Posté le 30.06.2008 par sergegrah
Kajeem (Artiste-musicien)
Acteur de la scène musicale ivoirienne depuis 1997, Kajeem a fait son petit bonhomme de chemin. Il a conquit les cœurs du public tant ivoirien qu’européen. Artiste militant, Kajeem exprime dans ses chansons le déchirement de son pays et les maux de notre société. Il est membre d’honneur de la Croix-Rouge de Côte d’Ivoire. A l’occasion de la sortie le 4 juillet prochain de son nouvel album « Qui a intérêt ? », nous l’avons rencontré pour vous. Entretien.
Quelles sont les nouvelles ?
Les nouvelles, c’est la sortie le 4 juillet prochain de mon nouvel album. C’est un album de 10 titres qui s’intitule « Qui a intérêt ? ». Pour moi, c’est l'album le plus aboutit que j’ai jamais fait jusqu’à présent. On y retrouve du reggae roots, du ragga et des chansons à coloration africaine. Pour ceux qui ont écouté mes précédents albums, c’est tout ça en mieux. C’est une bonne conjugaison du reggae à tous les temps… Côté textes, j’ai essayé de dire les choses qu’elles sont. Parce qu’on ne peut pas dépeindre une réalité devenue dure avec des mots de berceuse. Par exemple, dans le titre « Marchand de mort », je fais allusion au scandale des déchets toxiques et de tous ceux qui ont traficoté pour rendre possible le déversement de ces déchets de la mort chez nous. « Qui a intérêt ? » A qui profite ce crime ? « Qui a intérêt » à ce que l’Afrique ne se développe pas ? On peut multiplier les questions à souhait, parce que dans beaucoup de situations, si tu ne te poses pas les bonnes questions, tu n’auras pas les bonnes réponses.
Comment identifiez-vous votre genre musical ? Reggae, du rap, du ragga, etc. ?
Celui qui n’arrive pas à me situer, c’est qu’il ne suit pas l’évolution de la musique. Moi je fais du reggae du troisième millénaire. Le reggae n’est plus celui des années 60, il a évolué. Le reggae s’est enrichi de tout ce qu’il y a comme rythmes dans le monde. Le reggae prend la couleur de l’endroit où il est pratiqué. Moi, je suis issu d’une génération qui a grandi aux sons du hip-hop, du ragga, de la soul, etc. C’est donc normal que ma musique soit enrichie de ces différentes influences. Mon reggae n’est donc pas comme celui que pratiquait Bob Marley. Mais c’est tout même du reggae.
Ce n’est donc pas vraiment du reggae que fait « Le fils de Jah » ?
Je fais du reggae. Mon prochain album est le plus roots que je n’ai jamais fait. Je ne veux pas m’enfermer, je ne veux pas travestir ma pensée. C’est-à-dire si j’ai une chanson qui me vient sous la forme d’un slow, je ne vois pas pourquoi je vais la reggaeifer sous prétexte que je suis reggae. Moi, je suis un artiste qui se laisse vivre.
Dans votre adaptation du reggae au rap ou du rap au reggae, quelles sont les priorités que vous vous imposez ?
Ce qui est prioritaire dans la musique que je fais, c’est le message. C’est vrai que j’essaie de rester fidèle au reggae, parce que c’est mon arme de combat. C’est quelque chose auquel je crois. Mais je ne veux pas être prisonnier de quoi que ce soit... Et je n’ai jamais fait d’album qui soit en rupture avec le public tant au niveau de la chanson qu’au niveau de la musique. Il y a toujours eu les mêmes rythmiques, certains en ragga, d’autres en reggae. C’est une sorte de déclinaison du reggae à tous les temps et à tous les modes.
Cette déclinaison, c’est pour vous adapter au public européen ?
Non ! Le meilleur artiste reggae 2005 au niveau mondial s’appelle Damian Marley, un des fils de Bob Marley. Ce qu’il pratique comme musique est mille fois plus hip-hop que ce que je fais. Mais personne ne lui reproche d’avoir dilué son reggae. Je veux dire que je n’ai pas besoin de travestir le reggae pour plaire au public européen. En musique, les plus belles descriptions ne valent pas la plus petite écoute. Mon nouvel album va montrer que je ne cherche pas à être autre chose que ce que je suis en réalité. Je suis un jeune africain urbain, j’appartiens aussi à une culture. Je dois intégrer tout cela à ce que je fais.
Qu’est-ce qui séduit dans votre musique ?
Ceux qui sont séduits par ce que je fais seraient plus aptes à répondre à cette question… Je pense que les gens aiment Kajeem pour ses textes, pour le message qu’il apporte. Pour moi, c’est le plus important. Voyez dans nos villages, la musique a une fonction d’éducation, d’élévation, de transmission de valeurs, avant même sa fonction de distraction. On ne peut donc pas réduire la musique à sa seule fonction de distraction. Et puis, mes fans disent que ce que je fais est différent. Or en matière d’art, la différence est la chose qui fait de vous une référence.
Quels sont les thèmes qui reviennent le plus souvent dans votre musique ?
Mes chansons sont d’abord adressées aux jeunes. Parce qu’avec les jeunes, on peut encore espérer changer les choses. C’est pourquoi j’aborde souvent les thèmes du chômage, de la confiance e soi. Je demande aux jeunes de prendre en main de son destin, etc. Et puis, il y a aussi les éternels problèmes de l’Afrique. Il y a aussi des thèmes purement reggae qui évoquent la libération des peuples.
Kajeem artiste pour le business ou engagé ?
Je suis quelqu’un d’impliqué dans tout ce qui m’entoure. Artiste engagé on pourrait donc dire. Je sais ce qui m’a valu de chanter « Sergent 2 togos » en Côte d’Ivoire. Artiste business, je ne veux même pas répondre à cette question, parce que pour moi la musique est un business. La musique, c’est ma passion, c’est mon métier. Ce serait un problème si je n’arrive pas à vendre ce que je fais, Il faut que je sois capable d’allier mon talent au business.
De 1997 à 2008, quelles sont les grandes étapes de votre carrière musicale ?
La première grande étape a été la sortie de mon premier album. C’était la matérialisation d’une idée. Chaque album a joué un rôle précis dans ma carrière. « N’gowa » a été l’album qui m’a permit d’exister physiquement en tant qu’artiste, « Revelation Time » m’a révélé au grand public, « La voix du ciel » m’a permit de faire mon premier voyage en Europe et d’entrer ainsi sur le marché international. « Positif » lui, m’a permis de tourner en Europe. Et le dernier album devra être celui de l’explosion. Chaque album est donc une forme de marche d’escalier. J’espère aller toujours plus haut.
Vous avez été un certain temps acteur de la scène hip-hop… Quel est votre regard sur ce mouvement ?
Sur mon premier album, il y a un titre rap. C’est titre là qui avait été choisi pour la promotion. C’est pourquoi bon nombre de gens croient que je suis un rappeur. Mais moi j’ai toujours fais du reggae. Seulement à l’époque, il n’y avait pas de mouvement reggae et, le seul espace où je pouvais m’exprimer c’était dans le hip-hop. Malheureusement, c’est très souvent qu’on refusait de me passer à des émissions parce qu’on me reprochait de ne pas être assez rap… Je veux dire que tout ce que j’ai appris dans la musique, je le dois au rap. Je n’ai pas fait d’école de musique. Mon école à moi c’est le rap. Sur scène, tous mes gestes sont typiquement rap… C’est pourquoi je suis très peiné de voir le rap être ce qu’il est aujourd’hui. En Afrique noire, la Côte d’Ivoire est le premier pays où le rap s’est rapidement développé. Mais au lieu de continuer de travailler, nous avons passé tout notre temps à faire des guerres de clans. Ce qui a tué le mouvement. Et aujourd’hui tous les pays qui ont commencé à faire le rap après nous, sont loin devant. Avec la nouvelle génération de rappeurs, j’espère qu’on ne va répéter les mêmes erreurs du passé.
Vous tournez beaucoup en Europe, comment réagi le public là-bas ?
C’est une bonne réaction en général partout où je suis passé. Ce qui m’oblige à continuer à travailler, afin de maintenir la confiance que le public a placée en moi. Nous avons une cinquantaine de spectacles par an. J’ai joué sur des scènes prestigieuses telles que le Montreuil Jazz Festival et le Festival Afro-System. J’ai fais également les premières de Anthony Dee, de Sean Lat et de Tiken Jah. C’est plutôt bon pour quelqu’un qui n’avait pas encore signé de contrat avec une maison de disque.
C’est beaucoup d’argent que gagne Kajeem…
Pas forcément ! Le jour où j’aurai beaucoup d’argent, vous n’aurez même pas à me le demander. Pour le moment, j’ai la chance de vivre de mon métier de musicien.
C’en est donc fini pour vos études ?
Non, je n’ai pas mis un trait sur mes études, j’ai fini mes études universitaires. C’est à la fin de mes études que j’ai décidé de faire de la musique. Je n’ai pas arrêté mes études pour la musique... Je me suis juste inscrit dans une école en Suisse pour préparer une maîtrise en musique assistée par ordinateur. A ce niveau, c’est un peu souple et ça me permet de me concentrer sur ma musique… Je voudrais dire aux jeunes que c’est terminé la musique des analphabètes. Pour faire de la musique désormais, il faut avoir été à l’école.
Kajeem, des enfants ? Marié ?
Je ne suis pas marié, mais j’ai deux enfants... Je n’aime pas parler de ma vie privée parce que pour moi, ce n’est pas le plus important. Je veux préserver mes enfants, les mettre à l’abri. Je voudrais que mes enfants aient une enfance normale. Et non une enfance de star, parce que ce ne sont pas des stars, mais des enfants.
Un message ?
Je voudrais dire aux jeunes que nul ne fera de meilleurs projets pour nous que nous-mêmes. Nous devons nous battre pour avoir une activité. C’est vrai que c’est difficile, mais nous ne devons surtout pas perdre confiance en nous. Ailleurs être jeune est un atout, mais chez nous, c’est un véritable handicap… C’est à nous que l’avenir appartient. C’est à nous de prendre notre destin en main.
