Publié le 03/09/2008 à 12:00 par sergegrah
« La différence entre le politicien et l’homme d’Etat est la suivante : le politicien pense à la prochaine élection ; l’homme d’Etat, à la prochaine génération. » James Freeman Clarke
Rien ne changera en Afrique et dans les relations que le continent entretient avec ses bourreaux d’hier et d’aujourd’hui tant que les hommes politiques, une fois arrivés à la tête des Etats africains, continueront de privilégier la conservation du pouvoir au détriment de la mise en application de l’idéologie qui les a poussés à la conquête de celui-ci.
Ballon d’essai
Quelques semaines avant l’adresse dakaroise musclée du président de la République française à l’endroit de la jeunesse africaine, s’est tenu à Abidjan, sous l’égide d’une certaine Fondation nationale des Sciences Politiques de Côte-d’Ivoire, un colloque ayant pour thème « Après les élections présidentielles : quelle politique africaine pour la France ? »
Au-delà de l’aliénation des organisateurs reflétée à travers l’intitulé même de cet événement, c’est surtout le profil des participants qui a suscité, plus que des interrogations, une gêne certaine parmi tous ceux qui ont fait leur le combat pour l’émancipation de la Côte-d’Ivoire et de l’Afrique des chaînes coloniales françaises. Pourquoi un Voho Sahi, un Affi Nguessan ou un Alain Toussaint, réputés proches du président Gbagbo, sont-ils allés se compromettre dans ce raout, lors duquel ils ont, en toute passivité, accepté de se laisser insulter et ridiculiser par l’ambassadeur de France André Janier ?
A posteriori, le colloque de l’autoproclamé think tank « indépendant » apparaît comme l’avant-première du discours de Nicolas Sarkozy à l’université Cheick Anta Diop de Dakar. Mais comment cela a-t-il pu se produire ? Les dieux seraient-ils tombés sur la tête en Eburnie ? Comment ne pas éprouver un profond désenchantement en observant l’inexorable naufrage de la Côte-d’Ivoire qui, alors qu’elle vient de fêter le 47e anniversaire de son « indépendance », est en passe de devenir un des exemples les plus frustrants de l’échec d’un magnifique mouvement de libération qui avait pris corps avec l’accession de Laurent Gbagbo à la magistrature suprême en 2000 ? Explications.
La guerre a bon dos, finalement
Il y a en l’être humain une part d’horreur qui se libère lorsque l’impunité s’empare d’un pays. Dès lors que, comme cela est aujourd’hui le cas en Côte-d’Ivoire, n’importe qui peut faire n’importe quoi sans être sanctionné, toutes les espérances d’émancipation deviennent caduques.
Il est impossible que le président de la République ne perçoive pas ce que tout le monde voit, à moins qu’il ne soit totalement déconnecté de la réalité, ce qui serait loin d’être rassurant pour ses concitoyens. Son entourage le plus proche s’adonne au trafic d’influence, à la corruption généralisée, aux détournements de fonds sans qu’il ne se sente interpellé à réagir. Empêtré dans des manœuvres politiciennes, le chef de l’Etat ne peut apparemment se résoudre à trancher dans le vif. Alors que les militaires loyalistes laissent de plus en plus ouvertement éclater leur insatisfaction, les grèves et revendications succèdent les unes aux autres dans les services publics (médecins, enseignants, commerçants, etc.) tandis que la déliquescence des mœurs et du système éducatif s’accroît. Les rues et trottoirs d’Abidjan croulent sous des tonnes d’ordures ménagères, intoxiquant les populations de la capitale aussi sûrement que les déchets toxiques déversés au bord de la lagune Ebrié il y a très exactement un an, avec la complicité ou grâce à l’incompétence de hauts responsables de la place, qui ont presque tous été maintenus à leurs postes après des suspensions homéopathiques.
La glorification inconditionnelle des rebelles a envoyé des signaux sans équivoque aux jeunes générations. « Tue, et tu seras récompensé. » « Prends les armes contre tes concitoyens, et tu deviendras Premier Ministre. » « Viole, pille et n’apprends rien à l’école, et les représentants des plus hautes institutions te recevront chez eux et te feront de grands sourires lors de manifestations officielles. » Cette situation est d’autant plus cauchemardesque que l’apologie de la médiocrité et de la barbarie observée actuellement en Côte-d’Ivoire est prônée par des individus qui se sont eux-mêmes toujours battus sans faire usage de violence.
L’« arrosage financier » d’opposants sans envergure et qui ne représentent absolument aucun danger pour le président est une pratique que les Ivoiriens n’ont pas souhaité voir perdurer lorsqu’ils ont porté Gbagbo à la tête de l’Etat. Le voir s’y adonner à cœur joie est une désillusion immense. L’érection de Guillaume Soro en partenaire privilégié du « dialogue direct » alors que ce dernier ne représentait plus rien et était en train de prendre la poudre d’escampette en est un exemple patent. Ceci expliquant par ailleurs les difficultés rencontrées dans la mise en œuvre de l’accord de Ouagadougou, notamment en ce qui concerne le désarmement, l’actuel Premier Ministre se révélant être une coquille vide au poids quasi négligeable au sein de la rébellion. Que dire des centaines de millions de francs CFA généreusement octroyés par le président de la République aux déserteurs du RDR (Zémogo Fofana) ou de l’UDPCI (Noutoua Youdé), alors que ces formations politiques avaient déjà auparavant été laminées par les campagnes de la Paix menées par certains leaders patriotes ? Pendant ce temps, les populations ordinaires continuent de tirer le diable par la queue, au nom d’une guerre qui a finalement bon dos et qui ne cause pas le malheur de tout le monde.
Les mains sales
A force d’avoir voulu personnaliser la crise, Laurent Gbagbo se retrouve aujourd’hui seul en première ligne. Son refus de sanctionner les prédateurs qui lui sont proches décrédibilise totalement le parti qu’il présidait lors de son élection et entame sérieusement l’aura dont il a bénéficié quand son ardeur à lutter contre le néocolonialisme français ne s’était pas encore volatilisée. Aujourd’hui, même le président camerounais Paul Biya, au curriculum pourtant peu reluisant et dont le pays est synonyme de corruption et de systèmes mafieux, a meilleure image que Laurent Gbagbo. Paul Biya a fait arrêter des ministres, directeurs généraux de sociétés d’Etat et autres hauts fonctionnaires pour corruption. Un des amis les plus proches de la première Dame, l’ancien directeur général du Fonds spécial d’équipement et d’intervention intercommunale (FEICOM), vient d’être condamné à cinquante ans de prison pour des détournements se chiffrant à plusieurs milliards de francs CFA. Le ministre des Mines et de l’Energie, cacique du régime, a été arrêté alors qu’il était en fonction et croupit depuis maintenant plus d’un an et demi derrière les verrous.
Ce genre d’opération « mains propres » est indispensable pour rétablir la confiance entre le peuple et le chef de l’Etat d’une part, et les investisseurs et l’Etat de Côte-d’Ivoire d’autre part. En fermant les yeux sur la réalité certes peu affriolante qui l’entoure, Laurent Gbagbo ne se donne pas un beau rôle. Il est des moments où il devient essentiel de réduire les choses à leur plus simple expression. Johnnie Cochran, l’avocat qui a défendu avec succès O. J. Simpson, l’ex-star du football américain accusé de double meurtre, a donné un exemple frappant des raccourcis qui sont parfois nécessaires pour illustrer des situations pouvant de prime abord paraître très complexes. « If the glove doesn’t fit, then you must acquit », avait-il exigé lors du procès en 1995, devant les difficultés flagrantes qu’éprouvait l’accusé à revêtir les gants dont s’était servi l’assassin. Transposé à la situation ivoirienne, cela signifie simplement que si Gbagbo ne sanctionne pas, c’est donc qu’il cautionne.
La révolte, à terme, a revêtu les habits des satrapes contre lesquels elle s’est érigée
Il serait inopportun d’affirmer que la situation actuelle de la nation éburnéenne a été de tout temps souhaitée par le président de la République. En effet, nul ne peut nier que, juste après son accession au pouvoir, il a tenté de casser le joug colonial français en ouvrant le marché ivoirien, jusque-là exclusivement réservé aux entreprises gauloises, aux investisseurs locaux et étrangers les mieux-disants. Il a également fait preuve de détermination lorsqu’au début du conflit, en 2002, il a entrepris les démarches nécessaires pour mettre en échec les assaillants. Mais beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis lors. Le président Gbagbo, autrefois icône de la lutte contre l’impérialisme français, est aujourd’hui en passe de devenir le coauteur du naufrage de la nation ivoirienne. Question de caractère ? Toujours est-il que Laurent Gbagbo a renoncé. Il a renoncé à aller au bout de sa logique de libération d’antan. Il a renoncé à affronter l’oppresseur. Il a renoncé à extraire le pays du nauséabond système françafricain. Il a renoncé à mettre en place les mécanismes nécessaires à une bonne gestion de l’Etat ivoirien. Il a renoncé à s’entourer d’hommes compétents et loyaux, comme si ces deux qualificatifs s’excluaient de facto et qu’un choix s’imposait entre savoir-faire et fidélité.
Mais quelle malédiction amène donc les dirigeants africains, aussi bien les marionnettes décérébrées à la solde de Paris que ceux qui, pour des raisons difficiles à appréhender, ont fait le choix d’abandonner leur originel combat anti-impérialiste, à assurer une bonne et heureuse retraite à tous les anciens colons à la reconversion réussie, embusqués ici et là dans des multinationales comme Bolloré, Total, Areva, Orange et dont l’existence est connue et démultipliée à l’infini grâce à leur tacite et sournoise collaboration ?
C’est ainsi que l’on observe que des idéalistes, confrontés à des circonstances «favorables », se transforment en tyrans et perpétuent les us de ceux qu’ils ont combattus. Avant de mettre de côté les ambitions de développement qu’il nourrissait pour son pays, Gbagbo avait eu le courage de vouloir abolir le statut de chasse gardée hexagonale dont était estampillée la Côte-d’Ivoire. Mais cela est bien loin. Le contrat d’exploitation de la SODECI (Société de distribution d’eau de la Côte-d’Ivoire), propriété du groupe Bouygues, arrive sous peu à expiration et doit être renégocié. Les observateurs avertis prévoient déjà, comme lors de la rocambolesque attribution du terminal à conteneurs du port d’Abidjan à Bolloré, le renouvellement de gré à gré du contrat au profit de l’entreprise française, dont les moindres représentants de passage à Abidjan sont toujours reçus avec moult égards par le président de la République de Côte-d’Ivoire.
Changer les idées d’une époque est plus aisé que de faire évoluer ses propres idées
Le statut de révolutionnaire ne se décrète pas, il se conquiert par la force des actes posés. Recevoir Muammar Kadhafi, s’entretenir avec Mahmoud Ahmadinejad ou poser sur une photo à côté de Paul Kagame ne fait pas de Laurent Gbagbo un révolutionnaire. Il acquerra cette étiquette le jour où il aura le courage d’entreprendre des actions en adéquation avec les discours hâbleurs auxquels il s’adonne avec une efficacité déclinante. La crédibilité de Laurent Gbagbo a souffert des compromissions inexpliquées auxquelles il continue de se livrer, en dépit du bon sens. Ne pas réclamer le départ de la force d’occupation française Licorne et du 43e BIMA s’assimile, même pour les plus ardents partisans de Gbagbo, à une veulerie. Faire annoncer par ses services un coup de fil nocturne du très agité président français comme une victoire politique est à tout le moins risible. La tolérance, voire la bienveillance à l’égard des rapaces corrupteurs et spoliateurs, qu’ils soient refondateurs, ivoiriens ou français, est blasphématoire.
Le président de la République ivoirienne, Laurent Gbagbo, apparaît de plus en plus coupé de sa base. Le temps où il arrivait à faire croire à ses partisans que toutes les reculades, génuflexions et transactions douteuses faisaient partie de sa grande et nébuleuse stratégie pour la libération de la Côte-d’Ivoire est révolu. A force d’avoir clamé partout et sur les tons les plus dictatoriaux que la guerre est finie, il se retrouve aujourd’hui au pied du mur. Le temps des beaux discours et des cérémonies symboliques à coups de 800 millions de francs CFA est terminé. Bien sûr, Gbagbo dispose encore de soutiens qui croient en sa bonne foi. Mais leur nombre rétrécit comme peau de chagrin jour après jour. L’unique solution consiste à réagir et à sanctionner ceux qui le méritent. Le chef de l’Etat doit prendre les décisions politiques et économiques qui s’imposent pour libérer le pays de l’étau françafricain qui le strangule. La France a tenté de le renverser et a fort heureusement échoué. Par contre, Gbagbo, en laissant faire et en encourageant la gabegie ambiante, s’expose au courroux du peuple ivoirien. Celui-là même qui le châtiera aux prochaines élections, qu’il a à présent toutes les raisons de craindre, ce qui n’était pas le cas ces dernières années.
Alors, un peu comme George Bush qui agite la rumeur d’une prochaine attaque terroriste d’Al-Qaida sur les Etats-Unis chaque fois qu’il est en difficulté sur le plan intérieur, le pouvoir FPI ressort aujourd’hui de ses tiroirs le spectre d’un imminent coup d’Etat fomenté par la France et ses vassaux du RHDP, pour essayer de remobiliser sa base durement éprouvée et ayant perdu confiance quant aux capacités et à la volonté du président de la République de sortir de la crise et d’appliquer les principes d’une bonne gouvernance. Difficile cependant de convaincre l’opinion du bien-fondé de ces accusations lorsque l’on s’entête à nager à contre-courant de la volonté populaire qui exige depuis belle lurette le départ des troupes françaises de Côte-d’Ivoire, et que l’on déplore à mots couverts n’avoir « pas encore reçu d’invitation » pour une visite officielle en France qui n’est pas exclue de l’ordre du jour, comme l’a confirmé Laurent Gbagbo dans une interview accordée à la télévision sud-africaine SABC la semaine dernière.
Fin d’une love story
La Côte-d’Ivoire a aujourd’hui besoin d’être dirigée par des hommes intègres et courageux. Des hommes qui ne se compromettent pas par des manœuvres politiciennes visant la préservation de leur pouvoir à n’importe quel prix. Parce que finalement, ce n’est pas Laurent Gbagbo et la clique de prédateurs qui l’entoure qui ont payé et continuent de payer le prix fort de cette crise qui s’éternise déraisonnablement. Les plus grandes victimes - au-delà de ceux et celles qui ont perdu leurs vies et que le chef de l’Etat n’a d’ailleurs jusqu’ici pas trouvé bon d’honorer, alors qu’il n’a éprouvé aucune difficulté à décorer des rebelles (morts ou vivants) -, sont les populations ivoiriennes.
La loyauté à la République n’implique en aucune façon le devoir de faire inconditionnellement allégeance à Laurent Gbagbo, n’en déplaise à l’occupant du Palais du Plateau. Les tendances monarchiques du président sont dangereuses. Aujourd’hui, quiconque s’autorise à critiquer le chef de l’Etat ou même à s’interroger sur les tenants et aboutissants de ses décisions est soupçonné voire accusé de tentative de déstabilisation. Du pur bushisme, maccarthysme exponentiel. Si tu n’es pas avec moi, tu es contre moi. En lieu et place de la conviction et de la persuasion, le régime actuellement au pouvoir en Côte-d’Ivoire a dorénavant recours à la coercition et aux diktats. Triste bilan, pour des gens qui ont toujours clamé placer la liberté d’expression et la liberté intellectuelle au-dessus de tout.
Laurent Gbagbo, qui avait pourtant réussi à fédérer massivement autour de lui tous les adeptes de la Renaissance du continent noir semble bel et bien être définitivement sorti du schéma de construction d’une Afrique nouvelle, digne et libre. Côte-d’Ivoire, yako !
Source connectionivoirienne.net
Publié le 02/09/2008 à 12:00 par sergegrah
Pr Koné Dramane(Ancien Ministre de la culture et de la francophonie)
Ancien ministre de la culture et de la francophonie, Dramane Koné est par ailleurs professeur de linguistique et chroniqueur dans un quotidien de la place. Dans cet entretien qu’il a bien voulu nous accorder, il parle des mots et de leur identité, mais aussi du rôle déterminant que la culture peut avoir dans le développement de notre pays. Ainsi revient-il sur ce qu’il a coutume d’appeler « la théorie de la 5e roue ».
Monsieur le Ministre, vous êtes d’abord enseignant, professeur de linguistique. Alors, comment pourrait-on définir un linguiste ?
Un linguiste, c’est expert qui décrit les langues et leurs fonctionnements, qui voit les règles qui régissent l’utilisation des mots, parce que la linguistique est une sciences qui s’occupe de la description des langues et du langage. La science linguistique date pratiquement du 20e siècle. Elle va révolutionner les sciences, parce que jusque là, les sciences se définissaient par leur objet. Avec l’arrivée de la linguistique sur l’espace scientifique, on se rend compte que ce n’est pas suffisant de définir une science par son simple objet, mais qu’une science doit se définir en plus de son objet, par les types de questions qu’on se pose sur l’objet. A partir de là, on va avoir une connexion entre les différentes sciences… C’est-à-dire, pour la description des langues, par exemple, la description des seuls mots et des seules phrases ne suffit plus. Un certain nombre de questions va nous emmener à faire appelle à l’histoire, à la sociologie, à la psychologie pour expliquer les faits linguistiques.
Comment se pose la question de la politique linguistique en Côte d’Ivoire ?
En terme architectural, il y a l’Institut Linguistique de l’Université d’Abidjan et le département de linguistique appliquée… On passe ainsi de la recherche à l’enseignement des produits de la recherche. A ce jour, les chercheurs ont beaucoup travaillé sur les langues de Côte d’Ivoire et au niveau de l’Université, il y a quelques enseignements de ces langues. Il faudra peut-être voir avec le politique, comment passer de la description de ces langues à leur enseignement dans le système éducatif ivoirien.
A quand donc une situation de bilinguisme officielle en Côte d’Ivoire, c’est-à-dire une langue officielle nationale qui accompagnera la langue française ?
Quand vous lisez la Constitution, il y a la langue officielle qui est le français et puis, il y a la reconnaissance de nos langues maternelles. Ce qui est un pas extraordinaire. Il y a aujourd’hui un institut de linguistique appliqué avec un département de recherches. Et non des moindres a été fait, et si la volonté politique s’exprimait, on pourrait avoir dans le système éducatif ivoirien non pas seulement une langue nationale, mais 3 ou 4 langues, parce que les ouvrages et les descriptions sont déjà prêts. Il y a plus d’une dizaine d’années, on avait tenté l’expérience dans le nord où au primaire, les cours se faisaient dans les langues locales. Malheureusement, cette expérience a manqué de sensibilisation.
Cela fait un peu plus de 10 ans que le linguiste que vous êtes animez une chronique intitulée « Dire bien » dans le quotidien Notre Voie. Quelles ont été les motivations d’une telle démarche ? Monsieur le Ministre, que dit-on mal que vous voudriez dire bien ?
Pour « Dire bien », c’est d’abord un exercice. Au début, c’était des interventions dans la presse et puis à un moment donné, nous avons voulu systématiser cela dans un organe de presse, donc de faire un peu du journalisme. Le journalisme n’est rien d’autre qu’un continu de la linguistique, parce que l’objet, la matière du linguiste, ce sont les mots, les phrases. Or la matière du journalisme ce sont également les mots. Un journaliste doublé de linguiste fait plus attention à l’usage des mots. Vous savez l’importance des mots dans le quotidien de chacun... Nous avons donc voulu systématiser nos interventions et cette systématisation nous a emmenés à cette chronique. « Dire bien » n’est donc rien d’autre que regarder l’espace politique, comprendre que les politiques parlent et que parler devient un peu leur métier. Et puis, les appeler à surveiller un peu leur langage, à faire attention à ce qu’ils disent, parce que ce qu’ils disent engage des millions de gens. C’est donc important que de temps à temps nous occupions cet espace et puis que nous demandions à chacun de faire attention à sa langue parce que la parole est une entreprise périlleuse.
