Amédée Pierre (Artiste musicien)
Amédée Pierre, comment êtes-vous passé de l’infirmerie à la chanson ?
En 1958, j’étais stagiaire aux grandes endémies de Dimbokro… Et puis, il y a eu une grève pour des revendications salariales. La direction de l’hôpital décida alors de révoquer tous les grévistes dont je faisais partie. Sans emploi, mon neveu Norbert Gbétibouo m’a recueilli chez lui. Et c’est lui qui m’a offert ma première guitare métallique. Peu de temps après, il fut affecté à Abidjan où je l’ai suivi. A Abidjan, j’ai fait la connaissance de Sika Emmanuel de la radio qui a enregistré mon premier disque Moussio-Moussio. Mais, il faut dire qu’à cette époque, la Côte d’Ivoire était submergée de musiques cubaines, congolaises, nigérianes et ghanéennes. Il n’y avait aucune place pour la musique ivoirienne. C’est à partir de ce constat que j’ai décidé de donner une identité culturelle à mon pays en chantant dans ma langue maternelle.
Le fait que vous ayez perdu votre maman trop tôt a-t-il été le déclic qui vous a poussé à la chanson ?
J’ai ressenti la disparition de ma mère comme un profond choc psychologique. Mais cet évènement malheureux n’a pas été le déclic qui m’a conduit à la chanson. C’est vrai qu’on entend souvent dire, ma mère a chanté, ma grand-mère a chanté, mon arrière-grand-père a chanté, c’est pourquoi je chante aussi. Moi, ce n’est pas le cas. Dans ma famille, on ne chante pas… L’Église, la chorale et les instruments de musique qui berçaient mes dimanches ont été, si je puis le dire, le déclic.
Le duo Amédée Pierre-Christophe Digbeu ?
Christophe Digbeu et moi étions le reflet des deux chansonniers français, Patrice et Mario. Christophe était Mario et moi, Patrice. A une invitation du Président Yacé, nous faisons la connaissance d’un étudiant ivoirien. C’était le Président Bédié. On les appelait les métropolitains… Le Président Bédié s’est proposé de nous envoyer en France pour apprendre la musique. Mais à cause de ce qui se racontait sur le froid en France, qui disait-on, pouvait tuer, j’ai refusé d’y aller. Christophe, lui, est parti. Resté seul, je me suis décidé à créer mon orchestre : l’Ivoiro Star.
Quelle est l’histoire de votre pseudonyme ?
Je suis né le 30 mars 1937. Si vous regardez sur tous les calendriers, le prénom qui correspond à ce jour est Amédée. Et c’est celui que mon père m’a donné. Ensuite, lors de mon baptême, j’ai prie le prénom de Pierre. Je suis donc surpris d’entendre les gens dire Nahounou Digbeu dit Amédée Pierre. Non ! Ce n’est pas juste. Amédée Pierre n’est pas mon pseudonyme.
Mais vous avez bien un sobriquet, le Dopé National. D’où vous vient-il ?
Le Dopé, c’est le nom en bété du rossignol, un oiseau qui chante merveilleusement bien. La voix de cet oiseau envoûte toute la forêt… Ceux sont les Ivoiriens qui m’ont donné ce sobriquet… Chaque samedi, à l’époque, ils disaient : « on va écouter le Dopé au Désert », le bar-dancing que j’avais. Le Désert était un lieu où on pouvait venir écouter le rossignol. C’est après que je l’ai rebaptisé « L’oasis du Désert ».
Vous avez une célèbre chanson, Soklokpeu… Qui se cache derrière Soklokpeu ?
C’est Kragbé Gnagbé ! A l’époque lorsqu’on m’interrogeait à ce propos, je disais tout sauf ce qui en était en réalité. Je me contentais de dire qu’il fallait laisser Houphouët travailler, et patati patata. Mêmes ses tares, on les faisait taire. Aujourd’hui on parle de multipartisme, on en est heureux. Kragbé Gnagbé, lui, en avait compris le sens et la nécessité depuis. Mais à cette époque, créer un parti politique équivalait à attenter à la vie d’Houphouët. Le jour de la vérité est arrivé aujourd’hui. Et cela, grâce au petit oiseau qu’on appelle Seplou. C’est un oiseau qui par l’intonation du chant vous prévenait d’un bon ou d’un mauvais présage. C’est un oiseau qui dit la vérité et, si on sait décoder son langage, bien de malheurs nous épargnent. Et ce petit oiseau-là, c’est Laurent Gbagbo.
Amédée Pierre est-il un artiste engagé ?
Je dis que Séplou a envoyé la vérité. Je suis donc libre aujourd’hui de dire que je suis militant du FPI. Militant par profonde conviction. Sinon, avant c’était un risque énorme. C’est pourquoi pour fustiger les injustices sociales, la politique de pensée unique d’Houphouët-Boigny, etc. je prenais soins d’utiliser la parabole. Parce que nous avions à faire à un dictateur. Et comme je ne voulais pas me retrouver à Assabou, je donnais toujours une fausse explication de mes chansons.