Réalisée par Serge Grah
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Posté le 25.06.2008 par sergegrah
« Je demande au Président Gbagbo de m’aider à construire un musée digne du talent littéraire de mon frère. » C’est en termes qu’Adé Pla Augustin, frère aîné de Jean-Marie Adiaffi, avait dans les colonnes d’un confrère, lancé un appel aux autorités ivoiriennes sur la question de la construction d’un musée à la mémoire de l’écrivain ivoirien. Longtemps attendue, on peut le dire, la construction de ce musée est aujourd’hui une réalité. En effet, depuis environ un mois, l’Etat de Côte d’Ivoire, par le ministère de la Culture et de la Francophonie, a confié à une entreprise de la place, la construction à Bettié (Abengourou) dudit musée.
Sur le site de la tombe de l’écrivain, le Musée Jean-Marie Adiaffi de Bettié s’étend sur une superficie de 2000 m². Un imposant bâtiment haut de 7,80 m et constitué de trois blocs. Un premier bloc va abriter les bureaux, le second, la salle d’exposition et le troisième, la salle de documentation et la vidéothèque. Le projet qui devrait être achevé en octobre prochain, est estimé à environ 100 millions Fcfa. Un geste de l’Etat de Côte d’Ivoire qui, sans nul doute, va permettre de pérenniser le souvenir d’un grand homme de culture qui a su marquer son époque et sa société.
Décédé le 15 novembre 1999, Jean-Marie Adiaffi, grande figure publique, était connu pour ses talents littéraires. En 1981, il obtient le Grand Prix Littéraire d’Afrique Noire avec La Carte d’Identité. Une œuvre dont le héros Mélédouman (je n’ai pas de nom) est en quête de son identité, et pose ainsi les jalons d’une réflexion sur l’aliénation africaine postcoloniale. Il faut dire que Jean-Marie Adiaffi est l’auteur de plusieurs livres à succès dont D’éclairs et de foudres (poésie), Silence, on développe et Les naufragés de l’intelligence (roman).
En Côte d’Ivoire comme ailleurs, personne ne peut dire être resté indifférent devant cet homme au verbe haut qu’on surnommait « l’insulteur public ». Un homme chaleureux à l’extrême, expansif dans ses propos comme dans ses gestes, et très souvent, majestueusement habillé de pagne kita et d’un long collier en or.
Mais le tournant dans de sa vie qui l’aura énormément absorbé, reste son projet de modernisation des religions africaines jusqu’alors qualifiées de « traditionnelles, de fétichisme ». C’est ainsi que naît alors le Bossonisme. Un néologisme formé à partir du mot boson (en langue agni), qui désigne un génie auquel est rendu un culte. Par la théologie Bossoniste, Adiaffi voulait ainsi entreprendre la construction d’une nouvelle identité africaine. Il disait que « l’aliénation spirituelle est la source des autres aliénations. Les Ivoiriens doivent se réconcilier avec leur patrimoine religieux trop longtemps dénigré par les colons et par eux-mêmes. Confondant s’occidentaliser et se moderniser ».
C’est à partir de 1993 que Jean-Marie Adiaffi entreprend la collecte des mythes et des symboles du patrimoine cultuel et culturel ivoirien et même africain. Il collectionne également, à son domicile, des statues et objets cultuels d’origine diverse. « Je suis Ivoirien jusqu’à la moelle de mon âme… Je suis ivoirien et tout ce qui est sur le territoire national ivoirien est mon héritage, mon patrimoine cher à ma sensibilité… Allez donc éclater vos limites, brisez vos résistances, allez vous nourrir chez les voisins. Ce n’est qu’ainsi que la machine d’une dialectique de détribalisation se mettra en marche pour créer une culture identitaire, un miroir où chaque ivoirien verra son image parée », ne cessait-il de proclamer.
Mais contrairement à ce qu’on peut croire, Jean-Marie Adiaffi ne se présentait pas comme le fondateur d’une religion ni comme un prophète inspiré de Dieu. Seulement comme un défenseur de la culture africaine dont la religion constitue un élément fondamental…
Serge Grah
Posté le 23.06.2008 par sergegrah
Pr Sery Bailly
Figure importante du Front Populaire Ivoirien (FPI), le Professeur Séry Bailly a réussi à se forger l’image d’un intellectuel qui maitrise les particularismes et les maux de la société ivoirienne. Ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique dans le premier gouvernement de la 2e République, il en sort après Marcoussis. Aujourd’hui, le Professeur Séry partage son temps entre l’Assemblée Nationale où il est député et la Fondation Memel Fotê dont il préside le Bureau Exécutif. Dans cet entretien qu’il nous accordé, il revient sur les raisons de la récente réunion à Abidjan du comité Afrique de l’Internationale Socialiste, du réchauffement des relations France-Côte d’Ivoire et de l’élection présidentielle du 30 novembre prochain.
Professeur, une réunion du Comité Afrique de l’Internationale socialiste s’est tenue à Abidjan les 14 et 15 juin dernier. Qu’est-ce qui a justifié une telle rencontre ?
Depuis le début de la crise, le comité Afrique de l’Internationale Socialiste, a toujours été à l’écoute de la Côte d’Ivoire. Il n’y a pas eu une seule manifestation du comité Afrique, aussi bien que de l’IS dans son ensemble qui n’ait pas évoqué la situation en Côte d’Ivoire…Tel que le président du comité Afrique de l’IS, Monsieur Ousmane Tanor Dieng, l’a dit, c’était une réunion comme il en existe tous les ans, mais c’était également une manière pour les socialistes africains de marquer leur solidarité avec la Côte d’Ivoire, de s’informer de l’évolution de la situation. Les socialistes africains voulaient profiter pour bien comprendre dans quelle voie la Côte d’Ivoire s’engage, quelles sont ses chances d’arriver à bon port. Et de nous encourager à avancer sur la voie de la paix que nous avons empruntée depuis l’accord de Ouaga. Mais aussi, par rapport à la prochaine élection présidentielle, de montrer leur soutien à leurs camarades du FPI (Front populaire ivoirien).
Que faut-il retenir au sortir de cette réunion socialiste ?
Nos camarades ont été rassurés sur notre volonté d’aller à la paix. Quand je dis notre volonté, il s’agit de celle du président de la République, celle de ses adversaires qui ont saisi la main qu’il a tendue et celle des camarades du FPI. D’une manière générale, ils ont été convaincus que l’ensemble des Ivoiriens est disposé à aller à la paix. Nos camarades socialistes ont vu qu’avec la prochaine élection présidentielle, les Ivoiriens sont en train de tourner dos à la violence pour s’impliquer dans la politique qui va nous permettre de gérer sainement nos rivalités et d’avancer, non seulement sur le chemin de la démocratie, mais aussi celui du développement.
Professeur, y a-t-il aujourd’hui encore une réelle spécificité socialiste ? Sinon, en quoi la pensée des partis socialistes se distingue-t-elle de celle des autres partis politiques ?
Je pense que c’est le Président de la République qui a clarifié ce débat dans le langage imagé qui est le sien. On ne résoudra aucun problème en disant « libéralisme, libéralisme ; le marché, le marché ». Mais en même temps, on ne pourra pas se développer sans le marché. Le marché peut être inhumain, parce que le marché est une machine, un processus. C’est un rapport entre une offre et une demande. Et tenir compte du marché, c’est s’apprêter à affronter des concurrents, c’est produire dans de bonnes conditions des produits de qualité. Mais si on ne s’en tient qu’au marché, l’être humain sera écrasé, marginalisé et oublié. Puisque c’est la loi de l’offre et de la demande. Dans un tel environnement, c’est à l’être humain qu’il appartient d’apporter la justice, la solidarité, de faire en sorte que le marché ne laisse pas de côté ceux qui ne son pas compétitifs, mais qui ne sont pas moins des êtres humains. Ce que les socialistes proposent, c’est un mariage entre les exigences du marché et la solidarité humaine. Une démocratie plus complète qui ne soit pas limité à sa dimension politique (voter tous les 5 ans), mais une démocratie qui soit aussi sociale, c’est-à-dire qui puisse satisfaire les droits sociaux des citoyens. On va l’appeler la social-démocratie à la différence de la révolution. Car la révolution, c’est le fait de transformer et d’imposer à la société une voie pour la sauver sans elle ou contre elle ou malgré elle. Or la démocratie suppose qu’on négocie avec le peuple. On prend le temps de comprendre ses besoins, de les lui expliquer et de l’amener à s’impliquer. Le socialisme c’est donc l’articulation de la liberté, de la démocratie et de la solidarité. S’il y a une volonté généreuse sans la liberté, sans la démocratie, le socialisme devient inefficace. Pire, il devient un monstre qui va dévorer ses propres enfants. Ainsi, la liberté du marché certes, mais la solidarité humaine surtout. Et non pas sur la base de la simple charité. Car le capitalisme est capable, après avoir exploité le peuple, d’ouvrir des fondations et de faire des dons.
Que gagne le FPI à être membre d’une Internationale socialiste ?
On créé des Internationales pour avoir des alliés. Cela n’a pas de résultats immédiats. En parlant à l’IS, il y a au moins 130 pays qui entendent parler de notre problème. Et les socialistes du monde entier qui sont dans des positions stratégiques et d’autorité peuvent nous être utiles, ne serait-ce qu’au niveau de l’information. La guerre, on le sait très bien, on la gagne d’abord par l’information… On a des camarades qui, quelle que soit la difficulté du combat, nous sont solidaires. L’IS est donc un réseau mondial dans lequel nous pouvons profiter de l’expérience des autres, donner notre point de vue, informer nos camarades sur nos propres valeurs, nos difficultés et nos projets.
On assiste ces derniers temps à un véritable ballet diplomatique français. D’abord Jack Lang, ensuite Bernard Kouchner, etc. Pensez-vous Professeur, comme disent certains, que « Sarkozy veut réparer les torts de Chirac » ?