Monsieur le Ministre, aviez-vous pensé en des termes sociolinguistiques ou bien c’est votre côté d’homme politique qui a été stimulé ?
Oui, il y a beaucoup de choses à la fois. On m’a déjà reproché de faire de la politique dans ce que j’écris et je réponds qu’on ne peut pas ne pas faire de la politique, parce que quiconque regarde l’évolution des langues, surtout le français en Côte d’Ivoire, constate qu’il y a un lien profond entre ce que nous sommes et ce que disent nos gouvernants. Car bien souvent, c’est ce qu’ils disent, c’est sous l’autorité de leurs idéologies, de leur mot d’ordre que bien d’Ivoiriens évoluent dans leur quotidien… L’aspect sociologique, c’est de voir aussi les rapports que nous avons, nous, être humains, avec les mots, les rapports que ces mots ont avec notre culture. Si vous avez un mot comme « démocratie », qui est certes un concept universel, mais quelle est sa place dans la société ivoirienne et dans notre culture. On peut parler de la démocratie ou du pouvoir chez les Adioukrou… Tout cela relève de la sociolinguistique. La sociolinguistique est une étude qui se consacre aux relations entre la langue, la société et la culture. L’aspect politique qui intervient dans « Dire bien » est aussi lié à l’ambiance politique. Je pense qu’un intellectuel doit pouvoir prendre position sur les faits de société.
Comment réagissent les Ivoiriens par rapport à cette chronique ?
Je peux dire bien. Et quand je dis qu’ils réagissent bien, ce n’est pas en termes de flatterie. Les Ivoiriens réagissent bien, c’est ça qui est important. Parce qu’un émetteur en linguistique vit constamment dans l’angoisse de la réception. Ce que j’émets, ce que j’écris, comment est-il reçu ? Qu’est-ce que les autres en pensent ? C’est le fait que les autres réagissent qui montre qu’ils ont reçu le message à eux adressé et, ça peut se faire en termes de suggestion ou de critique constructive. Et depuis plus de 10 ans que j’anime cet espace, les lecteurs m’aident et je me permets souvent de les appeler « lecteurs miens » pour dire la proximité qu’il y a entre nous.
Dans une de vos chronique, « Erreurs de…. Langage (qui dit mieux ?) », vous dîtes que le pouvoir des mots dépend de la position sociale du locuteur. Professeur, le mot a pourtant une identité, il véhicule en lui-même une force, un pouvoir.
En effet, les mots ont une personnalité. Il y a des mots qui sont rattachés à des individus. Dans le contexte politique ivoirien, le verbe balayer renvoie à la transition militaire. Quand vous dîtes « refondation », on ne pense pas à quelqu’un, on pense tout de suite au FPI. Les mots ont donc une personnalité et une identité. Mais c’est une erreur de chercher le pouvoir des mots dans les mots. Le pouvoir des mots vient de l’extérieur, c’est-à-dire « qui parle ? ». Je prends l’exemple de cette phrase : « Monsieur X, vu tous ces délits, nous vous condamnons à 10 ans de prison ferme. » Si je ne suis pas délégué pour prononcer une telle phrase, elle n’aura aucun pouvoir. Mais dans un tribunal, la même phrase dite par un juge, a un grand pouvoir. Il faut donc chercher le pouvoir des mots dans « qui parle ».
Est-il frustrant, chez un linguiste comme vous, de voir que les sms et autres nouvelles technologies menacent la langue ?
Non, le linguiste est avocat et non juge. C’est le grammairien qui juge, parce que la grammaire c’est l’art de lire et d’écrire. Et la grammaire, c’est un ensemble de règles pour bien lire et pour bien écrire. Le linguiste te dit que le langage a sa nature et son histoire. Même si en plus de l’histoire des langues et du langage il y a aussi l’aspect outil de communication. Et si le langage est engagé dans les mutations, c’est le cas aujourd’hui, le linguiste demande au chercheur de reconsidérer son langage parce que les mutations imposent un kit de communication et exigent que l’outil qu’on s’adapte. Pour les pédagogues, on peut dire que les utilisateurs des sms ne savent pas écrire, mais pour le linguiste, c’est une forme de langage qui est entrain de se développer. Il faut le considérer comme tel parce que c’est un outil de communication. Malgré les abréviations, les gens se comprennent. Or pour le linguiste, ce qui est important c’est la réception… Il faut faire la différence entre ce qui s’écrit par sms et ce qui s’écrit dans un contexte d’école. C’est justement parce qu’on connaît la bonne forme qu’on peut l’abréger.
Monsieur le Ministre, la prochaine campagne politique, on s’en doute, va être très axée sur la communication et donc sur les mots. Quelles sont les collusions entre langage et politique ?
Je ne sais pas s’il y a collusion entre langage et politique. Le langage accompagne la politique, parce que rien ne va sans dire. Il me semble que le moindre petit phénomène en politique ou partout ailleurs se donne tout entier dans ses rapports avec les mots. Et l’univers ne parle pas, ce sont les hommes qui font parler l’univers. L’homme, d’après Francis Ponge, est une espèce parolier. Par rapport aux élections à venir, les politiciens vont s’exprimer. Ils vont faire des meetings, des interventions dans la presse, etc. Ils vont parler pour essayer de vendre leurs produits, expliquer leurs projets de société, leurs ambitions pour le pays. Et nous qui les écoutons, on peut se laisser persuader, se laisser convaincre ou non. Il n’y a donc pas de collusion entre la politique et le langage. Seulement que le premier accompagne le second.
Il y a-t-il un discours politico-linguistiquement correct ou c’est chaque chapelle qui détient sa vérité ?
L’histoire Pirandellienne dit qu’à chacun sa vérité. En politique, c’est sûr, chaque chapelle dégage un langage. S’ils sont de gauche ou de droite, ils vont développer, chacun une idéologie qui correspond à leur obédience politique. Le fait de se mettre ensemble va secréter un type de langage, une façon de parler. Et comme nous entrons dans une campagne électorale, chacun va vendre son produit en respectant nos différences. Il ne faut pas dire ceci ni cela. Je crois qu’il y a quelques mois, on a fait signer aux hommes politiques un code de bonne conduite afin que la campagne se fasse dans le respect mutuel, dans les règles de courtoisie. Mais on est dans un champ qui par essence est un champ conflictuel. Or un champ conflictuel est un champ où on est en adversité, où la tendance est forte dans la diabolisation des adversaires. Une diabolisation a aussi son vocabulaire. Il faut donc, dans le sens du code de bonne conduite, demander aux uns et aux autres de mesurer leurs propos, surtout que nous sommes dans un pays qui sort d’une crise armée. Ce qui est important pour nous, c’est la paix. Et la paix secrète un type de discours.
Je voudrais m’adresser à l’ancien ministre de la culture… Monsieur le Ministre on entend souvent dire que le développement d’un Etat, surtout comme le nôtre qui sort de crise, est identifié à sa croissance économique. Quelle est donc la place de la culture dans un tel contexte ?
Je le dis et le répète encore ici, nos crises majeures relèvent de nos crises de représentation. C’est-à-dire qu’on peut être dans un pays et ne voir que l’économie, on peut être dans un pays et ne voir aussi que la culture. Le ministre que je fus se doit de dire que la politique culturelle dans un pays, c’est d’abord une politique à la même dimension que la politique économique, la politique agricole, la politique de santé, etc. En Côte d’Ivoire, le budget qui est consacré à la culture n’est rien du tout. Simplement parce que la représentation que nous avons de la culture est de la considérer comme la 5e roue du carrosse, donc une roue de secours. Mais on peut la réhabiliter et avoir une représentation objective de cette 5e roue. C’est pourquoi, je parle souvent de « la théorie de la 5e roue ». Parce que lorsqu’on voyage, on n’a l’esprit tranquille que quand on sait qu’on a une bonne roue de secours. C’est fondamental. Un pays, par exemple, peut donc se développer l’esprit tranquille s’il a une culture sur laquelle il peut compter. Il me semble donc que la roue de secours est au véhicule ce que la culture est au développement. Ce qui est fondamental et même déterminant, c’est la représentation. Quelle est notre représentation du mot culture ? Quel est notre rapport au mot culture ? Une fois qu’on aura réglé cette question, on ne pourra plus concevoir une politique de défense sans y inclure notre culture. On ne pas non plus engagé une politique de santé sans y intégrer notre culture… Il en va de même pour la résolution des crises. Quand une crise comme la notre éclate, la culture permet de trouver des solutions, parce que nos cultures avaient développé des ressorts pour résoudre des conflits. Or dans la résolution de notre crise, la culture était absente, elle n’a pratiquement pas existé. Il me semble donc urgent de réhabiliter notre représentation de la culture. Les Etats qui l’ont compris sont les plus développés. Le Japon a compris la place de la culture dans le développement. Il en est de même pour les Etats-Unis où la culture est la 2e source d’entrée de devises. Là-bas, il n’y a pas de ministre de la culture, parce que dans leur représentation de la culture, un seul ministre ne peut pas gérer la culture américaine. On la retrouve dans l’économie, dans l’agriculture, dans le sport, etc. On la retrouve partout. Un développement ne peut donc pas se faire sans la culture. Les pays africains devraient le comprendre parce que nous avons une diversité culturelle et un patrimoine culturel qui peuvent nous permettre de gagner du temps dans notre développement et d’avoir un développement durable.
Selon vous qu'est-ce qui symbolise le mieux la culture ivoirienne ?
Est-ce en termes de musique, de diversité ? Il y a beaucoup de chose à dire... Les miss par-ci, les miss par là, est-ce cela la culture ? Est-ce nos danses traditionnelles ? Il y a toute une identité culturelle à construire. En France, on avait parlé d’exception culturelle. Et je pense que nous devons pouvoir arriver à dégager des choses qui ne sont pas forcément liées à la mondialisation, mais qui nous appartiennent et qui pourraient symboliser notre culture.
Monsieur le ministre, à propos de symbole, le Pr Amoi Urbain a, lui, pensé à la chefferie traditionnelle. Et vous étiez dernièrement à Abengourou pour assister à la clôture de la 6e édition du Festival de la Route des Reines et des Rois. Quel est votre regard sur une telle manifestation ?
Il faut saluer l’initiative. Je pense que tout ce qui contribue à la valorisation de notre patrimoine culturel est à saluer. C’est pour apporter mon soutien au professeur Amoi que j’ai été à Abengourou. Ce type de manifestations a besoin de l’association de plusieurs secteurs. Il y a l’initiateur, c’est vrai mais il y a aussi la médiatisation, la communication pour expliquer, pour aller plus loin dans les analyses sur la manifestation, il y a aussi le politique. Le constat est qu’apparemment le politique était absent à Abengourou. Et je pense que ça été une absence de taille dans l’organisation. Il y avait aussi une grande absence, celle de la jeunesse. Parce qu’il est bon que les jeunes viennent voir, qu’ils vivent en direct ce type de manifestations afin qu’eux-mêmes la perpétuent. Il faut approfondir davantage l’initiative qui est noble, il faut la soutenir. Il faut faire en sorte que le politique vienne, parce que c’est pour le bien du pays, c’est pour son développement… On connaît la place des rois et chefs traditionnels dans notre société, on connaît le pouvoir de leur parole. On sait aussi qu’ils sont des experts dans la médiation. Il faut donc en tenir compte.
A ce festival, on a vu les rois et chefs traditionnels revendiquer de plus en plus de place… Comment voyez-vous leur rôle dans une démocratie moderne ?
C’est vrai que les choses ont changé, mais les rois sont là, nos communautés continuent d’avoir des rois et des chefs traditionnels pour gérer leur quotidien. Le vrai problème, c’est l’adaptation, puisqu’avant dans les rois pouvaient donner des mots d’ordre à toute la communauté. Mais aujourd’hui, c’est une situation qui est presqu’impossible. Cependant, le roi reste roi. Il peut être grand médiateur, il peut être même le dernier recours quand un conflit éclate. Et je suis convaincu que malgré le modernisme, nos rois ont encore un rôle à jouer. C’est vrai que les temps modernes les utilisent comme auxiliaires, comme partenaires de l’Etat, mais il faut prendre en compte leur identité. Parce que si les rois continuent de résister, si nos populations dans leur tête acceptent encore les rois, il faut voir comment dans un processus démocratique les rôles qu’ils peuvent jouer. Et c’est à nous de l’inventer, c’est à nous de faire cette adaptation, parce que ce qui est difficile pour les pays que nous sommes, c’est le passage à une autre phase. Je ne dis pas de moderniser le statut des rois et chefs traditionnels. Mais ils sont là et on ne doit pas faire d’eux des objets de décor de manifestations. Il faut qu’on ait de nos rois et chefs traditionnels une autre représentation que celle de leur simple présence. Il nous faut donc une reconsidération culturelle. Comment peut-on faire le passage de nos sociétés traditionnelles à la modernité, si on veut appeler modernité cet ajustement ? Quelle est la place qu’on pourrait leur donner en démocratie où les gens sont plus individualistes que dépendants d’une autorité communautaire ?
Monsieur le Ministre qu’est-ce que vous auriez voulu faire en tant que ministre de la culture que vous regrettez n’avoir pas fait ?
C’est vrai que nous avions des projets. Notamment faire du Palais de la Culture un haut lieu de consécration et non pas un simple espace de manifestation culturelle. Nous voulions aussi faire de l’AICF un véritable outil de coopération qui travaille en collaboration avec le Ministère des Affaires Etrangères…En fait un petit ministère de la coopération. Il n’y a aussi le PSIC que nous aurions voulu conduire à terme. Et puis, il y a les CLAC pour lesquels nous voulions aménager et multiplier les espaces, de sorte que dans chaque petit hameau il y ait une bibliothèque.
Réalisée par Serge Grah
Publié le 28/08/2008 à 12:00 par sergegrah
En hommage à Aimé Césaire, nous publions ci-dessous les premières pages de son Discours sur le colonialisme, paru en 1950 par les éditions Présence Africaine.
Par Aimé Césaire, 18 avril
Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente.
Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte.
Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde.
Le fait est que la civilisation dite « européenne », la civilisation « occidentale », telle que l’ont façonnée deux siècles de régime bourgeois, est incapable de résoudre les problèmes majeurs auxquels son existence a donné naissance : le problème du prolétariat et le problème colonial ; que, déférée à la barre de la « raison » comme à la barre de la « conscience », cette Europe-là est impuissante à se justifier ; et que, de plus en plus, elle se réfugie dans une hypocrisie d’autant plus odieuse qu’elle a de moins en moins chance de tromper.
L’Europe est indéfendable
Il paraît que c’est la constatation que se confient tous bas les stratèges américains.
En soi cela n’est pas grave.
Le grave est que « l’Europe » est moralement, spirituellement indéfendable.
Et aujourd’hui il se trouve que ce ne sont pas seulement les masses européennes qui incriminent, mais que l’acte d’accusation est proféré sur le plan mondial par des dizaines et des dizaines de millions d’hommes qui, du fond de l’esclavage, s’érigent en juges.
On peut tuer en Indochine, torturer à Madagascar, emprisonner en Afrique Noire, sévir aux Antilles. Les colonisés savent désormais qu’ils ont sur les colonialistes un avantage. Ils savent que leurs « maîtres » provisoires mentent.
Donc que leurs maîtres sont faibles.
Et puisqu’aujourd’hui il m’est demandé de parler de la colonisation et de la civilisation, allons droit au mensonge principal à partir duquel prolifèrent tous les autres.
Colonisation et civilisation ?
La malédiction la plus commune en cette matière est d’être la dupe de bonne foi d’une hypocrisie collective, habile à mal poser les problèmes pour mieux légitimer les odieuses solutions qu’on leur apporte.
Cela revient à dire que l’essentiel est ici de voir clair, de penser clair, entendre dangereusement, de répondre clair à l’innocente question initiale : qu’est-ce qu’en son principe que la colonisation ? De convenir de ce qu’elle n’est point ; ni évangélisation, ni entreprise philanthropique, ni volonté de reculer les frontières de l’ignorance, de la maladie, de la tyrannie, ni élargissement de Dieu, ni extension du Droit ; d’admettre une fois pour toutes, sans volonté de broncher aux conséquences, que le geste décisif est ici de l’aventurier et du pirate, de l’épicier en grand et de l’armateur, du chercheur d’or et du marchand, de l’appétit et de la force, avec, derrière, l’ombre portée, maléfique, d’une forme de civilisation qui, à un moment de son histoire, se constate obligée, de façon interne, d’étendre à l’échelle mondiale la concurrence de ses économies antagonistes.
Poursuivant mon analyse, je trouve que l’hypocrisie est de date récente ; que ni Cortez découvrant Mexico du haut du grand téocalli, ni Pizarre devant Cuzco (encore moins Marco Polo devant
Cambaluc, ne protestent d’être les fourriers d’un ordre supérieur ; qu’ils tuent ; qu’ils pillent ; qu’ils ont des casques, des lances, des cupidités ; que les baveurs sont venus plus tard ; que le grand responsable dans ce domaine est le pédantisme chrétien, pour avoir posé les équations malhonnêtes : christianisme
= civilisation ; paganisme = sauvagerie, d’où ne pouvaient que s’ensuivre d’abominables conséquences colonialistes et racistes, dont les victimes devaient être les Indiens, les Jaunes, les Nègres.
Cela réglé, j’admets que les civilisations différentes en contact les unes avec les autres est bien ; que marier des mondes différents est excellent ; qu’une civilisation, quel que soit son génie intime , à se replier sur elle-même, s’étiole ; que l’échange est ici l’oxygène, et que la grande chance de l’Europe est d’avoir été un carrefour, et que, d’avoir été le lieu géométrique de toutes les idées, le réceptacle de toutes les philosophies, le lieu d’accueil de tous les sentiments en a fait le meilleur redistributeur d’énergie.
Mais alors je pose la question suivante : la colonisation a-t-elle vraiment
mis en contact ? Ou, si l’on préfère, de toutes les manières
d’établir contact, était-elle la meilleure ?
Je réponds non.
Et je dis que de la
colonisation à la civilisation, la distance est infinie ; que de toutes les expéditions coloniales accumulées, de tous les statuts coloniaux élaborés, de toutes les circulaires ministérielles expédiées, on ne saurait réussir une seule valeur humaine.
Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à
déciviliser le colonisateur, à l’
abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu’il y a au Vietnam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et qu’au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et interrogés, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de 1’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’
ensauvagement du continent.
Et alors un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.
On s’étonne, on s’indigne. On dit : « Comme c’est curieux ! Mais, Bah ! C’est le nazisme, ça passera ! » Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens ; que ce nazisme là, on l’a cultivé, on en est responsable, et qu’il est sourd, qu’il perce, qu’il goutte, avant de l’engloutir dans ses eaux rougies de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne.
Oui, il vaudrait la peine d’étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d’Hitler et de l’hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXème siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore, qu’Hitler l’habite, qu’Hitler est son démon, que s’il le vitupère, c’est par manque de logique, et qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le
crime contre l’homme, ce n’est que
l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique.
Et c’est là le grand reproche que j’adresse au pseudo-humanisme : d’avoir trop longtemps rapetissé les droits de l’homme, d’en avoir eu, d’en avoir encore une conception étroite et parcellaire, partielle et partiale et, tout compte fait, sordidement raciste.
[…]
J’ai relevé dans l’histoire des expéditions coloniales quelques traits que j’ai cités ailleurs tout à loisir.
Cela n’a pas eu l’heur de plaire à tout le monde. Il paraît que c’est tirer de vieux squelettes du placard. Voire !
Etait-il inutile de citer le colonel de Montagnac, un des conquérants de l’Algérie :
« Pour chasser les idées qui m’assiègent quelquefois, je fais couper des têtes, non pas des têtes d’artichauts, mais bien des têtes d’hommes. »
Convenait-il de refuser la parole au comte d’Herisson :
« Il est vrai que nous rapportons un plein barils d’oreilles récoltées, paire à paire, sur les prisonniers, amis ou ennemis.»
