est incroyable… C'est plus le côté diversité, le côté mystère des insectes qui est très intéressant à voir. Côté photo, ce qui me capte chez eux, c'est leurs formes et leurs couleurs extraordinaires. Les cétoines, par exemple en Côte d'Ivoire, il y en a plus d'une centaine d'espèces.
Si vous aviez à donner un conseil pratique à nos lecteurs désireux de devenir photographe, que leur diriez-vous ?
D'abord aimer ce métier… Ensuite prendre son appareil, choisir un endroit qu'on aime, s'asseoir et observer. La photo commence beaucoup par de l'observation. On observe les choses bouger autour de nous…