Il faut d’abord remonter plus loin. Parce que, quand on parle des socialistes, on ne voit que ceux qui ont été au pouvoir depuis 1981. Mais François Mitterrand, ministre de la France d’Outre-Mer, Albert Sarraut et Laurent Péchou sont des socialistes qui ont réprimé durement… Personnellement, je n’ai pas été surpris que dans ces évènements malheureux qu’on appelle la crise, nos camarades socialistes français n’aient pas compris les enjeux. Ils ont réagi, et ça se comprend, en français d’abord avant de réagir en socialistes. Et c’est ce que Aimé Césaire a dénoncé dans sa lettre à Maurice Torez. Mais ça ne concerne pas que les communistes, il s’agit de tous les partis politiques français. Ils réagissent d’abord en nationalistes. Nos camarades ne pouvaient pas comprendre que les Ivoiriens aient la même attitude. C’est pourquoi ils étaient tous persuadés que nous étions anti-français. Nos camarades socialistes français ont dit que Gbagbo n’était pas fréquentable. Ils ont estimé que c’est nous qui avions créé l’ivoirité politique. Chirac et eux avaient la même opinion. Mais c’est quoi être anti-français ? Nous, nous sommes simplement pro-ivoiriens… Ce sont tous ces excès et tous ces malentendus qu’ils sont eux-mêmes en train de corriger. Il a fallu du temps pour que la France colonialiste comprenne que l’indépendance des ex-colonies était une nécessité. Mais que de morts, des années 40 aux années 50. Il a fallu également d’autres morts en 2004 pour que la France raisonne comme dans les années 50 : « Ils peuvent bien être des Etats indépendants, nous pouvons bien les respecter et préserver nos intérêts. » C’est dans l’intérêt de la France qu’il n’y ait pas de guerre chez nous et, c’est aussi dans notre propre intérêt d’avoir des rapports avec la France. La Côte d’Ivoire ne cherche juste qu’à avoir une meilleure relation avec France.
Peut-on donc dire que le président Nicolas Sarkozy se présente comme l’homme de la rupture ?
Le président Nicolas Sarkozy a posé les actes qui le montrent. Monsieur Sarkozy a bien compris les intérêts de la France. Il faut savoir que, ce que la France décide aujourd’hui dans ses rapports avec la Côte d’Ivoire, n’est pas pour nous faire plaisir. Et le Livre blanc qui vient d’être publié par l’armée française le dit clairement. A savoir que la France va désormais mettre l’accent sur la technologie des renseignements. Ce qui compte donc, ce n’est pas des armées pléthoriques à travers le monde, mais la capacité de se projeter dans le monde par anticipation grâce aux satellites. Parce que la guerre aujourd’hui est très technologique. La France a bien compris qu’il faut se recentrer sur ce qui est essentiel… La crise ivoirienne a permis, non seulement à la France de comprendre où se trouve son véritable intérêt et comment le préserver, mais aussi aux Ivoiriens d’ouvrir les yeux. Cette crise a donc été bonne pour nous tous.
Professeur, on annonce même des actions fortes. Par exemple, fermer les bases militaires, réviser les accords de défense, proposer une autre forme de coopération, etc. Lequel des chapitres de ce programme mérite-t-il, selon vous, d’être fait dans l’urgence ?
D’abord repenser les rapports. Avoir une autre conception de la coopération. Le reste, c’est le déploiement de l’idée sur le terrain. Nicolas Sarkozy est le président de la France qui est un grand pays. Gbagbo est le président d’un petit pays. Mais en termes intellectuels et d’expérience de la vie, Sarkozy n’a rien de plus que Gbagbo. Il faut donc qu’on puisse se respecter… Je ne comprends pas le ministre Kouchner quand il dit « Je n’irai pas en Côte d’Ivoire tant qu’il n’y a pas d’élections ». Mais est-ce que nous avons besoin de lui ? Les élections ont-elles eu lieu avant qu’il ne vienne ? Maintenant, il dit « C’est avec celui qui est élu que nous allons coopérer ». Mais naturellement ! C’est ce que nous voulons. Ça va nous permettre d’avoir conscience de nos responsabilités et de ne penser qu’aux intérêts de la Côte d’Ivoire. Nos partenaires doivent comprendre que leur intérêt, c’est notre développement. La justice au niveau mondial est donc dans l’intérêt des pays pauvres et des pays riches. Et ça pourrait être une réponse efficace au problème de l’immigration clandestine.
Des indicateurs clairs et pertinents de cette rupture sont-ils perceptibles ?
Le président Sarkozy, c’est vrai qu’il fait parfois des discours malheureux, mais tout le monde salue son discours du Cap. Ce qui veut dire qu’il faut mettre les choses à plat… Il comprend où se trouvent les intérêts de la France. Il y a donc des actes qui sont posés et des signes qui sont perceptibles.
Comment croire, Professeur, qu’au moment où les Chinois, les Américains et autres s’intéressent de plus en plus à la Côte d’Ivoire, la France se retire en fermant sa base militaire ?
Il y a deux types de discours. Le premier, un peu irresponsable est « on s’en fout, prenez votre indépendance et crevez ». Le second amène à répondre à des questions principales : « Quels sont nos intérêts ? Comment les promouvoir et les protéger ? ». Et dans chaque pays qui est une grande puissance, quand des gens réagissent de cette façon subjective, leur patronat, leurs intellectuels les ramènent à l’ordre. Quand De Gaule avait dit en Algérie « Je vous ai compris », en fait il faut comprendre qu’il s’était lui-même compris, il avait compris les intérêts de la France. C’est pourquoi, à propos de base militaire française, les Ivoiriens doivent lire que la meilleure façon de rester pour les français, c’est peut-être de partir d’une certaine manière.
La Chine concurrence sérieusement les Etats-Unis et l'Europe en Afrique. Les pays africains peuvent-ils se permettre de jouer la carte de la Chine contre leurs partenaires « traditionnels » ?
La Chine met en place une politique qui correspond aux besoins de sa société. On dit que la Chine cherche du pétrole partout. Mais se développer demande beaucoup d’énergie. Aujourd’hui, l’Occident redoute la Chine, alors on critique la Chine pour les droits de l’homme, etc. Mais imaginez une révolte en Chine ! L’Occident peut faire à la Chine ce qu’elle a fait à l’Union Soviétique, l’amener à imploser. Il suffit de créer des conflits, de mener une guerre idéologique… Souvenez-vous de la guerre de l’opium au 19e siècle. Pour ce qui est des relations entre la Côte d’Ivoire et la Chine, il faut comprendre qu’un Etat n’est pas là pour choisir un ami contre un autre. C’est de savoir ce que la Chine, la France ou les Etats-Unis nous apportent. Il ne faut donc pas voir les relations internationales en termes de noir et blanc. Chaque Etat fait la promotion de ses intérêts selon les offres qui lui sont faites. La Chine est un modèle pour nous, nous nous inspirons de son expérience, parce que c’est un pays sous-développé qui a réussi à émerger. En dehors de cela, la Chine est comme tous les autres Etats. Et les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. C’est aussi valable pour la Côte d’Ivoire.
Pensez-vous que les Chinois perçoivent l’Afrique comme un nouvel Eldorado ?
Les anciennes puissances coloniales n’avaient pas d’autres motivations en venant en Afrique que le besoin de matières premières. Les français veulent notre pétrole, les chinois également veulent notre pétrole, il en est de même pour les autres Etats occidentaux. Nous discutons avec tout le monde pour voir ceux qui nous respectent et qui respectent nos intérêts. C’est la loi du marché de donner au plus offrant. Il n’y a donc aucune raison de diaboliser les chinois.
Professeur, c’est dans exactement 5 mois qu’aura lieu l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire. Comment la voyez-vous ?
Cette prochaine élection présidentielle est très importante. Car elle va mettre fin à des mythes. Parce que cette élection va permettre à chacun des hommes politiques Ivoiriens de savoir ce qu’il pèse véritablement. Mais c’est une élection qui sera difficile. A l’image de tout accouchement, la femme est entre la vie et la mort. Cependant, il faut faire en sorte que l’accouchement se passe bien… Cette élection est donc périlleuse parce que la Côte d’Ivoire arrive en bout de chute. Certains hommes politiques vont prendre leur retraite, et en effet, ils voudraient y aller dans certaines conditions. Ils vont donc jouer leur va-tout. Gbagbo également qui a résisté durant toute la crise, voudra enfin pouvoir mettre son programme en œuvre. De mon point de vue, le pouvoir qui sortira de cette élection sera légitimé. Mais ça ne veut pas dire que la crise sera résolue pour autant. Parce que cette crise n’est pas seulement une affaire politique. Il y a aussi sa dimension sociale. Il faut qu’au sortir de cette élection, il y ait un pouvoir crédible qui relance la Côte d’Ivoire. La relancer autant dans la reconstruction physique que humaine.
Mais très peu d’Ivoiriens parient pourtant sur la tenue de ce scrutin, en tous cas à la date indiquée…
C’est pourquoi j’utilise l’image de l’accouchement. Vous connaissez une femme qui va accoucher et qui n’est pas inquiète qui n’a pas peur ? C’est d’abord douloureux, ensuite il y a le risque qu’elle subisse une césarienne, qu’elle décède même. Il est donc normal que nous soyons tous angoissés. Mais un homme politique, un intellectuel ne doit pas se limiter à l’angoisse. Il doit comprendre l’angoisse et chercher les moyens de la contourner… Cette élection ne sera pas facile. Il y aura des grincements de dents, peut-être des affrontements. Mais les Ivoiriens doivent y croire, car elle est très importante pour notre histoire. Parce qu’à partir de cette souffrance, nous déboucherons sur une nouvelle Côte d’Ivoire. Et quel que soit le résultat de ce scrutin, le président Gbagbo sera déjà rentré dans l’histoire, par sa résistance et par sa générosité. Et les autres qui ont compris qu’il faut mettre fin à la rébellion, seront eux aussi rentrés dans l’histoire.
Avec du recul, cette crise ivoirienne était-elle liée à un déficit de démocratie ou était-ce un vrai problème identitaire ?