Fallait-il refuser à Saint-Arnaud le droit de faire sa profession de foi barbare :
« On ravage, on brûle, on pille, on détruit les maisons et les arbres. »
Fallait-il empêcher le maréchal Bugeaud de systématiser tout cela dans une théorie audacieuse et de se revendiquer des grands ancêtres :
« Il faut une grande invasion en Afrique qui ressemble à ce que faisaient les Francs, à ce que faisaient les Goths. »
Fallait-il enfin rejeter dans les ténèbres de l’oubli le fait d’armes mémorable du commandant Gérard et se taire sur la prise d’Ambike, une ville qui, à vrai dire, n’avait jamais songé à se défendre :
« Les tirailleurs n’avaient ordre de tuer que les hommes, mais on ne les retint pas ; enivrés de l’odeur du sang, ils n’épargnèrent pas une femme, pas un enfant... A la fin de l’après-midi, sous l’action de la chaleur, un petit brouillard s’éleva : c’était le sang des cinq mille victimes, l’ombre de la ville, qui s’évaporait au soleil couchant. »
Oui ou non, ces faits sont-ils vrais ? Et les voluptés sadiques, les innommables jouissances qui vous friselisent la carcasse de Loti quand il tient au bout de sa lorgnette d’officier un bon massacre d’Annamites ? Vrai ou pas vrai ? [1] Et si ces faits sont vrais, comme il n’est au pouvoir de personne de le nier, dira-t-on, pour les minimiser, que ces cadavres ne prouvent rien ?
Pour ma part, si j’ai rappelé quelques détails de ces hideuses boucheries, ce n’est point par délectation morose, c’est parce que je pense que ces têtes d’hommes, ces récoltes d’oreilles, ces maisons brûlées, ces invasions gothiques, ce sang qui fume, ces villes qui s’évaporent au tranchant du glaive, on ne s’en débarrassera pas à si bon compte. Ils prouvent que la colonisation, je le répète, déshumanise l’homme même le plus civilisé ; que l’action coloniale, l’entreprise coloniale, la conquête coloniale, fondée sur le mépris de l’homme indigène et justifiée par ce mépris, tend inévitablement à modifier celui qui l’entreprend ; que le colonisateur, qui, pour se donner bonne conscience, s’habitue à voir dans l’autre la bête, s’entraîne à le traiter en bête, tend objectivement à se transformer lui-même en bête. C’est cette action, ce choc en retour de la colonisation qu’il importait de signaler.
Source alterinfo.net
Publié le 28/08/2008 à 12:00 par sergegrah
La création du FMI et ses bases théoriques floues
Depuis 1914, l'étalon-or d'avant guerre n'a cessé de susciter bien des envies. Tant dans la période de l'entre-deux-guerres que dans la période d'après-guerre, on a assisté à un effort concerté au niveau international pour rétablir des systèmes de taux de change fixes, qui apparaissaient souhaitables au vu de l'expérience de l'étalon-or . Cependant, si l'époque de l'étalon-or avant 1914 a constitué l'exemple de santé monétaire internationale, la période de l'entre-deux-guerres est apparue comme une période de fortes turbulences. Les balances de paiements et les taux de change ont connu des mouvements chaotiques à la suite de deux grands chocs, la première Guerre mondiale (1919-1923) et la Grande crise (1931-1934). Après la première guerre mondiale, les pays européens faisaient face à une avalanche d'inflation et d'instabilité politique. Leurs monnaies étaient devenues inconvertibles pendant la guerre, vu que leurs taux d'inflation étaient très élevés que celui des Etats-Unis, le nouveau patron au niveau financier. En France, les différents gouvernements se montrèrent incapables de réduire les dépenses publiques ou d'augmenter les impôts pour diminuer les déficits budgétaires, qui durent être financés par des émissions de nouvelle monnaie. L'Italie connaissait une situation similaire. Quant à Allemagne, la masse monétaire, les prix et le coût des devises furent tous multipliés par plus d'un trillion entre 1922 et 1923. Le 19 septembre 1931, la Grande Bretagne abandonna l'étalon-or, laissant varier librement la livre sterling. La gravité de la situation a conduit les chefs de file monétaires des puissances alliées à réfléchir sur un meilleur système. C'est ainsi que la conférence de Bretton Woods, dans le New Hampshire a eu lieu, en juillet 1944, une conférence monétaire et financière des Nations Unies réunissant, les représentants des 44 nations signataires de la charte de l'ONU. Des deux plans en présence, celui de John Maynard Keynes et d'Harry Dexter White, c'est celui du dernier cité qui sera remanié et retenu. Les principales dispositions de l'accord portent sur les points suivants :
- chaque pays devra progressivement assurer la convertibilité de sa monnaie avec le dollar et les autres monnaies ;
- le dollar est rattaché à l'or au taux fixe de 35 dollars l'once d'or. Le lien avec l'or est donc conservé, mais de façon indirecte pour la plupart des monnaies ;
- les taux de change doivent être fixes. La quantité de monnaie échangée contre une unité de monnaie étrangère ne doit pas varier dans le temps de façon significative. Les pays disposent d'une marge de fluctuation de 1%, c'est-à-dire que les banques centrales doivent intervenir pour maintenir la parité de leur monnaie lorsque celle-ci monte ou descend de plus de 1% par rapport au dollar.
La dévaluation, constat d'échec dans le maintien de parités stables, ne doit être qu'exceptionnelle. Si le déséquilibre est temporaire (déséquilibre conjoncturel), les pays peuvent demander à bénéficier de crédits particuliers, les moyens de paiement internationaux mis à leur disposition permettant de financer les déficits extérieurs. Les pays peuvent de même utiliser les Droits de Tirages Spéciaux (DTS), crées par le FMI. Ces DTS représentent un droit, calculé au prorata de la quote-part, de recevoir des liquidités internationales dont une faible partie seulement devra être remboursée.
Si les deux plans souhaitaient que le monde se dote d'une nouvelle banque centrale, capable d'allouer aux pays déficitaires des réserves pour surmonter leur déséquilibre temporaire, celui de White, proposait en outre que des pressions internationales soient exercées sur les gouvernements nationaux afin qu'ils changent leur politique macroéconomique de façon à servir l'objet d'un équilibre dans les paiements internationaux. Aujourd'hui le FMI compte plus de 150 pays.
Des bases théoriques floues à l'épreuve du temps
Le système de Bretton Woods a vraiment fonctionné à partir du retour à la convertibilité des monnaies européennes en 1958. Mais avec le taux d'inflation de l'économie américaine, la confiance dans le dollar s'en trouve affectée à tel point que les marchés de changes ont connu à la fin des années 60 d'énormes mouvements de fluctuation du dollar. Dans l'impossibilité de stopper ces fluctuations, les Etats Unis durent mettre fin à la convertibilité du dollar en or, le 15 Août 1971. La marge de fluctuation passe de 1% à 2,25%. En 1973, les banques centrales européennes refusent de continuer à soutenir le dollar et renoncent désormais à être rattachées au dollar. Ce fut la fin du système de changes fixes organisé autour de l'étalon-dollar et l'avènement du flottement généralisé des monnaies. L'échec du système de Bretton Woods présageait celui du FMI. Dans un discours prononcé le 13 juillet 1982, Jacques Larosière (ancien directeur du FMI) précisait que le FMI « est une institution monétaire contribuant à l'ajustement économique dans ses pays membres et dans le monde entier ». Ceci revient à dire que lorsqu'un pays connaît un grave déficit de sa balance des paiements, mettant en cause sa monnaie, il peut faire appel au FMI afin que ce dernier lui accorde les moyens financiers nécessaires au rétablissement de sa situation extérieure. Cependant au niveau théorique, le FMI s'est éternisé à croire que le déséquilibre des taux de change venait que du compte des transactions courantes. Or les spécialistes des questions de changes s'accordent à reconnaître que les fondamentaux du taux de change n'expliquent pas parfois les fluctuations de ces derniers. Aujourd'hui, il convient de prendre en compte le bas de la balance des paiements (le compte capital et le compte financier) plutôt que le haut(le compte de transactions courantes). Les crises financières (le Mexique au début de 1995, l'Asie en 1997, la Russie en 1998 et le Brésil en 1998) ont fini par convaincre de l'inaptitude du FMI à jouer son rôle de gardien du système monétaire international.
Le FMI et l'Afrique
La crise de la dette a promu le FMI au rôle de tuteur des politiques économiques des pays en développement et de médiateurs entre créanciers et débiteurs. Le mariage entre l'Afrique et le FMI a commencé avec les programmes de rééchelonnement de la dette couplé à des programmes de réduction de l'absorption d'inspiration monétariste dans les années 83. Cette politique a échoué car les rééchelonnements n'ont pas restauré la capacité de remboursement et d'emprunt des pays. Les banques ont refusé de prêter autrement que dans des plans concertés avec la caution du FMI. Même avec les plans Baker et Brandy, le FMI devait être une caution privilégiée des pays en développement et surtout africains. C'est ainsi que les pays développés avec la complicité des institutions internationales comme le FMI se sont accaparés de manière scientifique et organisée du système économique africain. Les grandes entreprises étatiques porteuses d'espoir ont été cédées aux multinationales occidentales parfois à un franc symbolique. En même temps, des rapports officiels de l'OMS, du FMI et de la banque mondiale inquiètent. Sur une population de 940 millions d'habitants, le revenu moyen annuel est de 600 dollars. 350 millions d'habitants en Afrique subsaharienne vivent avec moins d'un dollar par jour.
Ces rapports disent que la faim tue deux fois plus que le sida et la tuberculose ; selon l'OMS, dans le « classement global du système de santé » sur une échelle de 1 à 191, tous les pays africains se situent dans le bas du tableau : Tchad 178, Angola 187, Nigeria 187, République démocratique du Congo 188, Sierra Leone 191…Ces pays sont pourtant des pays dont le sous sol est riche. L'Afrique est le continent le plus touché par le travail des enfants : 41% des enfants de 5 à 14 ans, soit 80 millions d'enfants. Pour l'OIT, ce nombre va croître pour s'établir à 100 millions en 2015. En 2004, l'Afrique a connu 46 conflits armés, soit 52% au niveau mondial. L'espérance de vie moyenne est passée 49 ans à 45 ans entre 1980 et 2006. Devant ce drame gigantesque et rocambolesque qui frappe l'Afrique, une question revient sans cesse sur les lèvres : qui est responsable ? C'est vrai que l'incompétence, le manque de stratégie et de vision de certains dirigeants africains sans oublier la corruption de l'élite africaine, expliquent en partie la disette de l'Afrique. Mais le véritable goulot d'étranglement demeure la dette galopante injuste qui prive les Etats de ressources financières, les privatisations tous azimuts et le pillage systématiques des ressources naturelles de l'Afrique.
Pour que la dette étrangle l'Afrique et retarde son développement, les pays occidentaux ont cherché à contrôler notre système de production afin de piller les ressources de l'Afrique. C'est ainsi que le FMI, par le truchement de ses programmes d'Ajustement Structurel (PAS) a obligé les pays africains à privatiser les grandes entreprises africaines. Selon l'ONU, les trois quarts des prêts et des crédits n'étaient accordés qu'à condition de privatiser…Entre 1990 et 2000, plus de 3000 entreprises sont passées du secteur public au secteur privé, soit une moyenne de six privatisations par an et par pays. Pour la période de 1990 à 1995, le nombre d'entreprises publiques est passé en Afrique subsaharienne de 6069 à 4058, soit une chute de 33%. En Guinée par exemple, seuls 600 emplois sur 4000 ont été préservés. Même en Afrique du Sud, plus d'un million d'emplois ont disparu en dix ans.
Depuis 2005, le FMI exige encore la privatisation des entreprises restantes, des banques et des assurances, s'opposant même parfois à l'utilisation des recettes pétrolières versées au Fonds de régulation des recettes (FRR). Le FMI s'oppose aussi à l'augmentation des salaires et à la reconstruction par les investissements publics. En vérité, toute cette gesticulation mediatico-scientifique vise à maintenir encore une fois l'Afrique dans l'indigence, dans la colonisation. Avec l'aide du FMI, à travers ses privatisations, depuis l'extraction de la première goutte de pétrole, les compagnies anglo-américaines, françaises et Malaisiennes ont empoché 653 milliards de dollars laissant aux Tchadiens que 62 millions de dollars. Le Nigeria qui est deuxième producteur de pétrole en Afrique, avec des réserves de 2500 millions de barils enregistre 80% de sa population avec moins d'un dollar par jour. La Côte d'Ivoire illustre bien la confrontation des intérêts entre des multinationales comme Bolloré, Bouygues et la volonté du pays à contrôler son système de production. Pourquoi Areva pille l'Uranium du Niger. Pourquoi, le Guinéen ne mange pas à sa faim alors même que son sous-sol est honteusement exploité.
L'alibi de la bonne gouvernance
Pour contrôler donc le système de production des pays en développement et surtout africains, le FMI utilise ses fameuses conditionnalités. Les publications du FMI la définissent en ces termes : « la conditionnalité se rapporte à l'obligation, imposée par le Fonds aux pays membres qui désirent recourir à ses ressources, d'adopter des politiques d'ajustement économique (…). Le lien entre le financement et l'ajustement est au centre de la conditionnalité ». En clair, « la conditionnalité vise à assurer que les mesures prises par le pays membre conduisent, dans des délais raisonnables, à une balance des paiements viable et à une croissance économique soutenable ». Même la conclusion d'un accord de prêts privés nécessite l'aval du FMI ; en effet « l'existence d'un accord de confirmation avec le Fonds est souvent posée comme condition à la conclusion d'accords de prêts privés avec des pays membres du Fonds (…). Les prêteurs privés s'appuient sur les accords de confirmation, parce qu'ils considèrent la conditionnalité du Fonds comme la garantie que le pays membre a élaboré un programme jugé suffisamment satisfaisant par le Fonds pour justifier l'appui du programme au moyen des ressources du Fonds ».
Derrière cette fable économique se cache une volonté manifeste du FMI de contrôler les économies africaines au profit des pays industrialisés et leurs multinationales. Les conditionnalités ne sont ni plus ni moins la prise en main de la politique économique d'un pays par les pseudos experts du FMI, remettant ainsi en cause l'indépendance et la souveraineté de ce pays. De plus en plus, les conditionnalités ont pris la forme de bonne gouvernance. Pour le FMI, « le cœur d'une bonne gouvernance » s'appelle « le libre accès au marché ». Pour Daniel Kaufman, directeur de la gouvernance mondiale à l'institut de la banque mondiale, « les pays qui entreprennent des reformes constatent que la bonne gouvernance est reconnue par les investisseurs étrangers, les bailleurs de fonds, les responsables gouvernementaux et le grand public comme primordiale ».
La difficulté des institutions internationales à définir clairement le terme de bonne gouvernance montre bien leur volonté d'user de l'émotion et de jolis mots pour avoir l'adhésion des populations à leur supercherie. Pour s'en convaincre, il suffit de comprendre l'aveu de Michel Camdessus qui déclarait que le FMI a toujours visé à pousser les pays « à entreprendre des réformes clés concernant le commerce, le marché du travail et d'autres réformes des marchés ». La bonne gouvernance, selon nous, est la volonté d'assurer la participation plus large de tous les citoyens et des organisations, bref des forces vives d'un pays à la conception et à l'application des politiques. La bonne gouvernance, c'est refuser que la richesse d'un pays se concentre entre les mains de quelques individus, laissant les masses populaires dans la paupérisation.
Ce que les pays africains doivent faire
Aujourd'hui, de l'aveu même du FMI et de la Banque mondiale, les thérapies prescrites aux pays en développement ont étés un désastre sur le plan économique et social. Les PAS ont renvoyé les pays africains à l'époque de la colonisation, voire même de l'esclavage puisqu'ils se battent pour rembourser indéfiniment des dettes. Si l'africain n'arrive pas à se soigner correctement, c'est parce qu'on a licencié les médecins, les infirmiers et privé les Etats d'investir dans le public. C'est aussi le cas dans le secteur de l'éducation et de la recherche. Sans honte, les institutions internationales annoncent « un plan de lutte contre la pauvreté » dans le cadre des objectifs du Millénaire (réduction de 50% de la pauvreté pour l'Afrique d'ici à 2015).
Dans cette optique, pour réduire la dette des pays, le FMI met en place un mécanisme assorti des mêmes conditionnalités que les PAS. Si le FMI ne parle plus de PAS, mais de Documents Stratégiques pour la Réduction de la Pauvreté (DSRP), le contenu demeure le même. Parfois aussi, on nous rabâche les oreilles que la bonne gouvernance est la solution au décollage de l'Afrique. L'Afrique n'a pas de leçon à recevoir des experts du FMI ou d'une quelconque institution internationale. Le cas Paul Wolfowitz (ancien directeur de la banque mondiale), coupable de népotisme et de favoritisme n'a t-il pas convaincu plus d'un sur la manque de rigueur de ces institutions internationales ? Le moment est venu pour que les pays africains prennent en main leur destinée. Pour éviter les interventions meurtrières des institutions internationales comme le FMI, les pays africains doivent de moins en moins s'endetter, gérer au mieux les ressources financières tirées de l'exploitation des richesses naturelles. Dans le cas de la zone franc CFA, c'est le lieu de réfléchir sur un régime de change capable d'empêcher le déficit des balances de paiements, au regard des chocs subis.
Les pays en développement et ceux de l'Afrique en particulier doivent approfondir l'idée du président Chavez au sujet d'une Banque du Sud. D'ailleurs, la nouvelle architecture financière internationale (NAFI), définie en juin 1999 sous l'égide du G7 et mise en œuvre, depuis, par le FMI, en réponse aux crises systémiques des années 1990, n'a pas clos le débat sur la raison d'être du FMI. A la lumière des torts que subissent les pays africains, on se demande ce qu'ils font en étant membre de ce « Fonds de Misère Instantanée » car comme le rappelait Joseph TCHOUDJANG POUEMI « le FMI devient une institution inopérante, presque formelle. Ses décisions sont adoptées par les grands pays avec une totale inattention à l'égard des pays du tiers monde. Les débats du comité intérimaire sont entièrement des matières de protocole, sans signification aucune ». Les pays africains doivent refuser d'exécuter les politiques économiques dévastatrices prescrites par le FMI car cette institution est devenue un instrument de torture et de désordre économique.
Dieu bénisse l'Afrique !
[i]Prao Yao Séraphin
Source alterinfo.net[/i]
Publié le 26/08/2008 à 12:00 par sergegrah
Nicolas Sarkozy
L’histoire est-elle en train de bégayer, ou, plutôt, sommes-nous retournés à la case de départ ? Au dix-neuvième siècle déjà, des penseurs d’ascendance africaine, tels qu’
Edward Wilmot Blyden, James Africanus Horton, Alexander Crummel s’étaient dédiés à remettre en question les définitions impérialistes du Nègre qui, en vérité, avait pour but de légitimer et d’expliquer la colonisation et l’esclavage. Cette remise en question de la philosophie impérialiste se poursuivra, au vingtième siècle, par d’autres intellectuels Africains tels que
W.E.B Dubois, Léopold Sedar Senghor, Cheikh Anta Diop, etc. Le but ultime de l’écriture a été, pour tous ces écrivains, de se réapproprier la voix qui leur a été confisquée afin de montrer les failles de l’appareil doxographique impérialiste qui, pendant des siècles, a défini le Nègre comme l’opposé négatif du blanc.
Aujourd’hui encore, alors qu’on croyait en avoir fini avec les théories sur l’humanité ou non du sujet africain, des voix se lèvent partout en Afrique pour appeler à une réplique à Nicolas Sarkozy.
Pourtant, l’histoire nous a montré que toute réflexion anti-coloniale, comme toute discipline qui se définit par rapport à une autre instance, court le risque de ne pas être en mesure de mettre en évidence ses particularités intrinsèques, c’est-à-dire, ce qui fait d’elle autre et non une réaction, une dérive d’une pensée préexistante. La pensée anti-coloniale africaine qui, souvent, se définit par rapport à l’idéologie coloniale, court le risque, comme le suppose son suffixe, de trouver sa condition de possibilité dans le fait colonial et ses avatars. L’un des dangers de cette relation à l’altérité est de penser l’Africain par rapport aux définitions impérialistes du Nègre même si c’est dans le dessein d’aller au-delà de ces définitions. Cette façon de penser ne laisse pas libre cours à la possibilité de penser l’Africain en dehors des cadres conceptuels rigides fixés par la philosophie occidentale depuis le dix-neuvième siècle et implique la répétition du traditionnel assujettissement de l’autre au même. L’autre danger c’est de s’éloigner des questionnements qui préoccupent les masses africaines.