En 1974, vous menacez d’abandonner le micro et la scène pour protester contre le fait que les droits d’auteurs des artistes n’étaient pas reconnus et payés…
L’œuvre de l’esprit doit être respectée. On ne prend pas la musique pour la jouer où on veut sans penser un seul instant que l’auteur de cette musique là a des droits. Je me suis alors dit qu’il valait mieux acheter une machette et rejoindre mon père au champ… Il y avait un certain Monsieur Troilen, du BADA (Bureau Africain des Droits d’Auteurs) qui m’a remis 7000 F CFA comme représentant mes droits d’auteurs. Cela m’a révolté. Si bien que j’ai décidé d’arrêter la musique. Le Président Gbagbo et ses amis, Zadi Zahourou, Bilé de la télévision, Gaoussou Kamissoko, Ali Kéita, etc. ont pensé que ce serait un désastre si j’arrêtais effectivement de chanter. Ils ont décidé de faire quelque chose. Ils se sont mis à écrire des articles de presse sur la question, et l’écho est parvenu jusqu’au Président Houphouët qui m’a convoqué à Yamoussoukro. Le Président Houphouët avait aussi fait venir Philippe Yacé et Laurent Fologo, qui était le ministre de l’information. Le ministre Fogolo a expliqué au Président ce que c’est que les droits d’auteurs et la justesse de ma revendication. Séance tenante, le Président Houphouët a demandé à Philippe Yacé, Président de l’Assemblée Nationale, de préparer une loi qui pour créer un Bureau Ivoirien des Droits d’Auteurs… Je voudrais aujourd’hui du fond du cœur et, au nom de tous les artistes Ivoiriens dire merci au Président Fologo et avoir aussi une pensée pour le Président Yacé. Ils ont été pour beaucoup dans la création du Burida.
Vous avez donc votre Burida. Malheureusement, depuis un certain temps, votre « maison » est en proie à de graves crises…
Lorsqu’on me demande ce que je vais laisser à mes enfants de Côte d’Ivoire et d’Afrique, je réponds, mes chansons et le Burida… Je voudrais profiter de l’opportunité que vous m’offrez pour remercier le Président de l’Unartci, Gadji Céli. C’est lui qui a réussi à rassembler tous les artistes au moment où ils se battaient par camps interposés pour le contrôle du Burida. Gadji Céli nous a tous réunis dans l’Unartci afin que nous soyons plus fort dans la lutte pour nos droits. Et je pense que depuis l’avènement de cette structure, les dissensions dont vous parlez ont considérablement baissé, si elles n’ont pas disparu… Et en ma qualité de Président du Comité des Sages de l’Unartci, je vais proposer que le Directeur Général du Burida soit désormais nommé par appel à candidatures. Car, contrairement à ce que réclament certains de mes enfants, je ne suis pas d’avis à donner la gestion du Burida aux artistes. Ça va être une catastrophe.
Quel est votre plus grand regret et quel a été votre plus beau souvenir ?
Je suis Kpohoun Gaza, la carpe qu’on ne respecte pas et qu’on jette sur la chaussée par inadvertance. Sinon, on ferait attention à moi. On ferait attention aux artistes en Côte d’Ivoire. Car, ils représentent le sel qui donne goût à la vie. Il ne faut plus qu’on considère les artistes comme des ratés qu’on peut traîner dans la boue comme on veut… A la mort d’Ernesto Djédjé, on a raconté que c’est moi qui mystiquement lui ai arraché la vie par jalousie. Pourquoi l’aurais-je tué ? Je suis son maître et, pour un maître, c’est une grande fierté de voir son élève réussir. Si je ne voulais pas de sa réussite, je ne l’aurais pas accepté avec moi. Ernesto a tout appris à mes côtés. Il était à Tahiraguhé dans son village d’où il m’a suivi avec son ami guinéen, Kanté Mamadi jusqu’à Vavoua. Après, il ne voulait plus retourner au village. Son ami et lui voulaient absolument que je les emmène avec moi à Abidjan. C’est avec moi qu’Ernesto a appris à jouer à la guitare métallique et Mamadi, la contrebasse. Quand son père est mort, il est parti à Dakar. C’est à son retour, qu’il a décidé de voler de ses propres ailes et qu’il a créé son orchestre « les ziglibithiens ». On ne peut donc pas dire que j’en voulais à mon fils au point de lui ôter la vie. Ça été vraiment ignoble de penser cela de moi ! Pour ce qui est de mon plus beau souvenir, c’est quand en 2000 la Nation ivoirienne, à travers le Président de la République, Laurent Gbagbo, m’a décoré. Ce jour là a été tout simplement mémorable.
Un hommage va vous être rendu très bientôt. Quel sentiment vous anime à ce sujet ?
C’est une grande joie. C’est pourquoi, je voudrais remercier « Awalet Art et Culture » de Mme Bekouan. Elle qui pense, à raison, qu’il ne faut pas attendre la mort de quelqu’un pour lui rendre hommage. Il faut de plus en plus d’hommage à titre costume et non plus posthume. C’est un bel exemple à toute la Nation… Il en est de même pour René Babi qui, plusieurs décennies durant, s’est intéressé à mes chansons. Au point de les consigner dans un ouvrage qui, n’eût été un problème de financement, aurait été publié depuis… Merci à Mme Bekouan et à René qui veulent désormais que les Ivoiriens apprennent à adorer en premier leur propre fétiche.