J’en suis arrivé à penser qu’il y a deux choses fondamentales. Il y a d’abord la France. Les chercheurs verront plus tard de quelle manière la France a été impliquée. Ensuite, il y a un problème sur lequel on ne s’est pas encore véritablement penché, c’est la crise de l’élite ivoirienne. Tout le reste est prétexte et alibi. Imaginez le nombre de gens qui ont occupés de hautes fonctions, c’est-à-dire ministres, directeurs de cabinets, directeurs généraux, ambassadeurs, etc. et qui ne le sont plus. Qu’est-ce qu’ils deviennent ? Ces jeunes ingénieurs, médecins, pharmaciens, économistes, enseignants, qui refusent de travailler, mais qui attendent tous d’être nommés. C’est le grand paradoxe de notre pays. Mais que fait-on d’eux ? Ces autres milliers de jeunes sans travail, que deviennent-ils ? Voilà la bombe ! Et ça, ce n’est pas PDCI, ni FPI, ni RDR. C’est un problème social. Il faut donc qu’au niveau des partis politiques, qu’on puisse dire la vérité aux jeunes, à aux cadres : « On ne peut pas tous vous nommer ». C’est cela la crise. L’inadéquation entre les aspirations des uns et des autres et ce que la société offre. Par conséquent, le ressentiment, l’aigreur, la frustration et la colère qui bouillent en tout ce monde finissent un jour par exploser. Ce sont là les problèmes que les sociologues devront regarder de plus près et que les politiciens devront aborder avec efficacité. Tous les autres éléments qui entouraient la crise n’ont été que des fabrications idéologiques, des cache-sexes. Il y avait une opportunité, il fallait donc une justification. Aujourd’hui, qui parle encore de problèmes identitaires, de l’ivoirité ? Ouattara et Bédié ne sont-ils pas alliés au sein du RHDP ? Il nous revient donc aujourd’hui de chercher les vrais problèmes et de trouver ensemble les vraies solutions.
Professeur, vous qui êtes un observateur attentif de la société ivoirienne, que pensez-vous de la corruption, du racket ? Le mal est-il si profond que ça dans notre pays ?
C’est une question de perception. On le perçoit d’autant plus aujourd’hui que la pauvreté a augmenté. A partir du moment où même le petit fonctionnaire gagnait relativement bien sa vie, il n’avait pas à envier son camarade devenu ministre. Mais aujourd’hui, la pauvreté est telle que l’écart est devenu trop choquant. Nous ressentons douloureusement ce mal parce que nous sommes de plus en plus pauvres. Sinon, ce n’est pas aujourd’hui qu’est née la corruption et ce n’est pas aujourd’hui non plus qu’elle va disparaître. Ce qui est important, c’est de comprendre que dans tous les pays en guerre, la corruption augmente, les trafics aussi. Par exemple, jusque dans les camps de concentration Nazi où les gens savaient qu’ils allaient mourir d’un moment à l’autre, il y avait la corruption… Une période de guerre est donc une période de grande anomalie, de grande confusion de valeur. Si la guerre autorise de tuer, mêmes parfois des femmes et des enfants, l’honnêteté devient une moindre valeur. Le régime étant fragilisé s’est s’appuyé sur des groupes individus, mais surtout sur ses soldats qui ont fini par croire qu’ils doivent bénéficier d’une sorte d’impunité. Et je suis heureux qu’on ait commencé par l’armée. Cela a permis au moins de savoir que s’il y a racket, c’est aussi parce qu’il les véhicules n’ont pas de pièces… Si vous observez l’ensemble de la société, dans les hôpitaux, dans les écoles, dans l’administration, etc. C’est alarmant ! Tout ça doit changer. Mais ça ne peut être fait que dans un pays normal, avec une société qui donne opportunité à chacun de gagner honnêtement sa vie. Une société qui respecte ses membres pour ce qu’ils sont. Car ce ne sont pas les villas et les voitures qui font la grandeur d’un homme.
Quel rôle souhaitez-vous pour les intellectuels Ivoiriens dans la reconstruction de notre pays ? Pérorer ou s’engager ?
Les intellectuels doivent s’engager dans ce que j’appelle la reconstruction humaine. C’est-à-dire, s’efforcer de comprendre l’impact que la crise a eu sur nous. Ecouter les raisons que les uns et les autres en donnent pour connaître la racine du problème. Et à partir de là, aider notre société à se reconstruire. Reconstruire nos liens sociaux et nous mobiliser collectivement pour affronter les défis qui sont les nôtres, en Afrique et dans le monde. On ne peut donc pas dire pérorer, c’est un peu péjoratif, mais s’engager, s’impliquer pour promouvoir les droits de l’homme, la démocratie, l’économie, la connaissance de notre histoire, de ce que nous sommes et que, l’identité ne soit pas une occasion de batailles parce que l’identité n’est pas identique, elle évolue… Une fois qu’on aura compris tout cela, ce sera l’occasion d’un nouveau départ. D’une Renaissance à ne pas confondre avec la renaît-chance comme disent Denis Jambart et Claude Allègre. La renaissance c’est par le travail, l’engagement. Et non une affaire de miracle, ni de chance. Il nous faut savoir dans quelle direction on s’engage et pourquoi. Et s’il y a une multitude de chemins, il faut au moins qu’on s’accorde sur la destination.
Dernière question Professeur, ça vous inspire quoi quand vous entendez des africains dire : « Barack Obama, un espoir pour de l’Afrique » ?
Ce n’est pas seulement l’image des noirs de l’Afrique, mais de tous les noirs du monde entier qui est rehaussée. Même si Barack Obama n’est pas élu, les noirs auront fait un grand progrès. De Toussaint Louverture à aujourd’hui, en passant par Martin Luter King, c’est un aboutissement que nous revendiquons légitimement. Ce qui veut dire que les noirs ont progressé dans une Amérique qui a progressé, qui a dépassé les préjugés raciales. En tant qu’être humains, nous sommes reconnus. Parce qu’il ne faut pas oublier la controverse de Valladolid où l’Eglise Catholique se demandait si les noirs étaient des singes ou des êtres humains. De Valladolid jusqu’à aujourd’hui, que de chemins parcourus ! Sous le rapport de la reconnaissance, oui Obama est une fierté pour tous les noirs. Mais sous le rapport politique et économique, nous serons confrontés à l’Amérique. Et l’Amérique reste l’Amérique avec des intérêts d’un Etat, d’une super puissance sur lesquels il ne faut pas que les Africains se fassent trop d’illusions. Nous devons rester lucides. Ce n’est pas parce que l’Amérique pourrait être dirigée par un noir que les choses vont être différentes.
Réalisée par Serge Grah
Posté le 20.06.2008 par sergegrah
Lucien Tapé Doh
Plusieurs dirigeants de la filière café-cacao ont été arrêtés cette semaine à Abidjan. Ils sont accusés de malversation et de mauvaise gestion du « poumon de l’économie ivoirienne ». Lucien Tapé Doh et Henri Amouzou, les plus grosses prises de cette opération devront répondre de leurs actes devant la Justice ivoirienne.
Lucien Tapé Doh, président du conseil d’administration de la Bourse du Café Cacao (BCC) a été arrêté, jeudi, à Abidjan. Avant lui, plusieurs autres acteurs de la filière café-cacao de Côte d’Ivoire, dont la gestion leur avait été confiée en 2001, ont été entendus puis écroués à la Maison d’Arrêt et de Correction d’Abidjan (MACA).
Henri Kassi Amouzou du Fonds de Développement pour la promotion des activités des producteurs de café-cacao (FDPCC), a ouvert le bal des arrestations, lundi dernier. Entendu par le Procureur de la République, Tchimou Raymond, il a été déféré à la MACA avec ses proches collaborateurs M. Théophile Kouassi et Mme Houssou.
« Malversations, détournements de fonds, mauvaise gestion, etc. » est le sombre résumé fait de leur passage à la tête des structures agricoles qui leur avait été confiées. Ils sont appelés à répondre de leurs actes. Et selon des sources judiciaires, la vraie audition de ces différents acteurs débutera dans deux semaines. En attendant ils partagent le bâtiment des assimilés de la MACA.
Le « nettoyage » ne fait que commencer
La même vague pourrait emporter les dirigeants du Fonds de Garantie des Coopératives Café-Cacao (FGCCC) à la MACA. Aucune structure de la filière ne sera épargnée, nous a rapporté une source judiciaire. M Firmin Kouakou, Kouassi Tohouri Prosper et Mme Angeline Kili, respectivement Directeur des affaires administratives et financières et Présidente du conseil d’Administration du Fonds de Régulation et de Contrôle (FRC) sont entendus aujourd’hui. Ils ont été cités à comparaître par le Procureur de la République dans l’achat de l’usine de cacao de Fulton aux Etats Unis.
Cette série d’arrestation, selon le Procureur, n’a rien de définitif Il s’agirait plutôt d’une disposition particulière liée à la sécurité des prévenus.
L’Opération « mains propres », qui continue de faire des victimes, ne touche pas que le secteur du café-cacao. Elle a déjà « frappé » des proches collaborateurs du Président de la République les mois passés. Kuyo Téa Narcisse et Eugène Allou, son Chef de protocole qui ont été retiré de la garde rapprochée du Président de la République.
C’est une grande première en Côte d’Ivoire. La célèbre phrase « je fais, et puis il n’y a rien » qui a longtemps fait régner la gabegie dans la gestion de l’Etat de Côte d’Ivoire risque de disparaître à jamais du langage populaire. Le Président Gbagbo entend donner une correction et une leçon de bonne gouvernance à toute la Côte d’Ivoire et à la Communauté Internationale.
Afrik.com
Posté le 20.06.2008 par sergegrah
Les aides alimentaires ont un effet négatif sur les marchés locaux. Elles les fragilisent et permettent aux régimes autocrates d’éviter d’appliquer les réformes qui soulageraient leurs administrés. Il est urgent que l’Afrique dessine une stratégie pour répondre aux besoins croissants de ses populations.
De nombreux pays ont été secoués par la crise alimentaire depuis le début de cette année. Une hausse des prix des denrées alimentaires à des niveaux parfois astronomiques a accru le risque de famine, exposé plus de populations à la malnutrition et a conduit à des manifestations autour de la planète. Les dirigeants du monde, cherchant à éviter des tensions susceptibles de renverser des Etats, ont tenté de s’accorder sur la meilleure manière de nourrir les populations mondiales.
Le Président américain George W. Bush en particulier a annoncé le déblocage en urgence de 200 millions de dollars d’aide alimentaire. Et cela s’ajoute aux 770 millions de dollars pour de l’aide alimentaire qu’il avait demandé au Congrès. Au total l’aide alimentaire d’urgence des seuls Etats-Unis se monte à près de un milliard de dollars.
Historiquement, les Etats-Unis ont été le plus grand pourvoyeur en aide alimentaire. En 2007 ils ont fourni 2,5 millions de tonnes de denrées à plus de 70 pays, d’une valeur de 2,1 milliards. Et la même année ils ont fourni 1,5 millions de tonnes de denrée au titre l’aide alimentaire d’urgence à 30 pays d’une valeur de 1,2 milliard.