Franz Fanon l’avait compris, qui, dans l’un des textes fondateurs de la pensée postcoloniale Africaine, Les damnés de la terre, avait décidé de s’adresser aux colonisés et non à ceux qui les ont inventés et de regarder vers l’avenir plutôt que de théoriser un retour aux sources.
Cela ne fait l’ombre d’aucun doute, je n’en disconviens point, qu’il était, qu’il est nécessaire de penser le sujet africain, de le définir. Toute définition du sujet africain doit, cependant, trouver ses conditions de possibilités dans les modes de définitions du monde propres aux sociétés africaines. Les questions posées doivent être en relation avec le « qui suis-je ? » que l’Africain lui-même se pose, au lieu de s’inscrire dans la logique centenaire du « tu es… » que l’Occident a établi dans la pensée Afrique. Les intellectuels africains, depuis le dix-neuvième siècle, ont, paradoxalement cependant, défini le Nègre par rapport à l’occident. Résultat : leurs points de vue sur l’Afrique ont souvent eu des accents coloniaux.
Les intellectuels africains qui ont décidé de répondre à M. Sarkozy au lieu de se concentrer sur l’Afrique et les Africains, courent le risque de tomber dans une autre invention ou une autre imagination de l’Afrique.
Il est, en effet, indéniable que Nicolas Sarkozy, tout comme Arthur Gobineau, a été lamentable. Mais M. Sarkozy n’a fait qu’une mauvaise lecture de Senghor et il a pu faire cette lecture de Senghor car, précisément, Senghor lui-même, l’Ethiopien, a été trop prêt des dieux de l’Olympe, non pour leur apprendre les lois de la grammaire et des mathématiques, mais pour leur montrer que lui aussi était homme. Tout comme M. Sarkozy, les Olympiens l’ont pris aux mots et ont compris que l’homme africain avait une essence. Ils se sont concentrés sur leurs propres définitions de la raison et de l’émotion et ont cru que Senghor partageait l’avis de Gobineau. Ils n’auront rien compris de la philosophie de Senghor, qui pourtant s’est égosillé tellement de fois pour rappeler qu’il ne croit pas à une nature prélogique encore moins alogique. Mais rien n’y fait. On ne peut rien n’expliquer à quelqu’un qui sait déjà qu’il sait. Tant que le précepte delphique n’aura pas été inscrit sur tous les murs d’occident, il ne servira à rien d’insister ? Les occidentaux ne comprendront pas car ils ne peuvent pas penser le radicalement différent. Ils sont dans l’impossibilité de sortir d’eux-mêmes et de devenir nègres avec les nègres. Cela est choquant. C’est vrai. Mais qu’est-ce donc qui est plus important ? Que M. Sarkozy et ses acolytes sont ignorants et ne savent pas qu’ils le sont, ou que les Africains eux-mêmes ne savent pas qu’ils ont perdu assez de temps en essayant de répondre aux définitions occidentales de l’Africain ?
Il est temps que l’on s’inscrive dans le même sillage que des penseurs tels que,
Ngugi Wa Thiongo et Cheikh A. Ndao, qui ont décidé de poser les questions qui tiennent à cœur à leurs peuples. Il est temps que les intellectuels africains fassent de l’Afrique, des Africains et de la façon dont les masses africaines pensent l’Afrique, une priorité. Nul ne doit tomber dans le même piège que les pionniers de la pensée Africaine qui ont passé toutes leurs vies à répondre à l’occident et à ne s’adresser qu’à l’ancien maître. Mettons nous à l’école de
Franz Fanon qui, comme le remarque
Jean Paul Sartre dans
Orphée noir, inscrivait un paradigme nouveau dans l’historiographie de la pensée africaine en ce sens qu’il ne s’adressait plus à l’occident mais à ses frères opprimés.
Il est temps que la post-colonie soit postcoloniale. Il est primordial que les intellectuels Africains parlent aux africains. Il est vital que les Africains réfléchissent sur la façon dont les Africains, dans les rues de grand Dakar, de boulkasoumbougou, des Médinas, ou dans les campus de Dakar, d’Abidjan, ou de Lomé, comprennent les textes, de
Cheikh Anta Diop, de Léopold Sedar Senghor, de V.Y Mudimbe ou de Souleymane Bachir Diagne et écoutent les vers de
Didier Awadi, de Fela Kouti, ou de
Tiken Jah Fakoly. Il est plus important de penser le mépris que les Nègres ont pour les Nègres, c’est-à-dire pour eux-mêmes. Il nous faut comprendre et accepter que l’ignorance de M. Sarkozy est moins choquante que l’attitude des enfants de nos sœurs et frères qui parlent mieux français que wolof. Sarkozy est plus excusable que tous nos frères et sœurs qui sussurent et plastronnent, à longueur de journée, dans les salons de la condescendance. Il est plus alarmant que nous méprisions tant nos cousins à qui nous octroyons si fièrement le sobriquet de kaw kaw.
Il est temps de se demander si, en 2008 encore, Fanon a toujours raison de dire qu’il n’y a qu’un seul destin pour le Nègre, c’est être blanc. Pose la question à ton voisin. Ou, comme le disait Xuman bou Pee Froiss, Siensal !
Dr. Cheikh Thiam
Assistant Professor, Linfield College, USA
Source : www.congopage.com
Publié le 25/08/2008 à 12:00 par sergegrah
A partir de 7 ans
Une couverture multicolore. Une illustration d’Annick Assemian montrant des milliers de cavaliers habillés en or, des colonnes de griots et musiciens louant la gloire, la générosité d’un homme richissime sur un cheval escorté de guerriers brandissant leur sabre. Tout ceci donne au texte des allures d’un récit relatant des exploits d’un roi conquérant. Quant au titre, Kolou le chasseur, il fait penser à une histoire dramatique, voire tragique. A première vue, l’on aperçoit à travers ce hiatus formel une sorte d’oxymoron. Non ! Erreur hâtive d’appréciation.
Kolou le chasseur est un conte écrit par Serge Grah et coédité par Aniss Editions et Les Classiques ivoiriens. C’est un récit dense qui introduit le lecteur dans un monde de croyances diurnes et nocturnes et de mystères profonds.
Le tragique des consciences
En revanche, ce récit restitue le fonctionnement des sociétés africaines en pleine métamorphose, en pleine déstructuration. Serge Grah note, d’une manière subtile, les moments de fluctuation et de transformation dans des mouvements épaississant le tragique des consciences : le déni, la médisance, la jalousie, la haine, le mensonge.
En effet, ce récit relate l’histoire d’un chasseur courageux nommé Kolou. Un jour, revenant de la chasse, heureux et lourdement chargé, soudain il entend des cris…Les voix viennent d’un trou où sont tombés Touwo l’être humain, un rat et un serpent. Kolou prit de compensions va les sauver tous sans tenir compte des sauts d’humeur de l’homme. Boté, le rat respecte sa parole donnée en rendant effectivement le chasseur l’homme le plus riche de la contrée. Touwo, jaloux trouve nuitamment le Roi pour lui raconter des balivernes. Courroucé, le Roi sans aucune forme de procès condamne Kolou à mort. Bona, le serpent ayant une dette envers le chasseur le sauve.
Mais chose étrange Bona permet, grâce à sa ruse, à Kolou d’épouser la fille du Roi. Touwo, le jaloux, le médisant meurt pour sauver la princesse de la morsure mortelle de Bona.
Un cheminement…
Ce texte, loin d’être abscons, est un cheminement, un conte initiatique au sens noble du terme. Ce récit tente de montrer les espaces par lesquels s’insinue traîtreusement le mal dans les cœurs des hommes. Ce mal qui pousse l’homme envieux, jaloux à assassiner son semblable. La mort de Touwo est un avertissement, une mise en garde. Ne dit-on pas que le salaire du péché c’est la mort ? Certes ! Cependant le conte de Serge Grah dépasse cette symbolique religieuse pour retracer le cercle violent dans lequel vivent les hommes.
On le voit, ce texte se fait chemin qui amènerait à la reconnaissance du bienfait. Dans ce cas d’espèce, la mort vient rétablir l’équilibre entre l’homme et son milieu sociopolitique. La mort n’est pas une malédiction mais plutôt une expérience historique menant les monstres dévorateurs des consciences à changer de comportement, à humaniser leur acte, leur vision du monde.
L’idéologie de Kolou le chasseur
Ce conte au second degré de lecture interpelle tout lecteur. Serge Grah vise dans ce récit un autre but : dénoncer, à travers l’attitude de Touwo et du Roi, le despotisme et l’injustice ; et aussi montrer que tout acte que l’on pose a une conséquence. L’acte gratuit n’existe pas. Du coup ce texte pour enfants devient philosophique.
Ce récit, qui n’a pas de formules codées d’ouvertures spécifiques au conte, aurait bien pu être considéré comme un texte ordinaire tellement les faits narrés ont prise sur la vie réelle. Mais l’auteur, faisant jouer ses qualités de conteur, avec bien sûr la complicité de l’illustratrice Annick Assemien, a su donner l’illusion en prenant quelque distance avec le réel.
Pour Serge Grah le bienfait n’est jamais perdu, alors tâcher de faire le bien autour de nous…
Par Auguste Gnaléhi
Critique littéraire
augustegnalehi@hotmail.com
http://augustegnalehi.centerblog.net/
Publié le 25/08/2008 à 12:00 par sergegrah
L’Université Charles Louis de Montesquieu, en marge du Festival de la Route des Reines, des Rois et des Chefs traditionnels, qui a débuté depuis le 3 août 2008 à Adzopé, a initié un colloque sur le thème de « Livre et Paix ». C'était le 9 août dernier à l'Alliance Franco-ivoirienne d'Abengourou.
Puisqu’il faut examiner la question, il importe de situer « Livre et Paix » dans le contexte de la crise ivoirienne, de les définir afin de comprendre les enjeux du rapport que le Livre et la Paix peuvent avoir entre eux.
I- AXES DEFINITIONNELS
1- Qu’est-ce que le Livre ?
Le Livre est défini par Littré comme une réunion de plusieurs feuilles servant de support à un texte manuscrit ou imprimé. Pour l'Académie française un Livre est un « assemblage de feuilles manuscrites ou imprimées destinées à être lues.. ». Une définition plus précise est donnée par l'Unesco : « Publication non périodique imprimée comptant au moins 49 pages, éditée et mise à la disposition du public ». A partir de ces descriptions matérielles, trois fonctions du Livre peuvent être retenues : support de l'écriture, diffusion et conservation de la Mémoire d’un peuple. Le Livre a donc une fonction nécessaire dans la mesure où il répond à des besoins spécifiques de connaissances et de transformations des membres d’une société. On peut donc ajouter, sans risque de se tromper, que le Livre est un instrument de communication et de dialogue.
2- Qu’est-ce que la Paix ?
Difficile question puisqu'on ne ressent l’importance de la Paix que lorsqu'elle est absente. Pourtant, sans aucun doute, tout le monde y aspire. Et sans doute, plus les Ivoiriens aujourd’hui. Malgré 4 années de crise aigues, on peut aisément savoir que les Ivoiriens ne veulent pas de la guerre. La Paix se définirait-elle par ce qu’elle n’est pas, en l’occurrence, qu’elle n’est que l’absence de conflit et de violence ? Le petit Larousse, édition 1999, ne dit pas autre chose quand il définit la Paix comme « la situation d'un pays qui n'est pas en guerre. C'est un état de concorde, d'accord entre les membres d'un groupe, d'une Nation, c'est la tranquillité, la quiétude exempte d'agitation, de discorde ». Mieux, la Paix est un facteur déterminant de développement.
Au-delà de ces définitions, on reste encore à s’interroger sur l’apport du Livre au retour de la Paix en Côte d’Ivoire. Comment le Livre en tant que support de la pensée s’oppose-t-il à un état de guerre ? En quoi le Livre contribue-t-il à favoriser un état de Paix ? Et aussi, pour qui écrit-on ? Pourquoi et comment écrire ? La pertinence de ces questions montre la difficulté que nous avons à démontrer comment dans la pratique le Livre interagit sur un processus de Paix. En effet, ce processus ne se limite pas à un accord politique. Bien au contraire, il suppose l’investissement de toutes les populations qui ont à comprendre et à porter les enjeux politiques, mais surtout sociaux, économiques et culturels d’un tel processus. Cela nécessite de fait la mobilisation de tous les acteurs sociaux intermédiaires de la société civile, c’est-à-dire de ceux qui participent en premier lieu à la reconstruction d’un environnement de paix. Ce sont notamment les rois et chefs traditionnels, les intellectuels, les écrivains, etc. Ces écrivains dont le rôle est d’éclairer les populations en leur permettant de comprendre les réalités d’un processus de paix, par exemple, sont des catalyseurs essentiels. Car ils participent activement à ce que le sociologue allemand Norbert Elias a pu appeler « processus de civilisation » et qui se trouve être le corollaire indispensable du processus de paix.
II- LE LIVRE ET LA PAIX : QUEL RAPPORT ?
1- De l’influence du Livre
Le Livre procède comme d’un lieu vide qui lui a été aménagé pour réaliser ses prouesses. Celles-ci sont variées. Elles ont toutes les dimensions, toutes les formes, toutes les couleurs. L'impact peut être minuscule et mal discernable ou bien brutal. Le livre peut tracer les chemins d'une vocation ou modifier un engagement. Certaines personnes ont ainsi trouvé le courage de persévérer dans leur vie rien qu'en puisant des leçons d'énergie dans le Livre…
Comme on le voit, le Livre que nous lisons n’est pas à proprement parler un livre, mais une personne avec qui nous discutons et, qui nous apportent toujours quelque chose de fabuleux. Ainsi, le Livre nous éduque, nous façonne, nous modèle. Quelquefois, beaucoup plus que l’éducation familiale que nous avons reçue. Pour ainsi dire, Le livre est un ami qui nous prête une oreille attentive quand nous en avons besoin. A quelque moment que ce soit.
2- L’exemple de l’ouvrage « La Paix par l’écriture »
Oui, trouver la Paix à travers l'écriture
Puisque les larmes n’ont pas suffit à calmer ma peine, j’écris
Ecrire pour évacuer les maux par les mots
Ecrire pour ne pas me laisser empoisonner par ma douleur
Ecrire pour ne pas transmettre ma haine
Ecrire pour canaliser la colère que je sens monter en moi
Ecrire pour réaliser qu'au fond c’était une vilaine parenthèse
Ecrire pour Pardonner
Ecrire pour guérir
Mais écrire, surtout, pour Demain.
Est-ce cela l’intime vocation des ouvrages qui ont été écrits sur la crise ivoirienne ? Nous aider à comprendre la réalité de la crise ? Soulager notre peine… Nous emmener à pardonner ? Comment est-ce possible ? Sinon, comment faire pour que ce couple dans sa relation puisse concourir à la Paix ?
Des jeunes à travers un livre collectif dont le titre évocateur et bien à propos est « La Paix par l’écriture », nous en donnent peut-être un début de réponse. Il faut souligner que ce titre est d’abord le thème de l’édition 2007 du concours littéraire « Les Manuscrits d’Or » organisé chaque année par Vallesse Editions. Un concours qui met en compétition des jeunes vivants sur le territoire national de Côte d’Ivoire dans les genres de la Poésie, de la Nouvelle et du Théâtre. Il s’agissait pour ces jeunes de produire des textes qui soient en rapport avec la situation de crise que nous vivons depuis le 19 septembre 2002. C’est-à-dire, traiter des méfaits de la guerre, promouvoir la paix, la tolérance, le pardon, la fraternité, les valeurs morales, le respect de l'autorité du chef, etc.
Ces jeunes, pour certainement avoir été témoins ou acteurs durant les moments forts de la crise, ont su exprimer les émotions qui les envahissaient et torturaient leur âme. Ainsi, dire les mots qui accompagnaient ces émotions, a permis eux jeunes gens de mettre un terme à leur souffrance, de se libérer, mais aussi et peut-être surtout de libérer tous ceux qui viendraient à lire leur témoignage. Le but étant de faire vivre les témoignages et d'en transmettre la leçon, et dans le cas d’espèce… par le Livre qui créerait le rempart qui empêche le mal de continuer sa course et de propager son venin.
A travers leur Livre, ces jeunes par le Livre venait de contribuer à la reconstruction d'une Côte d'Ivoire Nouvelle en tirant les leçons de ce passé récent ; ils venaient de déconstruire certaines idéologie d'exclusion, de haine et de violence. Voilà le Livre en plein dans le processus de paix.
3- Le Livre et la Paix
Il n’y aucun doute que le Livre puisse être non seulement d’un apport essentiel au processus de Paix, mais aussi à maintenir un climat de concorde. Mais se pose à nous une question particulièrement épineuse : comment faire en sorte que le Livre participe effectivement et efficacement à créer cet environnement de Paix ? L’évidence est qu’il faut lire. Que les leaders et autres faiseurs d’opinion créent en eux l’amour du Livre et le besoin de lire… Que les ministres lisent, que les intellectuels lisent, que les Reines, Rois et Chefs traditionnels lisent, que les jeunes lisent. En somme, que le peuple tout entier lise. Le Livre, disons la lecture et plus la Culture, nous donne des outils pour que nous devenions acteur de notre propre vie et nous offre des moyens qui nous permettent d’effectuer des choix judicieux pour nous-mêmes et pour notre Nation.
Force est donc de constater à ce niveau de notre intervention, que le Livre a un rôle fondamental à jouer dans la consolidation de la conscience citoyenne, dans la promotion d’un comportement civique et dans l'amélioration des relations entre Ivoiriens, mais aussi de comprendre l’urgence de l’intégration des peuples comme solution à beaucoup de nos problèmes africains…
Il faut donc Lire, disions-nous. Et qu’on ne brandisse plus l’argument, de plus en plus fallacieux, de la cherté du Livre. Car si nous n’arrivons pas à développer en nous l’Amour du Livre et le besoin de Lire, même à 500 F CFA le Livre, personne ne viendra l’acheter... Quand vous allez chez certains ivoiriens et même chez bon nombres d’intellectuels, jetez un regard discret dans leur salon. Vous vous rendrez compte que la bibliothèque, si elle existe, ne contient malheureusement que de la vaisselle…des ustensiles de cuisines. Comment le Livre peut-il être vecteur de Paix si ceux auxquels il est destiné s’en désintéressent ? Voilà pour nous la question principale ? Or par le Livre, on pourrait donner aux enfants d’aujourd’hui et à ceux de demain, les armes essentielles pour comprendre la Paix et, la maintenir vivante. Parce que le Livre aura fait disparaître notre incultisme, notre ignorance et notre incapacité à comprendre les choses les plus banales du fonctionnement des sociétés humaines. Levain sur lequel poussent très souvent toutes les formes d’exclusion, de haine, d’intolérance, et finalement de guerres. S’il arrive donc aux Ivoiriens de croire que l’instruction, l’éducation, la Culture coûtent chères, qu’ils continuent d’essayer l’ignorance. Ils verront bien la différence de coût.
Qu’il nous soit donc permis, au terme de notre propos, de saluer l’initiative de l’Université Charles Louis de Montesquieu qui a engagé la réflexion autour du Livre et de la Paix, avec certainement pour ambition d’offrir aux Ivoiriens un nouvel acte civique qu’on pourrait bien intitulé : « Lire pour la Paix »… Ecrivons donc pour la Côte d’Ivoire ! Lisons pour la Côte d’Ivoire et pour l’Afrique !
Je vous remercie !
Serge Grah
Communication au Colloque "Livre et Paix"
Abengourou, le 9 août 2008
Publié le 13/08/2008 à 12:00 par sergegrah
Le rapport d'une commission d'enquête rwandaise sur le génocide, publié mardi 5 août à Kigali, accuse la France d'avoir été "au courant des préparatifs" et participé aux principales initiatives" de sa mise en place ainsi que de "sa mise en exécution". La France a rejeté mercredi 6 août les conclusions de ce rapport, les jugeant "inacceptables". [
b]Pour vous, un extrait dudit rapport.
