Y a-t-il un ou des livres qui aient vraiment influencé, voire changé votre vie ? Comment ? Nous avons posé cette question à des écrivains, des journalistes, des étudiants à des lecteurs tout court. Ils nous ont aidé à établir ce constat : oui, un livre peut avoir un impact sur un individu au point de modifier le cours de son existence. Parfois de façon radicale.
Le livre procède comme d’un lieu vide qui lui a été aménagé pour réaliser ses prouesses. Celles-ci sont variées. Elles ont toutes les dimensions, toutes les formes, toutes les couleurs. L'impact peut être minuscule et mal discernable ou bien fracassant. Parfois, il s'apparente à une lente érosion. Ou bien c'est l'éclair, le déchirement. C'est du moins ce que pensent les personnes interrogées.
Henry N'koumo, Directeur de musée se rappelle avec émotion la lecture de Cahier d'un retour au pays natal de Césaire. « Ce livre m'a ébranlé par la force de ces images. Ces dernières sont porteuses d'émotions qui m'ont habitées profondément... Il y a des livres comme ça, qui restent en soi ».
Le livre peut être plus héroïque encore : il trace les chemins d'une vocation ou il modifie un engagement. Marguerite Dago, lit passionnément le Livre de la vie de Sainte Thérèse d'Avila. Elle se convertie au catholicisme.
Certaines personnes ont avoué ne trouver le courage de persévérer dans leur vie ou tout simplement dans leur métier qu'en puisant des leçons d'énergie dans les livres. Il en est ainsi de Yéo Sita, photographe. Elle a été éblouie par Martin Gray dont les livres influencent énormément son existence. A travers ceux-ci, elle a acquis « une maîtrise de soi et un optimisme sans borne... Ne pas s'apitoyer sur ses problèmes, mais plutôt les braver. Savoir écouter les autres et juger l'homme selon l'acte qu'il pose. »
Le livre remplit bien souvent une mission de nettoyage. Il agit comme un éboueur. Il remodèle les forteresses qu'une éducation a construites autour d’un individu. Le livre écarte les voiles et fait scintiller un paysage qui était là, déjà, mais qu'on ne voyait pas. Combien de chants de gratitude à un livre, rencontré au bon moment, et qui a percé dans un destin, l'issue de secours, n’attend-on pas entendu ici et là ?
Ambroise Favier, technicien informatique, a croisé sur son chemin Fragments d'un enseignement inconnu de P.D. Ouspensky. Son témoignage : « Dans ce livre il est question d'un homme qui suivait un enseignement ésotérique. Le thème de cet enseignement est que l'être humain "dort" - même s'il se croit « réveillé » - qu'il ne se connaît pas lui-même, et n'est pas maître de ses propres énergies intérieures ainsi que des influences extérieures qui agissent sur lui régulièrement... Ce livre a donc été pour moi, le point de départ d'une quête essentielle et permanente et, d'un nouveau regard sur le sens de la vie en général. » Pour Véronique Duchesne, anthropologue-chercheur, « il est difficile de dire qu'un livre, spécialement, a changé ma vie. Chaque livre que j’ai lu m’a apporté un changement puisqu'il est porteur d'idées, qui en trottant dans la tête influencent la manière de voir, d'agir aussi, sans aucun doute... Et pourtant, L'étranger de Camus reste le livre qui fait un peu partie de moi-même. Il est lié à mes années d'adolescence, pleine de questions sur la vie... et sur la mort. L'étranger m'a paru alors si proche : se sentir en décalage, en léger décalage par rapport au monde qui va, aux autres qui vont. Se sentir parfois légèrement à côté... Ce livre m'a aidé à vivre tout simplement. »
« J'ai lu Discours de la méthode de René Descartes, dit Pierre-David Koffi Koukoua, enseignant. Et j'ai eu l'impression d'être déniaisé. D'une part, l'œuvre m'indiquait les limites de ma propre expérience, d'autre part, elle me montrait le ridicule de la raison que je faisais mienne pour me battre dans l'existence ».