En dépit de son importance en cas de catastrophes naturelles (au titre du secours humanitaire), comme pour le dernier cyclone en Birmanie, l’aide alimentaire ne soulage jamais la pénurie ou les hausses des prix dans le long terme. Cette aide a aussi un effet négatif sur les marchés locaux, souvent de petite taille et faiblement compétitifs. Ces marchés sont ainsi fragilisés par des flux d’aide alimentaire gratuite ou à bas prix. Dans le long terme, des livraisons régulières d’aide alimentaire dans des zones ne connaissant pas de sécurité alimentaire permettent en réalité à des Etats menés par des autocrates de repousser encore et encore les réformes nécessaires.
« L’Afrique peut nourrir ses propres populations »
L’intérêt du président Bush pour nourrir ceux qui ont faim est bienvenu. Mais une telle compassion parait cependant avoir raté sa cible. En effet, si l’aide alimentaire américaine peut nourrir des millions d’Africains, elle a l’inconvénient de ne pas durer. L’Afrique peut nourrir ses propres populations. Le problème est qu’on ne lui a jamais permis d’essayer.
85% des africains vivent dans des communautés rurales. Ils se reposent sur l’agriculture pour nourrir leurs familles. La Politique Agricole Commune de l’Union Européenne ainsi que la politique agricole américaine consistant à subventionner les agriculteurs, ont écarté les produits agricoles africains, limitant ainsi le revenu qui aurait pu être réinvestis pour améliorer la production africaine. Ces politiques protectionnistes ont retardé la croissance de notre continent et y ont sapé la production alimentaire. Mais si la production alimentaire africaine a souffert d’un régime commercial entravé et injuste imposé par le monde développé, elle a été aussi empêchée par des politiques locales pour le moins assez peu intelligentes.
Selon la Banque Mondiale, si les Etats-Unis et l’Union Européenne supprimait ou réduisaient substantiellement les subventions qu’ils versent à leurs agriculteurs, l’impact généré se traduirait par la sortie de millions d’Africains de la pauvreté. En dépit d’appels pour remédier à ces politiques qui distordent le commerce, les Etats-Unis et l’U.E. ne changent pas vraiment de position et de politique – contrairement à l’esprit du cycle de négociations de Doha. Malheureusement, les négociations commerciales pour obtenir enfin la ratification de ces accords se sont soldées par un fiasco.
En 2001, le service de recherche du Département d’Etat américain de l’Agriculture avait mené une étude relevant que les droits de douane constituaient la distorsion la plus importante de prix (52%), suivis par les politiques de soutien aux agriculteurs (31%), et les subventions à l’exportation (13%). Le commerce avec le monde développé ne s’est donc pas effectué sur un pied d’égalité à travers un marché libre. Les pays africains font donc face à des droits de douanes élevés pour leurs exportations.
Il faut que l’Afrique dessine une stratégie pour répondre aux besoins ses populations
En même temps, les pays africains n’ont pas été capables depuis longtemps d’échanger entre eux. Un accroissement du commerce entre pays africains de moins de 5% par exemple générerait plus de 70 milliards de dollars en revenus annuels supplémentaires. Ce serait plus que ce que le continent reçoit chaque année en aide extérieure. Selon les statistiques du Fonds Monétaire International en 2005, le commerce entre pays africains représente seulement 9% de la richesse de ces pays. Par comparaison, ce chiffre est de 43 % entre les pays d’Asie. La part de l’Afrique dans le commerce mondial est passée de 6% à 2% lors des deux dernières décennies. Et encore : si l’Afrique du Sud est exclue des calculs, ce chiffre tombe à 0,6%.
La crise alimentaire actuelle a cependant mis en exergue le besoin urgent que l’Afrique dessine une stratégie pour répondre aux besoins croissants de ses populations. Relever le défi alimentaire en Afrique implique d’aller bien au-delà de l’aide du Président Bush. Ce dont l’Afrique a besoin est un engagement plus sérieux de la part des américains : un engagement à redonner de la vie aux négociations actuellement moribondes, et ce, en mettant en œuvre de manière unilatérale des réformes graduelles mais substantielles dans leur politique agricole.
Une telle démarche constituerait une pression pour que l’U.E. réduise aussi ses subventions. Cette politique permettrait une augmentation de la croissance qui serait bénéfique aux agriculteurs africains qui continuent de voir leurs produits écartés du marché mondial du fait d’une concurrence déloyale imposée par des politiques protectionnistes.
[b]Source Afrik.com
Une tribune de Thompson Ayodele, Directeur Exécutif de l’Initiative for Public Policy Analysis[/b]
Posté le 16.06.2008 par sergegrah
Wilfried N’Sondé
Invité spécial de la cérémonie de remise des prix du Concours Littéraire « Les Manuscrits d’Or » 2008, l'écrivain et musicien congolais Wilfried N'Sondé lauréat 2007du Prix des cinq continents de la Francophonie était à Abidjan le 4 juin 2008. Nous l’avons rencontré.
Vous avez été lauréat 2007 du Prix des cinq continents de la francophonie, avec votre premier roman « Le Cœur des enfants léopards ». Que représente ce prix pour vous ?
Ce prix est avant tout une reconnaissance importante, comme un sceaux de qualité sur mon travail, c’est un début rêvé en littérature. Le prix m’a donné confiance dans ma plume. Le fait que son principe soit d’emmener le lauréat à la rencontre des lecteurs dans l’espace francophone international, a été l’occasion d’expériences inoubliables et de rencontres exceptionnelles. J’ai beaucoup appris, ce fut comme une formation accélérée à la vie d’écrivain !
Vous êtes l’invité spécial de la cérémonie de remise de prix du concours littéraire « Les Manuscrits d’Or » à Abidjan. Que pensez-vous de telles initiatives ?
De telles initiatives sont importantes, surtout quand elles sont menées avec autant de professionnalisme. Je transmets encore une fois mon admiration à Vallesse Editions pour cet excellent travail. L’organisateur a su fédérer de multiples acteurs susceptibles de promouvoir la lecture et l’écriture à long terme. C’est moins l’initiative qui m’impressionne, que la manière dont elle a été menée. La cérémonie des Manuscrits d’Or a été très réussie, je suis fier d’en avoir été l’invité d’honneur.
« Le Cœur des enfants léopards » est le titre de votre roman. Que faut-il entendre par un tel titre ?
Le cœur, car il s’agit d’une introspection, un saut dans l’intime, l’idée était de mettre de l’humanité sur l’actualité, celle concernant les populations pauvres vivants en France, issues de l’immigration africaine. Les enfants léopards sont à la base, ceux du Congo, je crée une filiation mystique, au début du livre, entre le peuple des Bacongos et les léopards. En écrivant le livre, je me suis aperçu que les enfants léopards sont tous ceux qui se battent dans la vie, avec les attributs du léopard, la férocité et la noblesse dans les gestes.
Où commence la fiction dans votre œuvre ? Votre roman est-il une autobiographie ?
Le seul élément biographique du livre, est le fait que, comme moi, le narrateur est né au Congo et émigre vers la France vers 5 ans. Le reste est pure fiction, même si un peu comme en physique, rien ne se perd, rien ne se crée ! C’est un roman d’amour, j’ai eu comme beaucoup d’autres quelques expériences dans le domaine. Ce livre se veut être une plongée dans l’intime des sentiments humains, or ce n’est pas moi qui les ai inventé.
Dans votre roman les jeunes tiennent une place importante. En Côte d’Ivoire comme ailleurs certainement, ils constituent la tranche majoritaire. Que dites-vous généralement à cette jeunesse africaine ?
Cessons s’il vous plait de généraliser. Mes quelques voyages sur le continent m’ont confirmé dans l’idée que les diversités y sont grandes. Du peu que j’ai pu voir à Abidjan, je dirai simplement que les jeunes ont besoin d’emplois et d’un meilleur système d’éducation. D’ailleurs, il s’agit là d’un problème mondial. Dans d’autres pays, les jeunes ont besoin que leur pays s’ouvre davantage sur le monde. S’il est peut-être un point commun à tous, c’est le complexe récurant par rapport à l’Europe, il faut arrêter de toujours se définir en fonction des Européens, ne plus constamment attendre leur approbation et exister au-delà de leurs préjugés.
Quelles sont vos influences littéraires ?
Mes influences littéraires sont multiples. Je suis entré en littérature en lisant les romantiques du XIXe siècle, je suis d’ailleurs resté un inconditionnel de Nerval. J’ai beaucoup lu la philosophie de Nietsche, j’aime son idée de renversement des valeurs. L’un de mes ouvrages favoris est « Les méduses », de Tcikaya U’Tamsi. J’aime assez certains auteurs français contemporains, comme Véronique Olmi, Laurent Mauvignier, Virginie Langlois ou encore Carole Martinez.
Vous arrive-t-il de séjourner souvent en Afrique ?
Depuis l’année passée, j’ai fait 4 voyages en Afrique, 2 sont prévus jusqu’à la fin de l’année, notamment le retour à Brazzaville en juillet 2008. Cela va être un grand moment, difficile aussi mais riche en expériences. J’attends cela avec impatience.
Parlez-nous de votre vision de l’Afrique au vu des évènements qui l’a secoué. Je pense à la Côte d’Ivoire, au Congo, au Kenya, à l’Afrique du Sud, etc.
Ces évènements ne sont pas propres à l’Afrique, ils sont, je crois, le fruit d’une pratique mondiale, qui met l’économie avant l’humain, le profit personnel avant le partage, la jouissance de quelques uns avant l’intérêt du plus grand nombre. C’est aussi la conséquence d’une manière d’aborder l’autre, celui qui est différent. Au lieu de ce nourrir des différences pour s’enrichir, elles font peur, crée des hiérarchies absurdes entre les êtres et amènent violences et chaos. Encore une fois, ces problèmes de fond et leurs manifestations ne sont pas le triste privilège de l’Afrique, mais comme elles y trouvent leur expression la plus horrible, je crois que c’est sur ce continent que les changements essentiels d’une certaine conception de l’humanité vont apparaître.
La plupart des jeunes africains sont prêts à braver toutes sortes de dangers pour se retrouver en Europe. Que pourriez-vous leur donner comme conseil ?