I. Implication de la France pendant le génocide, avant l'opération Turquoise
Dans la soirée du 6 avril 1994, aux alentours de 20 heures 30. L’avion du président Habyarimana, de retour de Dar es-Salaam où ce dernier s'était rendu pour un sommet ultime consacré à la crise rwandaise, est abattu en plein atterrissage à l'aéroport de Kanombe (Kigali). De ses occupants, aucun ne survit. Dès cette soirée même, les militaires de la Garde présidentielle, du bataillon de parachutiste et de celui de reconnaissance ainsi que des miliciens interahamwe dressent des barrières sur tous les grands axes routiers et dans plusieurs quartiers de la capitale, et les tueries commencent. Le lendemain en milieu du jour, on apprend que le Premier ministre du gouvernement de transition et beaucoup de ses ministres ont été assassinés, et que des massacres ciblés visant les opposants hutu et plus particulièrement les Tutsi s'étendent sur l'ensemble du territoire national. Le génocide annoncé1 commence ainsi, et c'est dans ce contexte que la France envisage à nouveau d'envoyer un contingent militaire au Rwanda. Cette intervention militaire qui a duré du 9 au 12 avril 1994 se verra attribuer le nom de code Amaryllis.
1. Justifications officielles d'Amaryllis
La principale justification donnée à l'opération sera l'évacuation des ressortissants français et étrangers. L'opération se fait alors que la campagne de massacres des Tutsi devient systématisée dans Kigali et s'étend très rapidement à l'intérieur du pays, et la France décide officiellement et publiquement de ne rien faire pour faire cesser ces massacres.
1.1. Protection des ressortissants français, européens et étrangers
La décision de secourir les Français et autres expatriés vivant au Rwanda n'est pas prise dès l'assassinat du président Habyarimana, le 6, ni le lendemain, lorsque la campagne de massacres commence à Kigali, le 7 et une partie de la journée du 8 avril. Les responsables politiques et militaires analysent d'abord la situation pour pouvoir réagir au moment opportun, ce faisant ils mettent en avant la capacité ou pas des FAR de contrôler la situation face au FPR.
Le 7 avril, Bruno Délaye note dans le compte rendu d'une réunion de la « cellule de crise » implantée à l'Elysée : «Pour l'instant nos ressortissants ne sont pas menacés et aucune évacuation n'est envisagée ». Le général Quesnot est du même avis : « Les ressortissants français (450 à Kigali) ne semblent pas menacés dans l'immédiat.
Certaines familles isolées ont été regroupées à proximité de l'ambassade». Le chef de Etat-major particulier du président Mitterrand semble encore privilégier l'hypothèse selon laquelle « les forces armées rwandaises seraient en mesure de contrôler la ville en contenant le bataillon FPR de huit cents hommes et les éléments infiltrés" », sans exclure toutefois que l'armée rwandaise puisse être « incapable de tenir le nord du pays d'où pourrait repartir une nouvelle offensive FPR avec un fort soutien logistique ougandais ».
Malgré la décision de ne pas évacuer immédiatement, des mesures de préparation sont prises, incluant la mise à jour des plans de protection et d'évacuation des ressortissants français et belges en collaboration avec le bataillon belge œuvrant au sein de la MINUAR. En outre, deux bataillons et une unité de santé sont mis en alerte à Bangui, Libreville et Ndjaména. Au vu de l'histoire de l'action française au Rwanda, la position d'attente préconisée par les différents responsables français s'accompagne d'une volonté de ne pas mettre la France en avant. «Matignon et le Quai d'Orsay souhaitent, dans cette nouvelle crise rwandaise qui risque d'être plus meurtrière, que la France ne soit pas en première ligne et limiter notre action à des interventions à l'ONU pour que la Mission des Nations unies au Rwanda (MINUAR) remplisse sa mission de sécurité à Kigali (ce qu'elle n 'a pas réellement fait jusqu’ici) ».
La décision d'évacuer est prise lorsque le 8, vers 19 heures, l'ambassadeur Marlaud notifie au Quai d'Orsay que « la sécurité [des] ressortissants est menacée et justifie l'évacuation ». Cette demande est provoquée par la nouvelle de l'assassinat du gendarme français Didot et de son épouse, la mort de son collègue Mayer sera connue plus tard Ces gendarmes français faisaient secrètement l'écoute des communications. L'ambassadeur Marlaud estime qu'ils ont été assassinés par le FPR, mais un certain nombre de faits contredisent cette affirmation.
L'évacuation simple des ressortissants français et étrangers n'est pas la seule option envisagée. Une ligne de clivage se dessine entre la présidence de la République française et le gouvernement constitué par l'opposition de droite en cette période de cohabitation. « [Le chef d'état-major particulier du président Mitterrand, le général Quesnot] Refusant à se résigner à des nouveaux 'massacres et contre massacres, il préconise une intervention plus ambitieuse de l'armée française afin de protéger ou évacuer la communauté étrangère, de stabiliser les FAR de l'intérieur, de rétablir l'ordre à Kigali, et de s'interposer entre les belligérants de manière à stopper l'offensive du Front patriotique. » L'option d'appui direct aux FAR est rapidement écartée notamment par le Premier ministre E. Balladur et dans une certaine mesure le ministre des Affaires étrangères A. Juppé. II ne fallait pas replonger « dans le bourbier rwandais » ni « interférer dans le jeu politique rwandais ».
L'opération se limitera essentiellement à l'évacuation des ressortissants français et étrangers ainsi que des proches du président Habyarimana, mais comme nous le verrons plus loin, elle aura aussi approvisionné les FAR en munitions et laissera dernière elle des militaires continuer à soutenir les FAR engagées dans le génocide. Enfin, malgré les capacités d'influence importante de la France sur ces dernières ainsi que sur les responsables politiques en train d'organiser le massacre systématique de la population tutsi malgré la présence d'une force armée non négligeable cinq jours durant au tout début du génocide, la France va opter pour n'intervenir en rien, alors que les massacres sont en cours.
1.2 La proclamation de la décision de non intervention dans les massacres en cours
Au 10 avril, l'opération Amaryllis est composée de 464 soldats d'élite, la collaboration entre les troupes françaises et les FAR est excellente. Les instructeurs français des unités d'élite des FAR les plus impliquées dans les tueries sont encore présents à Kigali. L'ambassadeur de France a encouragé l'homme fort du moment, le colonel Bagosora à prendre les choses en main, l'ambassadeur Marlaud, abrite à l'ambassade l'essentiel des hommes et femmes politiques du régime Habyarimana, mais aussi un nombre important de ceux qui forment le nouveau gouvernement intérimaire pour la constitution duquel il a été consulté. Ceci montre l'influence déterminante que la France avait sur le processus politico-militaire au tout début du génocide et sur les hommes qui l'organisent.1 Pourtant la France décidera de ne strictement rien faire pour arrêter les massacres.
A aucun moment, des faits ou rétrospectivement, l'ambassadeur Marlaud n'évoquera une quelconque intervention politique auprès des acteurs militaires et politiques pour l'arrêt des massacres.
S'agissant de l'intervention militaire, l'inaction face aux massacres est prescrite par l'ordre d'opération d'Amaryllis du 8 avril, 1994, qui stipule que: « le détachement français adoptera une attitude discrète et comportement neutre vis-à-vis des factions rwandaises ». Les ministres Alain Juppé et Michel Roussin, qui se chargent d'expliquer les motifs de l'opération Amaryllis expriment sans ambiguïté le refus de la France de tenter d'arrêter les massacres. Miche Roussin explique le 11 avril les limites de l'intervention française : « // ne s'agit pas, pour la France, d'intervenir militairement au Rwanda. Il est clair que notre mission n'a qu'un caractère humanitaire visant à rapatrier nos ressortissants et leurs familles » Alain Juppé le même jour, est plus explicite dans le rejet d'une intervention visant à arrêter les massacres : « La France peut-elle faire la police dam l'univers entier ? A-t-elle les moyens et la responsabilité d'empêcher, sur l'ensemble de la planète, les peuples de s'entretuer ? »
Ce refus d'intervenir pour arrêter les massacres en cours de la part du gouvernement de droite peut s'expliquer par une volonté de prise de distance ave la gestion mitterrandienne de la question rwandaise, mais il se fonde aussi sur une vision ethniste et tribale de l'Afrique en général et du Rwanda en particulier, où les massacres interethniques seraient une fatalité qu'il faut se résoudre à accepter. Ainsi, en privé, le Premier ministre Balladur aurait dit : « Ils se sont toujours massacrés ainsi ! Pourquoi voulez-vous que cela cesse ? »
Du côté de la présidence française, nous l'avons vu, par l'intermédiaire du général Quesnot, la proposition d'une action armée pour arrêter les massacres est couplée avec un appui militaire français afin de s'assurer de la victoire des FAR sur le FPR. Cette option est partagée par le colonel Bach, chef du détachement spécialisé d'Amaryllis, qui estime qu'il était encore tout à fait possible de renverser la situation militaire et éviter la défaite des FAR, par ailleurs engagées dans les massacres. « Rien ne laissait en effet présager à ce moment-là une victoire du FPR, les FAR résistaient tout à fait correctement [...], Il aurait suffit de très peu de chose (quelques conseillers militaires français) pour que l'on assiste à un renversement de situation. Juin 1992 et février 1993 auraient pu parfaitement être 'rejoués' en avril 1994 ».
Le 13 avril, soit près d'une semaine après le début des massacres alors qu'ils avaient atteint un niveau d'intensité exceptionnel et que le rôle d'organisateur de ces massacres du gouvernement intérimaire était bien connu, face aux difficultés militaires de ce gouvernement, le président Mitterrand s'inquiète du sort de celui-ci : « Il serait étonnant que le gouvernement de Habyarimana ne trouve pas un endroit sûr où il puisse tenir quelques temps »3. Dans ces conditions il n'est pas étonnant que la France n'ait pas cherché en aucune façon d'arrêter les massacres lors de l'opération Amaryllis.
2. Les faits reprochés à la France
2.1 Soutien politique aux organisateurs du génocide
Après la mort du président Habyarimana et le début du génocide, la France apporta au gouvernement intérimaire un soutien politique afin de faciliter son acceptation auprès d'autres Etats et des instances internationales. Ce soutien se manifesta notamment par des conseils politiques donnés aux meneurs des massacres lors de la formation du gouvernement intérimaire, l'évacuation privilégiée des extrémistes hutus et l'abandon des employés tutsi des institutions françaises au Rwanda. Les forces françaises déployées au Rwanda en avril 1994 n'essayèrent pas d'enrayer la furie meurtrière des militaires et des miliciens qui massacraient des civils devant leurs yeux.
2.1.1 Implication dans la formation du gouvernement intérimaire
Dès la matinée du 7 avril 1994, de nombreux dignitaires du régime de Habyarimana parmi lesquels figuraient des partisans de l'extermination des Tutsi se regroupèrent dans l'enceinte de l'ambassade de France où ils furent hébergés avec leurs familles. Il y eut environ deux cent Rwandais, se souvient Joseph Ngarambe, qui y arriva le 10 avril. Ceux qui s'y regroupèrent avaient de prime abord peu de raisons de craindre pour leur sécurité, car ils faisaient partie, pour la plupart, du cercle rapproché du parti présidentiel et du Hutu power. La plupart d'entre eux jouèrent un rôle actif dans le génocide et sont aujourd'hui soit recherchés par la justice, soit en jugement devant le TPIR, où condamnés par cette juridiction, ou visés par des plaintes devant des juridictions nationales d'autres Etats.
Pendant leur séjour à l'ambassade de France à Kigali, ils contribuèrent à former le cabinet ministériel du gouvernement dit intérimaire qui orchestra et supervisa l'exécution du génocide. Un certain nombre de ces personnalités réfugiées à l'ambassade de France feront partie du gouvernement intérimaire comme on peut le voir sur ce tableau. La formation du gouvernement intérimaire fut pilotée par le colonel Théoneste Bagosora, avec la collaboration des chefs des partis « power » ou des factions power des partis de l'opposition.' Cousin de l'épouse du président Habyarimana, Bagosora a été formé à l'Ecole de guerre à Paris, où il a obtenu un brevet d'études supérieures militaires. Il occupa successivement les fonctions de commandant adjoint de l'Ecole supérieure militaire de Kigali et de commandant de l'important camp militaire de Kanombe, de 1988 à 1992, dans lequel opéraient des officiers et instructeurs français, avant sa nomination au poste de directeur de cabinet au ministère de la Défense en juin 1992. Mise à la retraite de l'armée le 23 septembre 1993, il continua néanmoins à exercer ses fonctions de directeur de cabinet jusqu'à son départ du Rwanda en juillet 1994. Il est l'un des principaux organisateurs du programme d'autodéfense civile au cours duquel des distributions d'armes furent effectuées aux civils hutu qui avaient reçu un entraînement militaire, parfois assurée par des militaires français . Selon Filip Reyntjens, c'est Bagosora qui, dans la nuit du 6 au 7 avril 1994, entre 2h et 7h du matin, à partir du ministère de la Défense, donna des ordres de massacres à la garde présidentielle, au bataillon de reconnaissance et au bataillon para commando avec lesquels ils disposait d'une liaison radio directe et privée". Il est aujourd'hui poursuivi par le TP1R comme organisateur du génocide.
L'ambassadeur français. Jean-Philippe Marlaud, s'impliqua personnellement, aux côtés du colonel Bagosora, dans la formation du gouvernement intérimaire, jusqu'à la suggestion de certaines personnalités appelées à en faire partie. D'après les déclarations de l'ambassadeur Marlaud à la MIP. Dès le 7 avril, en compagnie du colonel Jean-Jacques Maurin, il avait « effectué une démarche auprès du colonel Théoneste Bagosora, le directeur de cabinet du ministre de la Défense, ce dernier étant en déplacement au Cameroun. Il lui avait dit qu’il fallait reprendre le contrôle de la situation et que les Forces armées rwandaises devaient coopérer avec la MINUAR, mais cet avertissement s'était avéré inutile et la situation avait continué de s’aggraver. »
Les tendances politiques radicalement anti-tutsi et contre les partis politiques de l'opposition modérée du colonel Bagosora étaient de notoriété publique. Ainsi, en juin 1992, lorsque le nouveau gouvernement de coalition dirigé par l'ancienne opposition a démis de leurs fonctions les anciens chefs d'état major de l'armée et de la gendarmerie à cause de leurs positions politiques extrémistes, le président Habyarimana avait tenté de faire nommer Bagosora au poste de chef d'état-major des FAR, les partis de l'ancienne opposition refusèrent du fait de ses orientations politiques extrémistes. C'est le même colonel Bagosora qui après avoir participé à une partie des négociations des Accords d'Arusha avait le 8 janvier 19936 «manifesté ostensiblement son opposition aux concessions faites par le représentant du gouvernement. Boniface Ngulinzira, ministre des Affaires étrangères, au point de quitter la table des négociations. Le colonel Bagosara a quitté Arusha en déclarant qu'il rentrait au Rwanda 'pour préparer l'Apocalypse'.)) Cette déclaration, largement relayée dans la presse rwandaise, avait fortement choqué à l'époque.
L'adoubement que constituait la démarche de l'ambassadeur Marlaud et du colonel Maurin demandant à Bagosora de prendre « le contrôle de la situation » est bien exprimé par l'ancien Premier ministre du gouvernement intérimaire. Jean Kambanda, lors de son interrogatoire du 26 septembre 1997 par deux enquêteurs du TP1R. A la question de savoir si le colonel Bagosora avait rencontré une opposition de la part des plus hauts responsables militaires à son intention de prendre le contrôle du comité militaire de crise constitué durant la réunion du 7 avril à l'état-major, Kambanda répond : « - Jean Kambanda : Oui à son projet de prendre le pouvoir [...] Et on lui a plutôt conseillé de demander avis à l'ambassadeur de France.
Le soutien accordé par l'ambassadeur Marlaud à celui qui est aujourd'hui considéré comme le principal organisateur du génocide et la protection accordée aux membres les plus radicalement extrémistes du Hutu Power réfugiés à l'ambassade tranche fortement avec la façon dont le diplomate français a traité le cas du Premier ministre en exercice, Agathe Uwilingiyimana. Celle-ci représentait l'autorité politique légitime en tant que chef du gouvernement. Elle était, sur le plan légal, la personne autorisée pour assurer la vacance du pouvoir. Mais elle avait peut-être le désavantage aux yeux de l'ambassadeur français d'être opposée au Hutu Power. Le Premier ministre Uwilingiyimana était intervenue le matin du 7 avril sur RFI en lançant un vibrant appel à la paix et à l'arrêt des violences. Cherchant à se rendre dans les studios de la radio nationale, les FAR l'empêchèrent de rejoindre Radio Rwanda pour adresser un message à la nation. Par cette intervention radiodiffusée le matin du 7 avril, alors que plusieurs personnalités de l'opposition étaient déjà assassinées, la France savait que le Premier ministre rwandais était en vie et en danger de mort. Or, entre la résidence du Premier ministre et l'ambassade de France, il y avait une distance ne dépassant pas 500 m ! Elle fut exécutée tout près de chez elle entre 1 Ih et 12h. Elle aurait pu être sauvée si l'ambassadeur français l'avait voulu.
Auditionné par la MIP, Marlaud reconnut avoir effectivement eu des rencontres avec des responsables politiques qui ont mis en place le gouvernement intérimaire :
« La matinée du 8 avril avait été marquée par [...] l'arrivée à l'ambassade de France de plusieurs ministres. Ces derniers ont alors tenu une réunion au cours de laquelle ils ont fixé trois orientations : remplacer les ministres ou les responsables morts ou disparus, tenter de reprendre en main la garde présidentielle en vue d'arrêter les massacres et, enfin, réaffirmer leur attachement aux accords d'Arusha. Ils se sont néanmoins refusé à nommer M. Faustin Twagiramungu Premier ministre en remplacement de Mme Agathe Uwilingiyimana ».
Concluant sur l'audition de Marlaud, la MIP écrit : « Vers 20 heures [le 8 avril], l'ambassade a été informée de la nomination d'un Président de la République et d'un Gouvernement intérimaire. La composition de ce gouvernement était apparemment conforme aux accords d'Arusha puisqu 'elle prévoyait une répartition des portefeuilles entre partis politiques ».
L'ambassadeur Marlaud travestit la réalité. Car le gouvernement intérimaire ne rassemble que les représentants des partis membres de la coalition Hutu Power ainsi que les factions Hutu Power dissidentes des partis d'opposition. Cette coalition Hutu Power était, depuis la fin de l'année 1993, radicalement contre les Accords d'Arusha et préconisait le massacre des Tutsi et des responsables politiques hutu et tutsi fidèles au processus de paix d'Arusha. La formation du gouvernement intérimaire, étape indispensable à la réalisation du programme génocidaire, avait nécessité au préalable l'assassinat des responsables politiques opposés à la coalition hutu power, dont le Président de l'Assemblé nationale et le Premier ministre, Agathe Uwilingiyimana, qui, constitutionnellement, devait assumer l'exercice du pouvoir, du fait de la disparition du chef de l'Etat. Quelques rares responsables politiques non Hutu Power avaient réussi à se cacher. Ainsi, la formation du gouvernement intérimaire est la manifestation du coup de force porté contre les Accords d'Arusha et l'étape politique nécessaire à la commission du génocide. L'ambassadeur Marlaud après avoir contribué à sa formation, cherche quatre ans plus tard à légitimer le gouvernement qui a orchestré le génocide.