Il arrive qu'un destin soit capturé par un autre, à travers un livre. « Sans doute, confesse Dezo Ferdinand, élève infirmier, ne serais-je pas celui que je suis si en classe de quatrième, je n'avais pas découvert, lu et dévoré, La carte d'identité de Jean Marie Adiaffi, en m'identifiant totalement à Méledouman le personnage principal. Aujourd'hui encore, dix ans après, Méledouman demeure mon modèle conscient et inconscient.
Les écrivains, quant à eux, aiment parler de l’éveil de leur vocation. Et celle-ci est l’effet de leurs noces avec un livre. Il n’est donc pas rare que ceux-ci soient particulièrement vulnérables au pouvoir du livre. Si Désiré Anghoura est devenu écrivain c’est grâce à La vie et demi de Sony Labu Tansi et D'éclairs et de foudres de Jean-Marie Adiaffi qui l'ont fortement influencé. « Le style tout nouveau que ces livres inauguraient, leur capacité à aller au-delà du réel, la force que chaque mot même ordinaire porte pour conférer un souffle presque palpable aux textes et aux personnages ont totalement changé mon approche de l'écriture. Ces deux auteurs sont de vrais inventeurs de mondes, des faiseurs d'univers », reconnaît-il.
C'est Le monde s'effondre de China Achebe qui a eu raison du journaliste-écrivain, Foua Ernest de Saint-Sauveur : « ce livre m'a séduit » dit-il avec joie. Mais, c'est plutôt Sony Labu Tansi, par son écriture qui m'a véritablement façonné ...Pourtant, une seule raison m'a conduit à l'écriture : retrouver ma mère que j'ai perdue à l'âge de trois ans. » Quand on lui pose la question, Adjé Yed Noelie, étudiante en Informatique, se souvient immédiatement d'un seul livre : Les erreurs de maman de Joslin Kalla. « Ce livre, dit-elle, m'a appris qu'on ne récolte que ce qu'on a semé. Individuellement ou collectivement. Et cela, en bien ou en mal. Ce livre aujourd'hui est la boussole qui oriente ma vie. Dorénavant. »
S’il y a un livre qui a bouleversé beaucoup de ses lecteurs, c’est la Bible. Regina Yaou, auteurs de plusieurs romans à succès, est de ceux là : « La Bible a fait ma vie, la structure et l'enrichit chaque jour. Les Écritures Saintes m’ont aidée à vaincre la peur et le doute... Aujourd’hui, physiquement et spirituellement, je suis guérie. Pour moi, la Bible est le seul livre qui vaut la peine d'être un livre de chevet. »
C’est « lettre d’un père à son fils », dernier chapitre de Service inutile de Henry de Montherlant, lu alors qu’il venait d’avoir 20 ans, qui a marqué Beugré Ulrich Grégoire, opérateur économique. « Orphelin de père, se souvient-il, élevé dans une famille sans grande ossature morale, j’ai reçu les conseils de Montherlant comme un jardin asséché reçoit de l’eau en abondance. J’en ai été fertilisé, vivifié. Si je n’ai pas cédé à un certain nombre d’abominations des jeunes de mon âge – vole, drogue, sexe, etc. – je le dois à Montherlant. J’ai découvert plus tard que mon professeur de vertu n’était pas lui-même irréprochable. Il n’empêche : l’essentiel du texte m’a frappé au cœur et je ne renie pas son influence. Sur la qualité des êtres, la politesse, le civisme, la générosité, ce livre m’a inculqué quelque chose d’inoubliable ».
Les livres que nous lisons sont, on peut le dire, des personnes avec qui nous discutons et, qui nous apportent toujours quelque chose de fabuleux. Ils jouent le rôle d’un ami qui nous prête une oreille attentive. A n’importe quel moment, les livres nous éduquent, nous façonnent et nous modèlent. Beaucoup plus que notre éducation familiale. Et pourtant, le livre reste encore absent chez bien de personnes qui parviennent malheureusement à l’âge adulte sans jamais avoir connu les joies et les bouleversements que provoquent certains ouvrages… transformant si heureusement les âmes.
(In Le Matin d'Abidjan du 21 juin 2007)