Dans le cas de guerres ou de pénuries aigus, je ne peux pas me permettre de condamner un tel choix. Maintenant, je pense qu’il existe une vraie propagande mondiale, qui crée l’illusion que l’Europe est un paradis, et l’Afrique un enfer. Nombreuses Nations occidentales, notamment la France, se sont bâties sur ce mensonge, aussi c’est très difficile pour eux de tenir un autre discours. Dans cette affaire, tout est question de perception, j’aimerais dire aux jeunes que le bonheur est à trouver en soi, l’environnement est chose qui se transforme par l’action individuelle. Pour près de 90% des immigrés hors Union Européenne qui arrivent en Europe aujourd’hui, sans papiers, sans argent, sans qualification, la vie est un vrai enfer, qui ne mérite pas que l’on prenne autant de risques. Il faut, je pense, qu’il y ait une prise de conscience de la part des dirigeants politiques, des enseignants, des artistes, de tous le monde, pour que les discours sur l’Afrique changent, mais que surtout, les pratiques des Africains changent aussi, à tous les niveaux. Nous sommes maîtres de notre destin et de celui des plus jeunes d’entre nous.
Quelle est votre opinion sur les tests Adn en ce qui concerne l’immigration en France ?
Je pense que c’est une imprudence de la part du législateur français, d’avoir introduit l’ADN dans la loi. Les phénomènes humains, ne peuvent pas s’expliques ou se prouver uniquement par la biologie. C’est un malheureux coup politique qui ne résout en rien la question de l’immigration clandestine, mais qui à terme, pourra créer des problèmes importants dans la gestion par les tribunaux français de conflits familiaux.
Est-ce que vous pensez que les écrivains africains peuvent contribuer aux changements de mentalités ?
J’espère que tout le monde devrait contribuer aux changements de mentalités dans le monde.
Vous êtes francophone, vous remportez un prix de la francophonie. Comment se vit ce fait là dans une ville germanique comme Berlin ?
Ce qui est important à Berlin, c’est le fait que j’ai gagné un prix littéraire, cela donne de la crédibilité. Le reste n’intéresse pas vraiment.
Croyez-vous en la francophonie comme espace de partage de valeurs humaines ?
Le monde dans son ensemble est devenu un espace de partage de valeurs humaines, malheureusement pas toujours les meilleures.
Serge Grah
Posté le 11.06.2008 par sergegrah
Libéré de la drogue, un ancien de la pègre témoigne
O. S. est le fils d’une grande personnalité politique ivoirienne. A 45 ans, il a connu son chemin de Damas. De l’héroïne à la cocaïne, du vol à l’asile psychiatrique, en passant par la prison, etc. Aujourd’hui libéré de la drogue, O. S. veut témoigner auprès des jeunes que la drogue et toutes les perversions qu’elles véhiculent ne sont pas une fatalité. Un véritable témoignage de foi et d’espérance en la vie.
« Je m’appelle O. S. Mais j’ai aussi un autre nom, D. Hervé. Un nom que j’ai toujours détesté et que je cachais à mon entourage. En fait, je n’avais pas été reconnu par mon père biologique. J’en ai été très frustré… C’est avec beaucoup de difficultés que mon père m’a finalement reconnu à l’âge de 5 ans. Il a fallu avoir recours à la justice pour y arriver. Enfant, je n’avais aucune conscience de tout cela, mais c’est au CE2 que ça commencé à me peser.
La quête de liberté
Mon père m’a confié à sa mère et à sa petite sœur. Dans le quartier que nous habitions, on m’appelait O. S. et à l’école j’étais D. Hervé. Je détestais ce nom, car ça ne reflétait pas qui j’étais en réalité. Et j’en étais très complexé. A 13 ans, je ne supportais plus la maison. Je me sentais prisonnier d’une situation dont je n’étais pas responsable. Je voulais être libre. C’est ainsi que je suis parti de la maison. Je me suis retrouvé à Treichville dans un groupe de jeunes. Avec ce groupe de jeunes, j’ai donc connu le cannabis. On a fumé dans la rue, sans aucune réserve, sans aucun interdit. Cherchant juste une expérience, curieux de savoir ce que ça fait lorsqu’on tire sur un joint, on se croyait maîtres de nous-mêmes. On croyait participer à une aventure et, sous l'effet de cette illusion, il semblait s'établir une distance avec les réalités de notre vie. On tentait de s'y réfugier… Après un an passé dans les rues de Treichville, mes parents m’ont retrouvé et ramené à la maison. Mais pour moi, il n’était plus question de retourner à l’école. J’arrêtai ainsi mes études en classe de CM2.
Un ami à mon père me proposa d’aller au centre technique de Gagnoa. Ce que j’acceptai. En fait pour moi, ce n’était pas vraiment l’idée de retourner à l’école qui m’enchantait. Je voulais, en acceptant d’y aller, me rapprocher de mon père qui, sincèrement, ne me supportait pas. Il devait projeter sur moi tous les problèmes qu’il avait eus avec ma mère.
Je découvre l’héroïne et la cocaïne
A Gagnoa, j’ai intégré un autre groupe de jeunes qui fumaient de l’herbe. Pendant les 2 ans que je suis resté au centre technique, j’ai continué de fumer. Lorsque je suis retourné à Abidjan, les relations conflictuelles que j’avais avec mes parents, surtout ma tante, ont continué de plus belle. Je suis donc reparti.
J’avais 17 ans et c’était ma première grande fugue. Je suis resté dans la rue 3 ans durant. C’est en cette période que j’ai fait la connaissance de Marc. C’est lui qui m’a fait connaître l’héroïne. Je me souviens qu’il m’avait dit : « Le cannabis n’est pas assez fort. Je vais te montrer quelque chose qui est très bon, tu vas avoir de merveilleuses sensations. Elles sont différentes de celles que tu as d’habitude avec l’herbe. » Quand j’ai pris ma première dose d’héroïne, j’ai vomi sur le champ. Je n’ai pas supporté. Mais, j’ai aimé les sensations dont a parlé mon ami Marc. L’héroïne provoque, en effet, une sensation de bien être et d’euphorie suivie d’un état de somnolence. Dans un état d’oubli total, le consommateur d’héroïne masque un mal être psychique, une souffrance qu’il ne peut guérir seul. Pire, elle te maintient rapidement dans une forte dépendance. Trouver le produit devient vite une véritable obsession : c’est la dépendance physique.
A Abidjan, il n’y avait pas encore de petits revendeurs. C’était dans les milieux riches qu’on retrouvait l’héroïne. Mais mon ami Marc, lui, était vigile en Zone 4. Un quartier où habitaient de grands dealers. C’est là-bas que je le retrouvais très souvent pour me procurer de l’héroïne. Je ne pouvais plus rien faire sans la drogue. J’étais devenu un accro. Jusqu’à 21 ans, j’ai roulé des joints à l’intérieur desquels je déposais cette poudre jaunâtre d’héroïne. Et, il me fallait toujours trouver de l’argent pour la prochaine dose.
Puis, je rencontre Alpha Blondy. Pendant 2 ans, j’ai travaillé pour lui. Chez Alpha Blondy, je n’avais plus touché à l’héroïne. Mais je continuais de fumer le cannabis… Jusqu’à ce que je parte de chez lui. Ne sachant plus où aller, je me suis retrouvé à la gare routière d’Adjamé. Là-bas, j’ai été rabatteur, chargeur, charretier, etc. J’avais maintenant 27 ans. Dans ce milieu, j’ai encore retrouvé l’héroïne. Il faut dire qu’à cette époque, la cocaïne et l’héroïne avaient commencé à toucher tous les petits ghettos abidjanais. Tout l’argent que je gagnais à la gare, je le dépensais dans la drogue. Entre-temps, je fais la connaissance d’un jeune, Alain, qui comme moi vivait dans la rue. Pour avoir été chrétien, il me parlait très souvent de Dieu et de la Bible. Ainsi, par ses encouragements, j’ai décidé de fréquenter l’Eglise évangélique d’Adjamé. Le pasteur qui me suivait s’est même proposé de m’héberger chez lui. Ce que j’ai accepté. Mais il était difficile pour moi d’arrêter comme ça. Cette dépendance physique et psychique était si forte que, je ressentais de terribles douleurs, des courbatures, des coulées de morves et de larmes quand j’essayais de ne pas fumer. Je me cachais donc pour fumer de temps en temps. Jusqu’à ce que mon tuteur le découvre. Honteux, je me suis enfui.
Dans cette fuite, je rencontre une fille avec laquelle j’ai fini par sortir. C’est elle qui m’a initié à la cocaïne. Avec la coke, je me suis mis à voler, à agresser, à braquer. Tout ce qu’il y avait de mauvais en moi avait fait surface... J’atterri, peu de temps après, à Marcory, chez un ami qui lui était chargeur à la gare de wôrô-wôrô. Lui aussi se droguait à la coke. Ensemble, nous avons fait tout ce qui pouvait être ignoble dans la vie d’un homme.
La drogue à Abidjan
Le premier fumoir d’Abidjan est né dans la commune de Treichville. Il avait été créé par une ghanéenne du nom de code de « La vieille chinoise ». C’est elle la prêtresse de la drogue à Abidjan, et sans doute de toute la Côte d’Ivoire. « La vieille chinoise » avait des entrées à la direction générale de la police, à l’aéroport, etc. C’est elle qui approvisionnait les différents fumoirs qui ont été créés par la suite. C’est ainsi qu’à partir de 1986, la Côte d’Ivoire est devenue la plaque tournante du trafic de l’héroïne, de la cocaïne et du crack. Vers 1990, la consommation de ces drogues a explosé pour se répandre dans tous les petits quartiers d’Abidjan. Le petit détaillant achète les 5 grammes de coke à 80 000 F, qu’il va ensuite préparer avec du bicarbonate. Le résultat obtenu va être découpé en des petits morceaux qui seront vendu à 5000 F Cfa l’unité. Avec l’héroïne, c’est presque le même procédé, sauf qu’au détail, elle est vendue à 3000 Fcfa.