Dès sa formation, l'ambassadeur Marlaud s'employa à obtenir le soutien diplomatique à ce gouvernement auprès des partenaires européens. Dans le courant de l'après-midi 8 avril, il téléphona à son homologue belge, Johan Swinnen, et lui communiqua une liste de ministres retenus en lui demandant de lui accorder son appui, en invoquant le motif selon lequel ce gouvernement avait été mis en place pour prévenir un coup d'état militaire. Selon F. Reytnjens, relayé par Linda Melvern1, l'ambassadeur belge «réagit avec réserve» en estimant que « la tendance est trop 'power '. Il exprime le point de vue qu'un tel gouvernement paraît trop peu conforme aux réelles exigences politiques. Marlaud, lui, se dit assez satisfait. Surtout parce qu'il juge que la mise en place d'un gouvernement permettra d'empêcher le coup d'Etat qu’'il redoute ».
On peut s'interroger sur les raisons qui ont poussé l'ambassadeur Marlaud à mettre à l'écart le général Marcel Gatsinzi, chef d'état-major de l'armée qui représentait l'autorité militaire légale. Pourquoi la France a-t-elle collaboré avec Bagosora, retraité de l'armée et connu pour ses positions extrémistes, en laissant de côté le chef d'état-major en charge des questions de sécurité publique et de maintien de l'ordre qui avait été désigné dès le 6 au soir par ses pairs de l'armée ?
2.1.2 Les évacuations ciblées
Quelques heurs après le déclenchement du génocide, la France déploya au Rwanda l'opération Amaryllis, avec pour mission officielle de procéder à l'évacuation des ressortissants français et étrangers. Ainsi, Amaryllis évacua les Français et d'autres Occidentaux, parfois avec leurs chiens, mais abandonna des centaines de milliers de Rwandais en danger de mort certaine, y compris des employés tutsi de l'ambassade et des autres services français installés au Rwanda. Elle laissa les fonctionnaires des organismes internationaux non européens qui avaient trouvé refuge auprès de la MINUAR à l'Ecole technique officielle de Kicukiro, mais se soucia de l'évacuation prioritaire des extrémistes hutus les plus virulents.
a) Protection des extrémistes du hutu power
Les principales personnes rwandaises évacuées par la France furent les proches du pouvoir, en priorité la veuve du président défunt, Agathe Kanziga, embarquée à bord d'un Transall de l'armée française vers Bangui avec douze membres de sa famille, notamment son frère Protais Zigiranyirazo, sa sœur Catherine Mukamusoni, son cousin germain Séraphin Rwabukumba et Alphonse Ntilivamunda gendre du président Habyarimana. A cette époque, Agathe Kanziga et ces autres personnes, à l'exception de Catherine Mukamusoni, sont connues pour être des extrémistes qui, depuis 1992, organisaient autour d'elle un groupe de tueurs composé de civils et de militaires appelé « Réseau zéro » ou « clan de Madame » qui coordonnait les massacres et assassinats politiques au cours des années précédant le génocide1. Le rôle politique néfaste de Mme Habyarimana fut reconnu par la Commission de recours des réfugiés dans sa décision de rejet du 1 5 février 2007 qui considère :
« II résulte de l'instruction que [...] peut être établi l'existence d'un premier cercle du pouvoir [...] appelé akazu, dans lequel se distinguait le rôle prépondérant exercé par la requérante ; que ce premier cercle de l'akazu comprenait des personnes originaires en majorité de la région de provenance de l'intéressée et de son défunt mari ; que le noyau dur de ce même cercle était composé de Mme Agathe KANZIGA veuve Habyarimana, de son frère Protais ZIGIRANYIRAZO, de son cousin germain Séraphin RWABUKUMBA et de son cousin, le colonel Elie SAGATWA, et que ce 'petit' akazu détenait des pouvoirs réels depuis le coup d'Etat de 1973 notamment dans la désignation des fonctionnaires, des militaires et des magistrats aux principaux postes ainsi que dans la redistribution des biens étatiques, laquelle favorisait les membres de l'akazu et les régions du nord-ouest du Rwanda. d'où venaient ces membres ; qu’ainsi, la requérante, sans détenir de poste officiel, exerçait une autorité de fait sur les affaires de l'Etat : qu'elle s'est nécessairement trouvée au cœur du régime qui s'est rendu coupable des crimes perpétrés entre 1973 et 1994, notamment des assassinats d'opposants politiques après le coup d'Etat de 1973 et de la planification du génocide rwandais qui a eu lieu, dans sa plus grande proportion, entre le 6 avril et le 17 juillet 1994 ».
La veuve du président Habyarimana ne cachait nullement son engagement en faveur des massacres en cours au Rwanda. La déclaration de François Mitterrand, lors d'une audience accordée à une délégation de Médecins sans Frontières, le 14 juin 1994, le montre assez bien : « Elle a le diable au corps, si elle le pouvait, elle continuerait à lancer des appels aux massacres à partir des radios françaises. Elle est très difficile à contrôler ».
Le rôle joué par Agathe Kanziga dans la politique des massacres était de notoriété publique et les décideurs français ne devaient pas l'ignorer. Il ressort des documents de la présidence française que l'évacuation de la famille présidentielle rwandaise et autres dignitaires du régime rwandais fut explicitement ordonnée par le président français. Une note de Bruno Délaye indique : « Famille du président Habyarimana. Elle est pour l'instant sous la protection de la garde présidentielle. Si elle le souhaite, elle sera accueillie à la résidence de notre ambassadeur, conformément à vos instructions ». Une autre note du général Quesnot précise :
« La situation a conduit à recommander fermement à nos ressortissants de quitter le pays. Le premier avion ayant à son bord une quarantaine de Français et, conformément à vos instructions, douze membres de la famille proche du Président Habyarimana a quitté Kigali samedi enfin d'après-midi ».
Agathe Kanziga et ses proches rejoignirent la France le 1 7 avril 1994 et s'installèrent d'abord dans un hôtel à Paris aux frais de l'Etat français, puis déménagèrent dans un appartement familial, la France couvrant tous les frais d'ameublement1. Ils furent reçus par les représentants du Quai d'Orsay qui leur attribuèrent une allocation de subsistance imputée sur un compte spécial des actions urgentes en faveur des réfugiés rwandais. Interrogé sur le bien-fondé de cette faveur, le ministre de la Coopération, Michel Roussin s'insurgea contre ceux qui le critiquaient : « Nous avions des relations convenables avec un président légitimement élu et nous avons récupéré sa famille qui a demandé notre aide ». Il ajouta :
« Il est pour le moins étrange que l'on reproche à la France d'avoir procédé ainsi : d'autres pays ont pu juger bon d'abandonner les dirigeants avec lesquels ils avaient entretenu des relations normales jusqu'alors. Faire de même les aurait condamnés à mort. Nos traditions sont autres ».
Auditionné par la MIP, Alain Juppé nia la réalité du caractère sélectif des évacuations :
« Ces décisions d'évacuation ont été prises sur place entre l'ambassade de France, et notre ambassadeur qui était sur place, M. Marlaud, et les responsables d'Amaryllis en jonction de ce qui était faisable dans une ville en proie, je le rappelle aux massacres et où de nombreux sites étaient totalement inaccessibles. Le détail pourra paraître mineur mais le téléphone était coupé. Ont pu être évacués les personnes qui étaient à l'ambassade et sur les lieux de regroupement - et je le dis ici jusqu'à ce qu'on m’apporte la preuve du contraire -, qu'il s'agisse de Français, d'étrangers de toutes nationalités, de Rwandais hutu ou lutsi. Les personnels de l'ambassade ont été sauvés quelle que soit leur origine. Et je trouve qu'il est gravissime d'affirmer sans preuve concrète qu’un tri aurait été fait à l'ambassade de France entre les Hutu et les Tutsi au moment de l'évacuation. J'affirme le contraire - sur la base des informations dont je dispose -, à charge pour ceux qui soutiennent cette thèse de l'étayer par des preuves. Mais je voudrais dire que ceci est vraiment d'une extrême gravité lorsqu'on affirme des choses de ce type ».
Il convient de préciser que le téléphone n'était pas coupé dans Kigali pendant l'opération Amaryllis. Pendant cette période, des anciens employés tutsi des institutions françaises l'ont utilisé et ont communiqué avec leurs employeurs français comme nous allons le voir plus loin. La principale centrale téléphonique du pays avait été déplacée à l'hôtel des Mille collines et était sous la surveillance de militaires français. Elle permit des échanges entre le colonel Jean-Jacques Maurin et F état-major des FAR, et c'est sur cette même centrale que le 2 mai 1994, Bruno Délaye eut un échange avec le patron des FAR, le général Bizimungu, pour l'empêcher d'exécuter les personnes réfugiées dans cet hôtel. Enfin, durant Amaryllis, les troupes françaises pouvaient aller où bon leur semblait, presque partout dans Kigali, sauf dans le petit périmètre occupé par le bataillon du FPR stationné dans l'enceinte du Parlement et ses alentours en vertu des Accords d'Arusha.
b) Tri et abandon de personnes en danger de mort
Lors d'Amaryllis, des Rwandais qui travaillaient pour les institutions françaises au Rwanda furent tous abandonnés. Michel Cuingnet, chef de la mission civile de coopération française au Rwanda en 1994, se souvient que « les personnels locaux de la Mission de coopération, en majorité tutsi, ont été pratiquement tous massacrés, certains sous ses yeux ; pour ce qui concerne les autres personnels des différents services diplomatiques français, compte tenu des événements et de l'éloignement des bâtiments, il ignore s'ils ont pu être évacués ». Venuste Kayimahe et Charles Rubagumya, à l'époque agents du Centre culturel français à Kigali, affirment effectivement avoir contacté Michel Cuingnet et d'autres responsables français pour être sauvés et reçurent chacun une fin de non recevoir.
Venuste Kayimahe témoigne :
« En février 1994, j'avais été menacé de mort par les miliciens chez-moi à Gikondo et j'avais déménagé au centre culturel français. J'avais placé mes cinq enfants dans des familles en ville. Le 6 avril au matin, la directrice du Centre, Anne Cros, m'appela et me demanda de me trouver un logement à l'extérieur. Dès que les massacres débutent dans la nuit du 6 au 7, je cherche à rejoindre les quartiers où se trouvaient mes enfants. Je demande de l'aide à Anne Cros au téléphone dans la journée du 8 avril. Elle me répond qu’elle ne peut rien faire pour moi, qu’il n'y a pas assez de soldats français, qu’ils sont partis depuis Noroît et que ceux qui sont là sont très occupés. Elle raccroche le téléphone. L 'après-midi, Anne Cros vient au Centre escorté d'une dizaine de militaires français pour emballer les dossiers. Je la supplie pour qu’elle autorise à ces soldats de m'accompagner pour que j'aille récupérer mes enfants qui ne sont pas loin du Centre. Elle me répond qu’elle n’y peut rien. J'appelle plusieurs fois l'ambassade de France pour demander du secours. Dès que je dis que je suis Venuste, l'agent dépose le téléphone. On me reproche d'avoir donné des interviews à RFI pour décrire ma situation. Le 9 avril dans l'après-midi, je reçois par surprise un coup de téléphone de Michel Cuingnet qui me dit qu'il m'envoie 57 soldats. Il me demande de prévenir les gardiens pour qu’ils ouvrent vite les portes car les soldats ne resteront pas longtemps. Je demande à Monsieur Cuingnet de m’aider à aller récupérer mes enfants. Il me dit de voir avec eux quand ils seront là et raccroche. Après leur arrivée au Centre, je m'adresse à leur supérieur ayant un grade de major et lui exprime ma demande. Il me répond qu’ils ne procèdent pas à l'évacuation des Rwandais. Je lui dis que M. Cuingnet m'a autorisé à aller récupérer mes enfants. Le militaire me répond qu’il s'est moqué de moi, qu’en aucun cas, ils n’évacueront les Rwandais. Le II avril, un militaire français me dit qu’ils vont s'en aller. Je le supplie encore une fois de nous amener soit en France, soit dans un autre pays, soit au CND, soit à la MINUAR. Il me répond que c’est l'ambassade qui décide tout, qu'il n'a donc pas l'ordre de nous évacuer. Le 12 avril, ils partent et nous laissent sur place ».
Charles Rubagumya rapporte la même expérience :
« Le 7 avril, j'ai appelé au centre culturel français pour demander de l'aide. J'ai eu en ligne un de mes chefs directs qui m'a répondu que je devais me débrouiller. Au cours des jours suivants, j'ai appelé maintes fois sans être écouté. Le 11 avril, j'ai soudoyé un militaire rwandais qui m'a accompagné au Centre culturel. Il était gardé par plusieurs militaires français. Je leur ai montré ma carte de service et j'ai pu entrer. A l'intérieur, j'y ai retrouvé Venuste Kayimahe. Il y avait aussi l'un de ses amis, trois autres agents et une femme accompagnée de ses enfants que j'avais fait passer pour ma famille. Tous étaient tutsi. Les Français nous ont dit qu’ils s'en allaient le lendemain et qu’ils ne nous amèneraient pas, que notre évacuation ne faisait pas partie de leur mandat. C’était impensable pour nous. Le lendemain, ils ont plié bagage sans rien nous dire. Un de mes collègues a contacté l'épouse de l'ambassadeur Marlaud pour lui demander d'intervenir en notre faveur. Elle lui a répondu que les Français n’évacuaient pas les Rwandais. Aussitôt, les militaires français ont pris leurs véhicules et ont emporté toutes leurs provisions de nourriture sans rien nous laisser. Je me suis jeté dans l'un de leurs convois. Ils m’ont repoussé par terre. Nous avons supplié un groupe d'entre eux qui a quand même accepté de nous déposer à l'école St-Exupéry où étaient rassemblés les ressortissants belges. Nous sommes restés là. Lorsque les militaires belges sont venus évacuer leurs ressortissants, ils ont pris tous ceux qui étaient là, sans distinction. Ils nous ont amenés à Nairobi et je me suis débrouillé pour avoir un visa et rejoindre l'Europe ».
Outre l'abandon du personnel tutsi local, Amaryllis refusa l'évacuation de Rwandais qui avaient épousé des étrangers, ceux qui vivaient en concubinage avec des Français ou avec des Européens d'autres nationalités. Amaryllis n'évacua pas non plus des défenseurs rwandais des droits de l'homme qui l'avaient sollicité, tel que le procureur François-Xavier Nsanzuwera, et des personnalités politiques de l'opposition, comme le ministre des Affaires étrangères, Boniface Ngulinzira, haï par les tenants du Hutu power pour son rôle capital dans les négociations de paix, alors qu'il suppliait les militaires français à l'ETO le 11 avril.
Colette Braeckman, qui était sur les lieux, évoque en ces termes l'attitude complaisante des militaires français : «j'ai été témoin de certaines scènes déchirantes à l'aéroport de Kanombe où les Français laissaient derrière eux des compagnes tutsi des expatriés qui les suppliaient de les amener. Contrairement aux Belges qui ont réussi à exfiltrer quelques Tutsi en petit nombre, les Français n’embarquaient que des expatriés. Ils ont séparé des couples mixtes ». Un journaliste du quotidien Le Monde également présent sur place se rappelle du cas d'une femme russe mariée à un Tutsi qui a été forcée d'abandonner son époux, les militaires français lui laissant in extremis le seul droit d'amener ses enfants métis.
Quelques Rwandais réussirent à se glisser dans des camions transportant des expatriés, mais à l'aéroport, les militaires français opérèrent un dernier tri sur base de listes préétablies. Ils refoulèrent les exclus, les livrant de facto, aux soldats rwandais et aux miliciens qui tenaient une barrière à l'entrée de l'aéroport qui les massacrèrent sur le champ. Jean Loup Denblyden, un colonel de réserve qui participa à l'opération Silver Back comme officier belge de liaison auprès du détachement français affirme : « pendant Amaryllis, les soldats français triaient les Tutsi devant l'aéroport de Kanombe et les repoussaient vers les barrières ». « Il y avait un tri et les gens qui étaient écartés, étaient repoussés par des Français sur la barrière. Les Français disaient aux refoulés : on ne vous prend pas et les refoulaient vers une barrière qui se trouvait exactement à l'entrée du parking actuel ».
Constatant la gravité des faits, M. Denblyden informa les responsables militaires français et de la Minuar, et reçut comme réponse de ne pas se mêler des affaires qui ne regardaient pas les Belges :
« Je suis monté à l'étage où se trouvait le colonel Poncet qui commandait l'opération Amaryllis, je lui ai fait part du problème. Il a haussé les épaules, le colonel Morin qui était d'Unamir et qui était à ses côtés m'a demandé de ne pas me mêler de ça. J'ai contacté tout de suite le général Roman et l'officier d'opération [...] je leur ai fait part du problème comme j'estimais devoir le faire. [...] Un sous-officier français est intervenu en me disant que les Belges n 'avaient rien à voir avec ça, que c 'était le problème des Français. Nous étions au troisième jour d'Amaryllis2 ». Finalement, M. Denblyden constata que personnes étaient tuées près de cette barrière : « Je suis monté au-dessus de l'aéroport sur la plate-forme au-dessus et j'ai été voir si d'au-dessus je pouvais voir la barrière, et il y avait des corps jonchés à droite de l'aéroport en contrebas ».
Le journaliste belge Jean-Pierre Martin rapporte que des militaires français se plaisaient à assister aux massacres de civils près de l'aéroport de Kanombe :
« C'est vrai qu'en 1994 j'ai vu des images qui me restent en mémoire et que je n'oublierais jamais notamment cette femme enceinte que l'on éventre à 100 m devant moi et il y avait une jeep et deux soldats français qui rigolaient. Qui rigolaient à 50m de là où ça se passait. Et ce sont finalement les deux soldats belges avec qui nous étions qui ont mis en déroute les Interahamwe ou les tueurs. (...) C'était à la sortie de l'aéroport quand on tourne sur la route qui mène à la ville, une fois qu’on a passé la cuvette et qu’on remonte vers le stade, ça s'est passé là. Moi, j'étais dans la cuvette sachant que je partais d'une jeep des soldats belges qui est arrivé un peu à ma rescousse parce qu’ils avaient peur ; et puis on a été témoin de cette scène où une femme enceinte se fait éventrer, et entre moi, la jeep des soldats belges et cette tuerie, il y a une jeep avec deux soldats français en train de rigoler, qui ne bougent pas, qui assistent à la scène comme si c 'était au cinéma."
La perpétration des massacres à l'aéroport de Kanombe devant le regard complaisant des militaires français fut également relaté par l'envoyé spécial de France 2, Philippe Boisserie, qui la rapporta dans le journal télévisé du 11 avril 1994 à 13h :
«J'étais à l'aéroport en train de monter un sujet et, en fin de matinée, une consœur canadienne (...) est revenue très choquée, car effectivement, il est arrivé ce que je raconte dans la séquence : au moment où le convoi français revenait, il y a eu un massacre qui s'est passé sous leurs yeux. On a alors décidé de partir tourner sur place. On savait que ce n’était pas loin de l'aéroport, mais on prenait quand même un certain risque. On a demandé à pouvoir y aller et une voiture, toujours conduite par les militaires français, nous a escortés. On a pu constater effectivement qu 'il y a eu un massacre. C 'était quotidien et ça se passait sous les yeux des militaires français sans aucune réaction de leur part ».
Colette Braeckman se souvient également que les militaires français affichaient une attitude d'indifférence devant les massacres :
« Durant tous ces jours, il était très dangereux pour les Belges de circuler librement dans Kigali. Je n’ai fait qu’une expédition dans la ville avec les militaires belges qui allaient rechercher des expatriés. Depuis un camion où nous nous trouvions, j'ai vu le spectacle de la ville de Kigali, des corps qui jonchaient les rues, des camions de la voirie qui passaient et ramassaient à la volée des cadavres et des dépouilles. Certains collègues journalistes qui ont accompagné des militaires français m'ont dit que ces derniers n'avaient aucun état d'âme. Ils avaient tous des casques avec de la musique, et lorsqu’ils arrivaient devant les barrières où on tuait les gens, ils augmentaient le volume de la musique pour ne pas entendre les cris de personnes qui étaient massacrées sous leurs yeux. Après, ils demandaient qu’on ouvre le chemin et passaient très vite aller prendre les expatriés ».