Aujourd’hui, on retrouve des fumoirs partout. Depuis les grosses villas aux grands murs jusqu’aux hypers maquis de la rue princesse, les bars climatisés, les discothèques, tous pour la plupart, abritent des fumoirs, mais des fumoirs VIP. La Maca (Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan) est l’un des grands marchés abidjanais de la drogue. On y vend de la coke, de l’héroïne, du cannabis, etc. Certains gardes pénitenciers, devenus de véritables dealers, ravitaillent quotidiennement les prisonniers.
Tous les propriétaires de ces « crack houses », entretiennent de très bonnes relations avec certains éléments de la police des stupéfiants. Chaque fin de mois, ces policiers viennent chercher leur part du gâteau, ce qui permet aux dealers de continuer leur business sans en être inquiétés. De temps à autre, la télévision nous montre des fumoirs démantelés à Adjamé, à Abobo, Koumassi, etc. Mais tant que certaines autorités policières continueront de participer à la prolifération de la drogue, la lutte pour résorber ce fléau va rester au stade de propagande. Parce qu’une grande partie des saisies de drogue, le plus souvent, retourne sur les marchés. Un officier de la police, m’a un jour avoué que c’est pour combattre le grand banditisme, que les autorités « autorisent » les fumoirs. Parce que dit-il, « ces fumoirs permettent de mettre la main sur les grands bandits et de démanteler leurs gangs. » Vrai ou faux ?
Une main tendue pour me sortir de l’enfer de la drogue
Lorsque j’étais à Marcory, j’ai rencontré un musicien chrétien. Vu que je m’intéressais beaucoup à la lecture biblique, il me présenta à une femme blanche qui travaillait à aider les jeunes en difficultés. La blanche a été très impressionnée par ma maîtrise de certains passages bibliques. Elle se proposa de m’inscrire dans un institut chrétien. Le fait que je m’étais résolument mis à fréquenter cet institut m’éloigna un peu de mes amis de la pègre.
J’expliquai franchement à cette dame la situation dans laquelle j’étais. En tous cas, je lui ouvris mon cœur. Et elle se présenta comme une oreille très attentive de ce que je vivais. C’est ainsi qu’elle décida de me prendre un studio dans lequel je devais habiter avec un autre chrétien auquel elle confia ma formation religieuse. Ce n’était pas facile pour moi malgré toute la volonté que j’y mettais. Deux fois, j’ai rechuté. Des crises de manques, de paranoïa, etc. Au point que j’ai séjourné à l’hôpital psychiatrique de Bingerville. La dame souffrait chaque fois que je rechutais. J’avoue que ce sont ses pleurs, sa foi et son amour qui m’ont poussé à m’accrocher à la main qu’elle m’a tendue. Encadré, guidé, réhumanisé, je n’éprouvais plus le besoin de me réfugier dans la drogue. Mais il m’a fallu beaucoup de courage…
Le chemin de l’espérance
Le fumeur d’un soir peut devenir un drogué sans le réaliser… La drogue m’a pris toute mon adolescence. Et il m'a fallu autant de temps pour cesser d'en fumer. C'est très douloureux, rien qu’à y penser. Je croyais pouvoir oublier, être un personnage d’un film plus beau que ma réalité. Je recherchais dans la drogue un moyen pour combler un manque d'amour, de dialogue, surtout avec mon père qui n’a jamais su me dire « je t'aime », mais aussi avec moi-même.
Tout drogué, à un certain moment, a envie d’arrêter. Mais comment ? Parce que la seule volonté ne suffit plus. Car une fois que tu as pris conscience du piège dans lequel tu t’es enfermé, il devient difficile de demander de l'aide. Orgueil, découragement, honte peut-être. Or, ce n’est qu’une main extérieure qui peut te sortir de là. Car tes capacités psychiques et physiques sont gravement affaiblies. Il est donc clair que la drogue ne résout rien. Au contraire, elle accroît nos difficultés à appréhender, à maîtriser et à résoudre nos problèmes. La vie est-elle si difficile à vivre qu'on ait besoin d'un filtre pour la supporter ? Nos problèmes sont-ils si graves qu'il faille les fuir plutôt que d'essayer de les affronter ?
J’exhorte tous ceux qui comme moi ont souffert ou souffrent de la drogue de lever la tête. A ceux, surtout les jeunes, qui n’y ont pas encore touché, je prie de l’éviter autant qu’ils peuvent. Car la drogue est un enfer. C’est une chose qu’on ne doit même pas souhaiter à son pire ennemi. Depuis que j’ai arrêté la drogue, j’apprécie les joies simples de l’existence, j’ai repris confiance en moi.
Je pense aussi à ces parents désespérés par leur enfant qui se drogue. Avec très souvent cette culpabilité qui les paralyse. Au point que leur souffrance s'exprime en rejet, en agressivité. La jeunesse n’est pas une maladie. Les parents ne doivent pas faire de l’égarement, souvent temporaire, de leurs enfants une maladie incurable en les enfonçant davantage. Au contraire, ils doivent leur tendre la main de ce véritable amour qui relève, qui guérit et qui sauve. Par leur présence chaleureuse, les parents doivent donner à leurs enfants qui se sont réfugiés dans l'illusion de la drogue, des raisons d'espérer en la vie.
Je voudrais terminer pour dire qu'il existe des réponses à toute détresse, une main tendue à toute souffrance et une espérance quand tout paraît humainement impossible. On dit qu'on obtient de Dieu autant qu'on en espère. J'ajouterai qu’on obtient de la vie ce qu’on en espère. Il en est de même pour l'amour ! ».
Serge Grah
Posté le 10.06.2008 par sergegrah
Jean-Jacques BECHIO, Secrétaire Général de l’ANCI
Ancien ministre de la Fonction Publique sous Houphouët-Boigny, Jean-Jacques Béchio le restera jusqu'au début des années 90. En 1994, il rejoint Alassane Ouattara dans l'opposition au sein du RDR. Il quittera la Côte d’Ivoire pendant le règne de la junte militaire pour s’installer à Dakar au Sénégal. Rentré d’exil, Jean-Jacques Béchio, quitte le RDR en juin 2007 pour l'Alliance pour une Nouvelle Côte d'Ivoire (ANCI) de Zémogo Fofana où il occupe le poste de Secrétaire Général. Dans cet entretien, il revient sur les raisons de son départ et donne le point de vue de son parti sur les faits saillants de l’actualité nationale.
Monsieur le Ministre, comment se porte l’ANCI, surtout au contact de la réalité du terrain ?
Vous ne verrez jamais quelqu’un montrer son village de la main gauche. Le parti se porte bien. Mais quand on le dit, ce n’est pas pour faire plaisir. Le parti se porte bien parce qu’il s’est donné un programme qu’il est en train d’accomplir. Tout nouveau parti qui se crée à cœur de poser des bases solides par son implantation. Et c’est un travail extrêmement important, un travail difficile qui requiert beaucoup de patience et de détermination. Et au demeurant, l’implantation d’un parti n’est jamais terminée. Chaque jour que Dieu, le parti a besoin d’être consolidé. Et nous avons raison d’être satisfaits parce que nous des sections du parti sont en train d’être installées sur toute l’étendue du territoire national. Le président Zémogo et moi-même procédons tous les jours à l’investiture de nos représentants. Nous pouvons donc dire que l’ANCI se porte bien. Il avance comme un nouveau né qui prend petit à petit de l’assurance.
Comment les Ivoiriens réagissent-ils par rapport à la Nouvelle Côte d’Ivoire que vous proposez ?
Je pense que la nouvelle Côte d’Ivoire, c’est d’abord une idée, un espoir. Cette nouvelle Côte d’Ivoire, en réalité, nous l’avons vécue. C’est la Côte d’Ivoire de la fraternité, du travail, de l’égalité. Une Côte d’Ivoire qui débout. C’est à cela que l’ANCI veut revenir. Bien évidemment, en l’adaptant à la situation actuelle, à cet environnement qui nous impose des efforts beaucoup plus importants. Hier vous aviez deux camps, les communistes et les capitalistes. Le choix était facile ; vous étiez à droite ou à gauche. Vous n’êtes plus en concurrence avec un bloc, mais avec tout le monde, y compris vous-même. Aujourd’hui, vous avez un grand village planétaire où les confrontations sont multiformes et prennent des dimensions diverses. Les défis auxquels vous êtes confrontés ne sont plus les mêmes et ne peuvent donc pas être traités dans le même état d’esprit. Ce qui veut dire qu’il faut imaginer de nouvelles façons de diriger, imaginer de nouvelles façons de traiter les problèmes. C’est à cette conscience que l’ANCI invite les Ivoiriens afin qu’on ne soit pas pris de cour. Qui veut voyager loin, ménage sa monture.
Ce que vous dîtes là, Monsieur le ministre, tous les autres partis politiques l’ont déjà dit avant vous. Finalement, qu’est-ce qui vous démarque fondamentalement des autres, qui fait que les Ivoiriens devraient vous faire confiance ?
Tout le monde joue au football avec le même ballon rond et, pourtant, il y a Didier Drogba et puis, il ya les autres. La démarcation, c’est la façon de faire, c’est notre crédibilité. Je crois qu’il n’y a aucun parti politique qui vous dira que son programme c’est d’égorger les Ivoiriens, de détruire ce qui existe comme infrastructures, de renvoyer notre société à la lampe tempête. De ce point de vue, il ne y avoir de démarcage. C’est notre façon de faire la politique qui va nous démarquer des autres. L’ANCI se veut un parti qui dit ce qu’il est capable de faire et non ce que les gens veulent entendre.
Monsieur le ministre, vous dites avoir quitté le Pdci pour des principes. Pour les mêmes raisons, vous êtes parti du Rdr. Quels sont donc les principes qui fondent votre conviction politique ?
Je n’ai jamais considéré la politique comme étant le lieu où on dire tout et son contraire en même temps. Je pense que, contrairement à l’idée généralement répandue, la politique n’est pas l’art de la roublardise ni du grandissime. Lorsqu’on fait de la politique, on doit donner l’exemple, l’exemple de la droiture, de l’honnêteté, de l’intégrité, de la justice… Regardez en Europe, avez-vous déjà vu un chef d’Etat européen qui, en fin de mandat, modifie la Constitution pour rester au pouvoir ? Avez-vous vu en Europe des élections dont on ne proclame pas les résultats ? Moi, je n’aime pas les combines. Partout où il y a des combines, je suis mal à l’aise.