Selon les confidences faites à des journalistes par un officier français qui a requis l'anonymat, l'ordre de ne pas arrêter les massacres fut donné par l'Amiral Lanxade et/ou par le général Christian Quesnot : « Avant de partir au Rwanda, je passais prendre mes ordres chez Lanxade puis mes consignes à l'EMP (Etat-major particulier du Président de la République)». Jacques Morel pense que ces propos émaneraient du colonel Henri Poncet qui commandait Amaryllis dans la mesure où, en sa qualité de responsable de l'opération, il était le plus susceptible d'avoir reçu ces ordres à un niveau hiérarchique aussi élevé. Mais comme nous l'avons vu plus haut, il s'agissait d'une décision politique assumée.
c) Sauvetage de l'orphelinat Ste Agathe et du chef des tueurs de Masaka
La deuxième évacuation sélective opérée par les Français en avril 1994 concerne l'orphelinat Ste Agathe dans la localité de Masaka, près de Kigali. Cette institution parrainée par l'épouse du chef de l'Etat, était gérée par les Sœurs de Saint Vincent Palotti et avait la particularité d'accueillir essentiellement des orphelins de militaires des FAR tués aux combats. La supérieure de l'orphelinat, Sœur Edita, d'origine polonaise, était chargée notamment de trouver pour ces enfants des familles adoptives en Europe, en France en particulier. Elle fut évacuée par les Français et n'a pas voulu revenir au Rwanda après 1994.
Selon divers témoignages, il sévissait à l'orphelinat Ste Agathe une discrimination ethnique à ('encontre du personnel tutsi ou hutu qui manifestait une attitude de distance face à l'extrémisme. Les enfants qui y résidaient en avril 1994 et une trentaine d'adultes appelés « accompagnateurs » furent évacués par des Français le 10 avril 1994, le personnel tutsi qui y travaillait et les membres de leurs familles, furent sélectionnés puis tués sur ordre de Paul Kanyamihigo qui était chauffeur à l'orphelinat. Originaire de Gisenyi, Kanyamihigo était un membre actif de la CDR, notoirement connu à Masaka et, dès les premières heures suivant la chute de l'avion, il dirigea des attaques contre les Tutsi. Lui et sa famille furent évacués par les Français, de même que la famille d'un autre extrémiste de la CDR, Justin Twiringiyimana qui était veilleur à l'orphelinat. C'est Kanyamihigo qui désigna aux Français les personnes à évacuer ou à laisser sur base d'une liste préétablie selon les critères ethniques. Des témoignages soulignent l'extrémisme de Paul Kanyamihigo, sa participation dans la persécution du personnel tutsi de l'orphelinat depuis octobre 1990, sa collaboration avec les services de renseignement de la Présidence, son implication dans le massacre des Tutsi de Masaka dès le 7 avril. Au moment de l'évacuation, Paul Kanyamihigo a collaboré étroitement avec les agents français dans le tri des personnes à évacuer suivant une liste préétablie ou des indications fournies par ces derniers ou par les responsables de l'orphelinat, notamment la directrice, Sœur Editha. Des témoins affirment aussi qu'il y a des personnes qui ont été proposées par Kanyamihigo lui-même, et toutes étaient des extrémistes de la CDR.
A leur arrivée à Paris, les personnes évacuées de l'orphelinat furent d'abord hébergées au centre d'accueil de demandeurs d'asile de Créteil en région parisienne, puis amenées à Olivet au sud d'Orléans où, pendant deux ans et demi, elles furent logées dans une propriété mise à leur disposition par le Conseil général du Loiret . Dans la suite, elles furent confiées aux familles d'accueil par la Direction départementale de l'enfance. Depuis lors, le Rwanda chercha à les faire rentrer, un groupe d'enfants put être rapatrié, un autre fut adopté par des familles françaises, sans possibilité de les retrouver.
Si l'on ne peut reprocher à la France d'avoir évacué des orphelins en cette période particulièrement troublée, le contexte politique et social entourant cet orphelinat n'en faisait pas une priorité. Cet orphelinat ayant envoyé pour adoption en France un certain nombre d'enfants, il était connu des services de l'ambassade de France. Il y avait d'autres orphelinats à Kigali et au Rwanda, certains tenus par des religieux. Le choix de faire adopter des enfants dans l'orphelinat appartenant à Agathe Habyarimana abritant essentiellement des orphelins de militaires, n'était certainement pas étranger à la mouvance politique et sociale d'extrémisme hutu dans lequel il œuvrait. La liste des évacuations ayant été préparée personnellement par l'ambassadeur Marlaud, le choix de cet orphelinat entre en droite ligne des choix politiques de l'ambassadeur. Le caractère politiquement et, en fin de compte, ethniquement discriminatoire ressort mieux lorsque l'on considère le sort réservé à l'orphelinat de Marc Vaiter dont nombre d'enfants étaient, eux, directement menacés.
La seconde question que pose l'évacuation de l'orphelinat de Agathe Habyarimana concerne le nombre d'accompagnateurs qui semble avoir dépassé celui des employés de l'orphelinat. Selon André Guichaoua, la France a évacué « 94 enfants de l'orphelinat Ste Agathe, [...] accompagnés de 34 personnes ». Des observateurs pensent que leur nombre fut revu à la hausse par ceux qui ont procédé à l'évacuation, afin de pouvoir exfiltrer des proches du régime avec l'intention de les mettre à l'abri de tout danger, dans la perspective de les faire revenir au pouvoir après la neutralisation militaire espérée du FPR1. En effet, l'enquête menée sur le terrain par des journalistes de rémission « Le Droit de savoir» en 1995 indiquait que les effectifs de l'orphelinat ne dépassaient pas une vingtaine de personnes, chiffre confirmé devant la Commission par les témoins Emmanuel Hategekimana, Espérance Mukakarangwa, Alphonsine Ntamuhanga et Yacine Musenge, tous résidant à Masaka.
D'autres témoignages précisent que les Français cachaient généralement l'identité des personnes embarquées dans leurs avions, ce qui peut conforter l'hypothèse de la dissimulation de l'identité de certains Rwandais qu'ils évacuaient. Selon le journaliste Jean-Pierre Martin, témoin du déroulement d'Amaryllis, « On ne pouvait jamais filmer qui montaient dans les avions français, et généralement ça se faisait plutôt les soirs ». Vu la concordance de récits relatifs au nombre d'agents de l'orphelinat, et considérant les indications montrant que les adultes évacuées ont dépassé le chiffre de personnes qui travaillaient à l'orphelinat, il n'est pas à exclure que les Français ont évacué, en connaissance de cause, des individus ne faisant pas partie du personnel de l'orphelinat, pour une raison ou une autre.
d) Abandon de l'orphelinat de Marc Vaiter
Alors qu'ils procédèrent à l'évacuation de l'orphelinat Sainte Agathe, les militaires français refusèrent le même secours aux quarante enfants d'un autre orphelinat de Kigali, qui était pris en charge par un citoyen français, Marc Vaiter. Cet orphelinat se trouvait dans le centre ville de Kigali, contrairement à Masaka situé à une vingtaine de kilomètres de la capitale. En plus, l'orphelinat de Marc Vaiter était placé dans un lieu exposé aux échanges de tirs et aux attaques des miliciens. La plupart des enfants qu'entretenait Marc Vaiter étaient des orphelins du SIDA qu'il avait récupérés au Centre Hospitalier de Kigali. Il hébergeait aussi des enfants menacés de génocide que des gens de bonne volonté lui confiaient.
Les faits se déroulèrent le 11 avril 1994. Deux soldats français accompagnés du Dr Jean-Marie Milleliri, un médecin militaire qui travaillait à Kigali au Projet SIDA financé par la coopération française, se présentèrent à l'orphelinat et s'adressèrent à Marc Vaiter en lui disant qu'ils venaient pour le rapatrier. Marc Vaiter exigea de partir avec les enfants. Ils refusèrent et préférèrent s'en aller. L'intéressé relate comme suit cet épisode : « Milleliri s'adresse à moi le premier : il faut s'en aller, Marc. Ordre de l'ambassade de France. Nous sommes venus te chercher.[...] Milleliri m'explique que la France et la Belgique ont envoyé des troupes, afin d'organiser l'évacuation des expatriés. Pas de temps à perdre. Nous devons partir aussitôt que possible.[...] Je dois trouver les moyens d'amener les enfants. [...] La plus grande partie d'entre eux sont tutsis c'est-à-dire victimes désignées des tueries. Il faut qu’ils puissent partir avec moi. Milleliri hoche la tête, désolé : on n 'a pas les moyens de transport nécessaires ».
3. Soutien diplomatique
Le soutien politique apporté par la France lors de la création du gouvernement intérimaire s'est doublé d'un appui diplomatique visant à redorer l'image de ce dernier et à faciliter son acceptation à l'ONU. Les personnalités impliquées dans la conduite des tueries, à la tête desquelles se trouvait le président Théodore Sindikubwabo sont restés en contact avec le général Quesnot.
3.1 Collaboration avec le gouvernement intérimaire
La France fut le seul Etat à collaborer de façon manifeste avec le gouvernement intérimaire, bien que le rôle de ce dernier dans l'organisation et la perpétration du génocide était bien établi. Le 27 avril 1994, soit trois semaines après le déclenchement du génocide, deux émissaires de ce gouvernement, Jérôme Bicamumpaka et Jean Bosco Barayagwiza, furent reçus à Paris à l'Elysée et à Matignon, alors que les Etats-Unis et la Belgique leur avaient refusé le visa1. Ils eurent des entretiens avec des hauts responsables français, notamment le Premier ministre Edouard Balladur, le ministre des Affaires étrangères Alain Juppé et Bruno Délaye, chef de la cellule africaine à la présidence de la république2. Barayagwiza, à l'époque directeur des affaires politiques et administratives au ministère rwandais des affaires étrangères, était un extrémiste hutu radical, membre du comité de direction de la CDR et membre fondateur de la RTLM, l'instrument de propagande du génocide. Jérôme Bicamumpaka était quant à lui membre du MDR power, et ministre des Affaires étrangères du gouvernement intérimaire. C'est un extrémiste qui n'hésitera pas à exposer des propos haineux contre les Tutsi devant le Conseil de sécurité pour justifier la perpétration du génocide. Pendant leur séjour à Paris, Bicamumpaka et Barayagwiza se rendirent à l'ambassade du Rwanda en France, limogèrent l'ambassadeur Jean-Marie Vianney Ndagijimana à qui ils reprochaient de ne pas appartenir au hutu power, changèrent les serrures des portes de l'ambassade pour lui en interdire l’accès. Ils le remplacèrent par le chargé d'affaires, Martin Ukobizaba, considéré comme plus extrémiste que l'ambassadeur Ndagijimana.
Selon des organisations de défense des droits de l'homme, le motif avancé par les autorités françaises en recevant avec tous les honneurs les deux envoyés du gouvernement intérimaire est qu'il fallait « rester en contact avec toutes les parties au conflit », pour finalement déclarer qu'il s'agissait d'une « visite privée V Interrogé par Daniel Jacoby, président de la FIDH, sur le bien-fondé de la rencontre avec cette délégation, Bruno Délaye lui répondit qu'il « valait mieux leur parler que de ne pas le faire» et ajouta ultérieurement : « On ne peut pas ne pas se salir les mains avec l'Afrique ». Il apparaît donc qu' « à ce moment précis, les autorités françaises savent parfaitement à qui elles ont affaire1 » et qu'elles ont conscience de la portée du soutien politique qu'elles accordent au gouvernement intérimaire à travers une telle visite. En juillet 1994, Edouard Balladur nia la réalité avérée de la visite de ces derniers en déclarant : « Nous n’avons accueilli aucune de ces personnes en France ».
3.2 Contact avec le président du gouvernement intérimaire
Le 4 mai 1994, le général Quesnot accorda un entretien téléphonique au chef de l'Etat génocidaire, Théodore Sindikubwabo, au cours duquel celui-ci remercia son homologue français, Monsieur Mitterrand, pour tout ce qu'il a «fait pour le Rwanda et de l'accueil qui a été réservé à Paris à la délégation conduite par le ministre des Affaires étrangères ». Au lendemain de la prise du camp militaire de Kanombe par le FPR, le 21 mai 1994, le président Sindikubwabo reprit le contact avec la France en adressant un courrier à François Mitterrand dans lequel il lui exprima les « sentiments de gratitude pour le soutien moral, diplomatique et matériel» qu'il a consenti au régime rwandais «depuis 1990 jusqu'à ce jour». Il ne fit aucune mention du génocide en cours, se contentant de parler de « massacres interethniques » dont le seul responsable serait le FPR et dont « les progrès militaires risquent de rallumer le feu et replonger le pays dans une crise plus grave que la précédente ». Le courrier se terminait sur une demande précise au Président Mitterrand de «fournir encore une fois » au gouvernement intérimaire un « appui tant matériel que diplomatique » sans lequel « nos agresseurs risquent de réaliser leurs plans qui vous sont connus ».
A la réception de cette lettre, le général Quesnot rédigea aussitôt une note d'accompagnement transmettant la demande de Théodore Sindikubwabo au président Mitterrand dans laquelle il écrivit que « l'arrivée au pouvoir dans la région d'une minorité dont les buts et l'organisation ne sont pas sans analogie avec le système des Khmers rouges est un gage d'instabilité régionale dont les conséquences n 'ont pas été anticipées par ceux, y compris en France, dont la complicité et la complaisance sont patentes».
Il convient de rappeler que M. Sindikubwabo, avec qui le général Quesnot entretenait des liens étroits pendant le génocide, est non seulement le chef de file d'un gouvernement de tueurs, mais aussi il est l'instigateur du génocide dans sa préfecture natale de Butare. C'est lui qui, le 19 avril 1994, alors que la région était calme, se rendit sur les lieux, démit et fit assassiner le seul préfet tutsi du Rwanda, Jean-Baptiste Habyarimana, et incita la population hutu pour qu'elle se mette au « travail », autrement dit à massacrer les Tutsi et les Hutu qui osaient encore s'opposer à la réalisation du génocide.
3.3. Protection du gouvernement intérimaire au Conseil de sécurité
Pendant le génocide, les autorités françaises étaient hantées par la peur que « si le FPR remporte une victoire militaire sur le terrain », il voudra « imposer la loi minoritaire du clan tutsi ». Pour bloquer cet ennemi qu'est le FPR, la France œuvrera de façon à promouvoir l'inaction du Conseil de Sécurité face au génocide. Le soutien diplomatique français se manifesta fortement le 21 avril 1994, lors des débats portant sur le vote de la résolution 921 destiné à qualifier juridiquement les massacres en cours. L'ambassadeur français effectua un gros travail de lobbying auprès des autres Etats membres du Conseil pour s'opposer à ce que le Conseil de sécurité utilise l'expression «génocide» pour désigner les tueries que subissaient les Tutsi. Dans les termes de la résolution finale, le Conseil de sécurité suivit l'avis du représentant français et se limita à déplorer une situation de « violence » et de « carnage insensé » sans en désigner ni les auteurs ni la nature génocidaire des massacres en cours.
Une note interne relatant un entretien qui eut lieu le 2 mai 1994 entre le président Mitterrand et son ministre de la Défense, François Léotard, précise : « Aux Nations unies, la France a dû s'opposer à une condamnation partisane des seules exactions commises par les forces gouvernementales ». Autrement dit, un mois après le début du génocide, la France plaçait ce crime sur un pied d'égalité avec des actes répréhensibles commis par des combattants du FPR. En résumé, tout au long des mois d'avril-mai jusqu'au 16 juin 1994, date à laquelle la France sollicita un mandat d'intervention au Rwanda avec les pouvoirs dévolus par le chapitre VII de la Charte des Nations unies, elle poursuivit sa diplomatie onusienne en insistant sur le cessez-le-feu préalable à l'arrêt des massacres et n'utilisa le mot « génocide » que quand elle souhaita engager Turquoise. Et même à cette occasion, l'ambassadeur français laissa entendre que c'est « la population du Rwanda » dans son ensemble qui était victime du génocide, les Tutsi visés en tant que groupe ethnique, ne furent pas nommés. En cela, elle n'agissait pas différemment des autres membres du Conseil de sécurité, à la seule différence que cette attitude de passivité était le fruit, en partie, du travail en coulisse de la France.
On ne peut cependant rendre compte du jeu diplomatique de la France au Conseil de Sécurité sans prendre en compte l'attitude et les manipulations orchestrées par Boutros-Ghali telles que nous l'avons vu dans l'introduction générale dans la partie relatant l'action de la communauté internationale.
3.4. Collusion avec le Secrétaire général de l'ONU et son Représentant au Rwanda
L'action de protection de l'action du gouvernement intérimaire pendant le génocide par Boutros-Ghali peut s'expliquer par deux motifs : sa sympathie pour le gouvernement intérimaire héritier du régime Habyarimana ou son alliance avec la France. Boutros-Boutros Ghali avait des liens étroits avec le régime Habyarimana, il est intervenu à deux reprises pour que son pays, l'Egypte, autorise des ventes d'armes au Rwanda. Cette intercession fut notamment faite le 16 octobre 1990 à l'issue d'une entrevue entre Boutros-Boutros Ghali et l'ambassadeur du Rwanda en Egypte, Célestin Kabanda, qui aboutit à la signature d'un accord de vente d'armes d'un montant de 23 millions de dollars.
Une intervention identique eut lieu en décembre 1990 par laquelle le Rwanda obtint de l'Egypte une vente d'armes pour un montant de 5 millions 889 dollars, alors que les institutions égyptiennes habilitées avait refusé la vente pour cause de situation de guerre. Un courrier du ministre rwandais des Affaires étrangères, Casimir Bizimungu, à l'attention du président Habyarimana relate en ces termes le rôle actif de Boutros-Boutros Ghali : « Notre Ambassadeur loue l'intervention personnelle du Ministre Boutros Boutros GHALI auprès de son Collègue de la Défense pour la réalisation de notre récente requête auprès du Gouvernement Egyptien et concernant l'acquisition du matériel militaire qui nous a permis de faire face à la guerre nous imposée depuis octobre 1990 par les assaillants venus d'Uganda. C'est pourquoi je viens d'envoyer un messager (sic) de remerciements au Ministre Boutros Boutros GHALI pour son soutien indéfectible ».
Cependant, il semble difficile d'expliquer l'attitude protectrice de Boutros-Ghali, secrétaire générale de l'ONU, par la fidélité à l'amitié qui l'a une fois liée au Rwanda. Il semble plus probable que cette attitude ait été plutôt dictée par l'allégeance le liant à la France à laquelle il devait sa nomination à la tête de l'ONU. Dans la conduite de sa diplomatie pro-rwandaise, la France pouvait compter également sur Jacques-Roger Booh-Booh, représentant spécial du secrétaire général de l'ONU au Rwanda. Ancien ministre des Affaires étrangères et ex-ambassadeur du à Paris en France, Booh-Booh était lié à la France et bien disposé à l'égard de l'entourage de Habyarimana. Comme il le reconnaît lui-même, sa nomination comme Représentant spécial du Secrétaire de l'ONU au Rwanda fut une affaire convenue entre le président camerounais Paul Biya et Boutros-Boutros Ghali. Durant son séjour au Rwanda, Jacques-Roger Booh-Booh démontra des affinités avec les partis extrémistes hutus et prit souvent conseil auprès de l'ambassadeur français Jean-Michel Marlaud.
Dans l'exercice de leur mission, Booh-Booh et son conseiller politique, Mamadou Kane, se méfiaient tous les deux du général Dallaire, ils lui manifestèrent une réelle inimitié et leur attitude se caractérisa par l'envoi de rapports présentant une fausse image de la réalité sur le terrain et contredisant nettement ceux du général Dallaire. Ces rapports furent exploités au profit du Rwanda par la France qui intensifia en vain ses efforts pour obtenir le limogeage de Dallaire, notamment en adressant une requête dans ce sens au gouvernement canadien.
Dans ses rapports à l'ONU, Dallaire laissa souvent entendre que l'intervention directe de la MINUAR était impérative pour protéger les populations civiles, alors que Booh-Booh n'évoqua guère cette éventualité, préférant insister sur la priorité d'un cessez-le feu, tout en exonérant le gouvernement intérimaire de ses responsabilités dans les massacres en cours, ce qui était aussi la position de la France1. La présentation au Conseil de Sécurité des rapports de Booh-Booh et la dissimulation de ceux de Dallaire a déjà été mentionnée dans l'introduction générale ainsi que les effets de l'action combinée de ces deux hommes à savoir la fausse présentation au niveau du Conseil de sécurité de la réalité du génocide sur le terrain, et le constat, accablant, par le président du Conseil de Sécurité durant le mois d'avril 1994, le Néo-Zélandais Colin Keating qui n'a pas hésité à affirmer plus tard qu'avec une meilleure information, le Conseil aurait agi de façon sensiblement différente.
4. Appui militaire français durant le génocide
Un certain nombre de témoignages et de déclarations d'officiels français permettent de dire que l'appui militaire français a été continu d'octobre 1990, pendant toute la période du génocide jusqu'à juillet 1994, date de son arrêt officiel. Cet appui pendant le génocide s'est manifesté par des contacts directs entre les plus hauts responsables militaires rwandais avec leurs homologues français, par la présence continue de militaires français auprès des FAR et par d'importantes livraisons d'armes mais surtout de munition.
4.1 Présence de militaires français au Rwanda pendant le génocide
Avant d'aborder la période du génocide lui-même, il faut mentionner les contradictions quant au nombre d'Assistants militaires techniques restés au Rwanda après le départ officiel des troupes françaises le 15 décembre 1993. La MIP, dans son rapport, indique qu'il serait resté 24 AMT français au Rwanda. Mais le 30 mai 1994, Michel Roussin, alors ministre de la Co
Publié le 13/08/2008 à 12:00 par sergegrah
La pornographie n'apprend pas à faire l'amour. Au contraire, tout y est mensonge, et un homme risque plutôt de ne jamais savoir s'y prendre avec une femme s'il prend des films pornos pour modèles ! La pornographie, ça n'est pas la réalité !
Dans un film X tout est faux, rien ne fonctionne comme dans la vraie vie. Si un adulte le visionne avec un certain recul, ça ne fera peut-être pas de dégâts dramatiques. Mais si un spectateur, ou un adolescent croit pouvoir prendre cette pornographie comme référence en matière de sexualité, s'il prend tout ce qu’il y voit pour argent comptant, il avale des couleuvres sans s'en rendre compte !
Le sexe des hommes a une taille inhabituelle. Ils sont choisis uniquement pour ça. Malheureusement, cet aspect bassement quantitatif traumatise beaucoup d'hommes et d'adolescent qui, par comparaison, se trouvent subitement fort mal outillé pour l'amour. Pourtant, c'est faux ! C'est exactement comme si l'on croyait, en regardant les pubs, que toutes les filles mesurent 1,80m et pèsent 45 kilos toutes habillées !
La quantité de sperme éjaculée est invraisemblable. Si dans les pubs pour la bière on ajoute de la mousse à raser pour nous faire croire que la bière mousse, pourquoi voulez-vous qu'on se prive d'accentuer artificiellement l'illusion dans les films X ? Pourtant, la quantité de sperme n’a rien à voir avec la virilité ou le plaisir !
Les positions sont celles qui permettent à la caméra d'en montrer le plus possible aux spectateurs… Elles ne sont pas forcément ni agréables ni pratiques à réaliser.
Et surtout, l'image de la femme est totalement erronée.
Non, une femme n'est pas prête à faire l'amour 24 heures sur 24, n'importe où et avec n’importe qui…
Non, une femme n'aime pas être humiliée, rabaissée au rang d'esclave ou de prestataire de service sexuel.
Non, une femme ne crie pas forcément quand elle a du plaisir.
Non, une femme n’a pas forcément envie de faire l’amour avec plusieurs hommes en même temps, ni avec une autre femme.
Et quand une femme dit non, ça veut dire non, et pas du tout : oui, j'ai envie qu'on me brusque, qu'on me violente, qu'on me force.
Et oui, les actrices X simulent un plaisir qu'elles ne ressentent absolument pas !
C’est une version extrêmement partielle de la sexualité
La pornographie n’est ni plus ni moins qu’une mise en scène. Avec tout ce que cela peut véhiculer comme sens… On n’y trouve jamais d'émotion (sinon l'excitation), ni de sentiment (sinon de pouvoir sur l’autre), ni de désir qui monte… Toute la partie affective de l'amour est totalement ignorée. Or, notre cœur et notre cerveau sont des organes sexuels aussi importants que notre sexe !
Un mensonge, ce n'est pas très grave si l'on sait que c'est un mensonge. Parce qu'alors, c'est une sorte de jeu. Mais si l'on prend tout pour argent comptant, on obtient des hommes complexés, des femmes qui croient trouver un modèle de comportement sexuel dans les actrices X, des hommes qui méprisent les femmes et qui ne sauront jamais leur donner de plaisir...
La pornographie n'est pas tant marquée par la jouissance que par son absence, et même par son impossibilité, dans la mesure où elle ne veut surtout pas que ça s'arrête. Dans la porno, on supprime tout mystère, on sursature l'atmosphère jusqu'à son point irrespirable et nauséabond d'obscénités. La quête est celle d'un tout impossible qui s'autorise toute violence et conduit possiblement au totalitarisme. La pornographie réduit l'essence même de l'homme à son expression la plus limitée, à celle de la chair ou plutôt de la viande.
Publié le 13/08/2008 à 12:00 par sergegrah
Didier Drogba
Vous voulez connaître le vrai Didier Drogba ? Découvrir sa psychologie, son caractère, ses passions, ses forces et faiblesses, son enfance, sa vie d'adulte, sa vie de père, d'époux et de fils mais surtout celle de footballeur débutant à la star qu'il est aujourd'hui, je vous conseille, sans publicité aucune, de lire "C'est pas gagné ".
Un saisissant ouvrage autobiographique de 242 pages qu'il a écrit avec le concours bien éclairé, de Hervé Penot, journaliste sportif au quotidien français "L'équipe". La préface du livre ayant été confiée par Didier Drogba à son "mentor", José Mourinho, ex-coach emblématique de Chelsea FC (Première ligue anglaise), qui a recruté, puis encadré Drogba dans le club londonien de juillet 2004 à septembre 2007.
De José Mourinho, Didier Drogba dira ceci : "je lui ai beaucoup donné, mais il m'a beaucoup rendu" (P.157). Des propos qui, au-delà de leur simplicité, restituent tout ce que cet entraîneur d'origine portugaise représentait aux yeux du jeune ivoirien qui a grandi entre deux capitales, Abidjan et Paris.
Sur un ton fort amical teinté d'émotion, d'admiration et de sincérité, José Mourinho parle de Didier Drogba. Ce footballeur qui est "toujours dans son coeur" (intitulé de la préface).
Au point d'être passé en moins de cinq ans, de l'étape de poulain à celle d'ami, voire de frangin. "Didier restera dans ma carrière comme l'un des meilleurs joueurs qu'il m'ait été donné de diriger, mais plus encore dans ma vie comme l'un des meilleurs et des plus inoubliables amis qui soit", écrit José Mourinho (P.6) à l'endroit de l'enfant de Niaprahio (bourgade de la sous-préfecture de Guibéroua d'où est originaire le père de Drogba).
La préface de l'ex-entraîneur dédiée à Didier Drogba associe émotion et franchise. Des sentiments que l'on éprouve quand l'amitié envers une tierce personne pour qui l'on a de l'admiration et de l'affection n'est pas de façade. Mourinho en a pour Drogba. Et visiblement à profusion. Drogba, également, le lui rend bien.
A preuve, lorsqu'en septembre 2007, Mourinho vient annoncer aux joueurs son licenciement de Chelsea FC, Drogba s'effondre. "Au moment où je l'ai serré dans mes bras, je n'ai pu retenir mes larmes" (P.160).
La star et le citoyen
Posée en avant comme la cabine d'une locomotive, la préface de José Mourinho fait corps avec tout le texte que constitue l'autobiographie de Didier Drogba.
Rédigée dans un style narratif, très alerte enrobé du style journalistique, l'autobiographie "C'était pas gagné " présente l'homme Drogba, le footballeur, le jeune homme mais aussi le monsieur, le père, le fils et le citoyen du monde qui n'appartient pas seulement à la Côte d'Ivoire, son pays, ni à la France, ce pays qui lui a offert une chance (P. 207). Mais à tout le monde entier. De l'Europe à l'Afrique, sans oublier l'Amérique et l'Asie. Il est un citoyen du monde.
Tout comme il demeure une star de la planète. "Ah oui, c'est toi Drogba, le mec qui joue pour l'équipe de Côte d'Ivoire et qui marque des buts. Figure-toi que, quand je suis à la PlayStation, je te prends toujours dans mon équipe. Tu es mon gars en football". (P.217) Celui qui tient ces propos se nomme Snoop Dogg. Sur la planète rap, ce chanteur américain est un véritable dieu, une star avec mille sunligths. Sa rencontre avec Drogba s'est faite à Los Angeles (dans l'Etat de Californie, aux Etats-Unis).
Drogba est d'ailleurs abasourdi par l'intérêt qu'il suscite outre atlantique. "Aux Etats-Unis, mon sport a un impact que je n'imaginais pas. Kevin Garnett est fou de football, il connaît tout. Nous avons sympathisé, nous nous sommes rapprochés et gardons de bons rapports", soutient-il. Avec un brin d'humilité. Même quand il parle du Cheick Mansour, cet autre admirateur, qui lui a offert gracieusement un appartement dans "un magnifique immeuble en construction à Doubaï" (P.218). "Ma popularité, en dehors de l'Afrique, m'étonne parfois.
Elle dépasse les frontières", soutient Drogba. Cette popularité, le neveu de Michel Goba (ancien international ivoirien et oncle de Didier Drogba) l'a acquise véritablement à partir de l'Olympique de Marseille (1ère division française). Une équipe avec laquelle, en une saison (2003-2004), il a vécu une expérience inédite.
Au Vélodrome (stade de Marseille), le roi, c'était Drogba. Ou si vous voulez "Drogbayoko!!", un pseudonyme aigre-doux qui s'est mué plus tard en une "Drogba dépendance" qui enfiévrait, à chaque rencontre, les milliers de supporters de l'OM. Le cordon ombilical entre Didier Drogba et les supporters de l'OM était si solide que l'attaquant a refusé "sec" de s'en aller pour Chelsea. Quitter "son public" sonnait pour lui comme une trahison. Drogba ne pensait pas argent, encore moins carrière. Il vivait la passion, le plaisir d'être aimé.
Un aspect du caractère de Didier Drogba qui traverse tout le livre. C'est un "fou" de foot. Un passionné. Mais également une personne fidèle .en amitié. Au nom de cette valeur, il rechignait à quitter l'OM. Il a fallu des hommes comme Pape Diouf, Christophe Bouchet, Dagui Bakari pour lui exprimer clairement la chance qu'il ratait en s'entêtant. "Mais t'es malade ou quoi? Tu dois y aller.
C'est une opportunité énorme qui ne se reproduira peut-être pas", lui a dit l'international ivoirien Dagui Bakari, voisin de chambre de Drogba à ses débuts en équipe nationale de Côte d'Ivoire. Convoité par la Juventus de Turin et l'AC Milan, l'attaquant, sous la houlette des dirigeants de l'OM, a cédé à l'offre de Chelsea, supérieure à celles des deux concurrents pré-cités.
Star à Marseille, puis à Chelsea, Drogba Tébily Didier l'est également en Côte d'Ivoire. Son pays d'origine pour lequel son coeur bat si fort d'un nationalisme raisonné. Qui l'a transformé en faiseur de paix et en distributeur d'espoir depuis septembre 2002, date à laquelle la Côte d'Ivoire a failli sombrer dans le chaos. "J'ai endossé un rôle d'ambassadeur de la paix, car je tenais à aider mon pays à sortir de cette ornière", avoue Drogba (P.200).
Avant de fustiger cette mésentente entre la France et la Côte d'Ivoire consécutive à la crise. "Côte d'Ivoire -France : une guerre inutile", précise le footballeur. Pour qui "les pays africains, et notamment la Côte d'Ivoire, ont une importance stratégique et économique pour la France. Je comprends donc qu'à un moment, ses dirigeants n'aient pas supporté certaines velléités d'émancipation ( ).
Je condamne évidemment les violences et les débordements. Cette politique était paternaliste, néo-colonialiste vis-à-vis d'un pays indépendant depuis 1960. Il serait temps de laisser la Côte d'Ivoire grandir toute seule, décider de son avenir et du choix de ses hommes politiques. Il n'est pas normal qu'une telle vision de notre continent survive ( ). J'espère que le temps de la paix est définitivement venu. Entre Ivoiriens. Avec la France. Les deux pays ont tellement de choses à s'apporter" (P.202-203).
Le capitaine des Eléphants se lance dans une promotion intense de la destination Côte d'Ivoire en vantant la cuisine du pays, les nuits chaudes abidjanaises, le nouchi (argot ivoirien), la bonne humeur et le sens de l'hospitalité si particuliers à l'Ivoirien, les saveurs africaines, la beauté des capitales Abidjan et Yamoussoukro
"Venez en Côte d'Ivoire. Ce n'est pas un ordre, évidemment, mais un conseil. Vous ne serez pas déçus par l'accueil, la gentillesse des gens. Vous aimez vous évader ? Pas de problème. Vous aimez la fête ? Vous ne trouverez guère d'endroits plus appropriés que la rue Princesse, la Zone 4, les maquis, ces resto bien de chez nous", précise le citoyen Drogba en guise de réclame publicitaire à l'endroit des touristes.
L'homme Drogba
Comme toute personne, Didier Drogba possède des qualités et des défauts. Une lecture de cette autobiographie sous le prisme de la psychocritique nous permet de découvrir une personnalité au carrefour de plusieurs réalités.
Il est à la fois fidèle en amitié et profond en déception, très ambitieux, sensible et humain, humble, reconnaissant, hyper courageux, fonceur, gagneur, homme de défi, nerveux, rancunier sur les bords, véridique, mais accepte avec peine les critiques, bon vivant, très attaché à la famille Drogba est, en vérité, un grand "bébé" qui allie force et faiblesse, indépendance et nécessité d'affection, de soutien.
La solidité de ses relations avec José Mourinho réside, entre autres, en cela. L'entraîneur d'origine portugaise a vite compris que ce grand champion ivoirien est quelqu'un de spécial. Il a appréhendé la vraie nature de Drogba et lui a permis d'atteindre le sommet à Chelsea (PP.164-191).
Né le 11 mars 1978 à Port-Bouët (Abidjan), Drogba Tébily Didier est aussi le prototype du leader qui veut toujours avoir la tête haute en dépit des circonstances. "Westerloppe est l'une des personnes qui peut me dire en face ce qu'elle veut : je l'accepte. On ne doit jamais oublier les gens du début de son aventure, de son ascension", affirme-t-il à propos de son entraîneur du Mans.
Celui à qui Drogba attribue volontiers sa réussite. "Marc Westerloppe, c'est l'entraîneur qui a été à l'origine de ma réussite. Je n'ai jamais voulu le décevoir". Son sens de reconnaissance pour Michel Goba, l'oncle, et son épouse bretonne Frédérique qui ont adopté dans le "cocon familial" le petit Didier à l'âge de 9 ans en France.
Il y a eu, ensuite, Albert et Clotilde Drogba, les parents pour qui "Tito" (nom affectif de Didier) devait donner l'exemple en tant qu'aîné des enfants. "Si j'avais expliqué à mon père que je serais docteur, je commençais à regarder le ballon avec une certaine complicité" (P.23). Evidemment, le père ne voyait pas cela d'un bon oeil. Il voulait que son fils se consacre à ses études.
Le "virus" du foot ayant eu très tôt raison des souhaits paternels, Didier Drogba intègre un centre de formation et signe, le 22 juillet 1987, sa première licence de footballeur. "Mon père a heureusement accepté que je rejoue au foot. Honnêtement, je sentais l'école m'échapper. L'ancien bon élève tombait petit à petit. Mais le football allait m'aider à me relever. Je finirais par décrocher un BEP de comptabilité, bien plus tard, minimum demandé par mon père" (P.28).
De Dunkerque à Chelsea FC, que d'années écoulées. Que de moments intenses vécus. Que d'amitiés solides tissées : Kader Seydi, frère de Thierno Seydi (agent de Drogba), Momo Sylla, Dominique Gourville, Parfait Medou-Otye, Pape Diouf, Kouassi Blaise (international ivoirien), Florent Malouda (français) que Drogba appelle amicalement "Flo", José Mourinho, Pascal et Stephane qui sont chargés de remonter psychologiquement et physiquement Didier (PP.225-229)
L'amour également est apparu à Didier Drogba à travers sa rencontre avec Lalla Diakité, une franco-malienne, qui deviendra son épouse et la mère de ses deux enfants, Isaac et Iman (P.54)
Deux entraîneurs ont visiblement marqué la carrière de Drogba jusqu'à ce jour. Il les appelle d'ailleurs ses "entraîneurs fétiche". Ce sont Marc Westerloppe (Le Mans) et José Mourinho (Chelsea FC). Passionné de football, Drogba l'est également de "la bonne vie", le poker et la danse. "Avec Bonaventure Kalou, nous avions même décidé de célébrer nos buts ivoiriens à la manière du coupé-décalé, danse à la mode à Abidjan. C'était un pari.
Celui qui marquait devait exécuter les pas saccadés, la main fendant l'air. Nous nous sommes lancés dans cet exercice de style, qui est devenu par la suite une forme de coutume.Y compris à Marseille, puis à Chelsea " (P. 210).
Un coeur d'Eléphant
"Ce maillot, je l'aime, je le porte comme une deuxième peau, écusson sur le coeur, émotion pour la vie. A mes débuts, dès que je recevais le fax de la convocation (en équipe nationale), je filais acheter le billet d'avion. C'était la bouffée d'oxygène. J'ai pourtant bien failli m'arrêter : avec le recul, j'aurais vécu la frustration de ne pas être au bout.
Avec ce groupe, avec le peuple ivoirien. Il y a quelque chose à réussir en 2010, si on s'investit un projet commun. Je crois que les jeunes ont compris mon message, son sens, sa signification. Aucune équipe africaine n'a remporté la Coupe du monde dans l'histoire. Le trophée vient en visite chez nous, en Afrique du Sud, sur nos terres.
Ça vaut le coup de se battre, de taire ses ego" (PP.191-192). Cette importante déclaration de Didier Drogba porte la marque entière du capitaine des Eléphants. Elle est mobilisatrice et pleine d'espoir. Drogba dit ici en filigrane aux Ivoiriens qu'il sera de retour dès que possible. Il appelle à l'union sacrée autour de l'équipe et à l'unité au sein du groupe. Une unité qui a été mise à rude épreuve en juin 2006 lors du mondial en Allemagne, puis à la CAN au Ghana.
A cause de vilains sentiments de jalousie et de leadership (P.189). Au-delà, l'équipe nationale de Côte d'Ivoire demeure une bande joyeuse qui fait languir d'autres footballeurs tels que le français Sylvain Wiltord. "C'est cool chez vous : vous n'auriez pas une place pour moi en sélection?", a-t-il confié à Drogba (P.176). Fier de la fédération ivoirienne de football (FIF) et de son président Jacques Anouma, Didier Drogba l'est visiblement moins de "la réunionnite aiguë" (P.168).
Idem pour certains sélectionneurs qui ont pris en main les Eléphants. Il trouvait, par exemple, le style de Henri Michel "à l'ancienne, un côté détaché, une distance par rapport au travail physique et aux matches". S'agissant du nouveau coach, Vahid Halilhodzic, l'on apprend, dans le livre, que Drogba et lui se connaissent depuis plusieurs années.
L'entraîneur franco-bosniaque, alors coach du PSG (1ère division française), n'avait pas exprimé d'enthousiasme pour avoir Didier dans son équipe. Un chassé-croisé aux contours frustrants s'était même installé entre l'attaquant et l'entraîneur. (P.73). Beaucoup d'eau a entre-temps coulé sous le pont. Didier Drogba le rappelle à titre de témoignage dans son autobiographie.
Que de chemins parcourus par le petit garçon de Yopougon . Ce n'était pas gagné !
Source Notre Voie