On sait que vous avez beaucoup souffert pour le Rdr. C’est pourquoi on s’étonne encore que vous ayez privilégié le divorce au lieu du dialogue avec vos anciens compagnons de lutte.
Ce n’est pas de la démagogie. J’ai vraiment souffert pour le Rdr. Mais en fait, je ne faisais que défendre des idées auxquelles je crois et, c’est ce qui est important. Et c’est ce qui nous privilégions à l’ANCI. Un homme politique doit savoir assumer ses responsabilités. On ne peut vouloir le beurre et l’argent du beurre ; on ne peut vouloir une chose et son contraire ; on ne peut pas aller au paradis sans mourir. J’ai donc souffert pour le Rdr, mais j’ai surtout souffert pour les idées auxquelles je croyais. Et puisque je ne retrouvais plus ces idées-là, je suis parti. Je suis prêt à recommencer mille fois, si c’est nécessaire. Parce que je tiens à mon intégrité, je tiens à conserver l’image que les Ivoiriens ont de moi.
Est-ce vrai monsieur le Ministre que vous avez quitté le Rdr, parce que refusant de cautionner une prise de pouvoir par les armes ?
En Côte d’Ivoire, les gens aiment dire un certain nombre de choses qu’il leur faut assumer. Moi j’ai déjà expliqué pourquoi j’ai quitté le Rdr. Et je n’ai jamais dit que le Rdr voulait prendre le pouvoir par les armes.
C’est désormais chose connue, l’élection du président de la République se tiendra le 30 novembre 2008. Un commentaire ?
Il n’y a pas de commentaires. Le 30 novembre prochain, nous irons aux urnes.
L’ANCI compte-t-il présenter un candidat ?
Il ne faut jamais mettre la charrue avant les bœufs.
Que faut-il entendre par là ?
Ça veut dire que chaque chose a son temps.
Pensez-vous que la tenue des élections est une garantie suffisante pour un retour définitif de la paix en Côte d’Ivoire ?
Je pense que les problèmes qui se posent à nous sont de plusieurs ordres. Un fait est qu’un pays ne peut pas vivre continuellement dans une situation de crise institutionnelle permanente. Qu’une date ait été arrêtée pour élire un président, est une bonne chose. La preuve, tous les responsables politiques sont tous d’accord. Je suppose donc que chacun fera tout ce qui est à son pouvoir pour que tout se passe normalement à la date indiquée. Et que celui qui est élu soit reconnu et qu’il n’y ait pas de contestations inutiles.
Le professeur Francis Wodié quant à lui, suggère l’avènement de la 3e République. Autrement dit, il faut une nouvelle Constitution. Qu’en pensez-vous ?
Le professeur Francis Wodié a été mon Maître. A ce titre, je lui dois respect. Ceci étant, je ne suis pas sûr que les problèmes de la Côte d’Ivoire soient surtout et avant tout des problèmes de textes. Parce que les textes, quelle que soit la façon dont ils sont faits, si on ne veut pas les appliquer, les problèmes demeureront. 2e, 3e ou 4e République, s’il n’y a pas un changement fondamental de mentalité des hommes politiques, s’ils ne comprennent pas que le plus important c’est l’intérêt général et non les intérêts personnels et partisans, quels que soient les textes constitutionnels, on ne réussira pas à avancer. Comment expliquez-vous que des intellectuels de très au niveau aient rédigé une Constitution, et peu après, reviennent pour demander qu’on la change ? Et pourtant, ce sont les mêmes qui ont proposé ce texte. On fait des textes avec des partis-pris, on pose des pièges en pensant que c’est quelqu’un d’autre qui va y tomber, et puis finalement, c’est nous-mêmes qui y sommes pris. Les Ivoiriens doivent donc comprendre que la Côte d’Ivoire n’a pas un problème de texte... En son temps, j’avais dit que notre Constitution était une bombe à fragmentation dont personne ne pouvait imaginer les dégâts au moment de son explosion. En ce moment, personne ne parlait de 3e République. Mais dans quel état d’esprit voulez-vous aujourd’hui qu’on pense à une nouvelle Constitution ?
Les Ivoiriens, monsieur le Secrétaire Générale, se plaignent de plus en plus de la cherté de la vie. Et ils l’ont d’ailleurs bruyamment manifesté il y a quelques mois. Que vous inspire cette situation ? Quelles sont les propositions de l’ANCI ?
L’ANCI n’est pas aux affaires. Et nous n’avons pas de solutions miracles. Cependant, nous reconnaissons que ces problèmes se posent partout. C’était au Cameroun, à Haïti, aussi bien en Europe qu’en Amérique Latine. C’est un problème général, à tel point que le président de la Banque mondiale et le Directeur du FMI s’en sont inquiétés… Toutefois, si on doit reconnaître que ces problèmes ne dépendent pas du gouvernement ivoirien et qu’il est mondial, il y a quand même des choses que nous nous pouvons faire nous-mêmes. Il suffit seulement que chacun à son poste fasse bien son travail. Un pays, ce n’est pas un champ de patates où chacun peut faire ce qu’il veut. Nous avons un ministère de commerce, au niveau duquel nous avons des responsabilités à prendre. Le Président de la République a mis en place un comité de surveillance des prix… Mais vous allez voir, ils ne vont rien faire. Dans trois mois, ils seront encore à tourner en rond. Et ils seront encore surpris quand la population va descendre dans la rue. Je suis désolé d’avoir à le dire de cette façon, mais on ne gère pas un pays comme ça. Le Président Houphouët avait, de façon conscience, décidé de mettre en veilleuse l’exploitation des gisements de pétrole et toutes les richesses de notre sous-sol pour faire de l’agriculture la principale mamelle du développement de la Côte d’Ivoire. Nous avons des centaines d’hectares de bas-fonds, nous avons de la forêt, nous avons aussi des milliers de jeunes déscolarisés qui ne demandent qu’à travailler. Qu’attendons-nous pour les mettre à contribution pour cultiver ces terres ? Non seulement, nous aurons trouvé du travail pour tous ces jeunes, mais aussi nous aurons épargné à la Côte d’Ivoire une saignée de devises dans l’importation de riz. Nous avons la capacité d’être autosuffisant.
Je voudrais à présent m’adresser au diplomate que vous êtes. A l’ONU la question de l’élargissement du Conseil de Sécurité devient centrale. Les africains réclament une représentation permanente. Quelle est votre opinion sur cette question ?
Pour avoir présider bon nombre de conseils en son temps, je sais comment ça se passe. Je pense qu’il faut laisser les choses arriver à maturité. Ce problème est beaucoup plus délicat qu’on le laisse croire. Il ne faut pas oublier que l’Onu a été créée sur des bases précises et sur des intérêts précis. Après la chute du mur de Berlin, la démarcation est-ouest a disparu. Mais qui aurait cru que ça arriverait un jour ? Le monde est aujourd’hui un village planétaire… N’empêche qu’il apparaît toujours difficile d’élargir le Conseil de Sécurité à d’autres Etats. Mais qui sait si des évènements ne vont pas précipiter les choses ? Au lieu de livrer ce combat-là, les africains doivent commencer par s’organiser. On veut être membre du Conseil de Sécurité et entre nous-mêmes, on n’est pas capable de nous unir, de nous mettre d’accord. On veut aller faire une union ailleurs, alors que chez nous-mêmes, nous sommes désunis. Vous n’avez qu’à voir le nombre de candidats qu’il y a pour vous en convaincre. Personnellement, je privilégie l’organisation de l’Afrique afin qu’elle puisse se prendre en charge et offrir une meilleur vie à ses populations. L’Afrique doit chercher à trouver solutions aux nombreux problèmes de conflits, de famines, etc. qui se posent à elle que de se battre pour une place au Conseil de Sécurité.
Votre message aux Ivoiriens ?
Nous voulons vraiment que ce soit la fin de tout et le début d’une nouvelle ère. Une ère où la Côte d’Ivoire se retrouvera avec elle-même. Une Côte d’Ivoire où dorénavant, comme Houphouët nous l’a enseigné, nous n’utiliserons qu’une seule arme, celle du dialogue. Et ce, dans le seul objectif du développent de notre pays et du bonheur de son peuple.
Serge Grah
Posté le 09.06.2008 par sergegrah
Bomou Mamadou, le Maître de la Parole
En 1985, il cofonde avec Wêrê-Wêrê Liking le Ki-Yi Mbock. Au sein de ce groupe panafricain, Bomou Mamadou démontre ses talents pluridisciplinaires de danseur, de chanteur, de comédien, de chorégraphe et de metteur en scène. Depuis 2001 qu’il vole de ses propres ailes, « Le maître de la parole » a su imprimer sa marque et imposer sa singularité par sa voix et par sa capacité à explorer les richesses du patrimoine artistique africain. Il revient ici sur les raisons de son départ du Village Kiyi. Entretien.
Le Village Kiyi a été l’univers artistique dans lequel vous avez passé une grande partie de votre vie. A quel moment décide-t-on de quitter une telle école pour voler de ses propres ailes ?
Je pense que c’est quand on s’aperçoit qu’on a plus rien à apporter à cette école et qu’il faut partir acquérir d’autres expériences. Il faut dire que depuis 1982, avec Wêrê-Wêrê Liking, nous avons créé ce grand mouvement panafricain qui est le Village Kiyi. Au-delà de l’art, c’était pour nous un prétexte pour former des hommes au sens plein du terme, c’est-à-dire, des hommes sociables. Voyez-vous, quand vous êtes dans un tel mouvement où toutes les charges sont supportées par le groupe, vous avez l’impression que tout est gratuit à tel point que vous finissez par vous déresponsabiliser. Or vous avez besoin de vous accomplir socialement, de vous responsabiliser par rapport à vous-mêmes, par rapport à votre carrière artistique... C’est tout cela qui m’a décidé à couper le cordon ombilical qui me liait au Village. J’avais maintenant besoin de me recréer socialement et artistiquement.
Mais c’est quand même regrettable, tous ces départs successifs...
Oui c’est regrettable ! Surtout quand certains partent de façon malhonnête, c’est-à-dire, désertent le groupe pendant des tournées. Moi, mon départ du Village c’est fait dans légalité. De toutes façons, nous tous qui sommes partis avons des marques : la rigueur et la responsabilité. En ce qui me concerne, je continue de collaborer avec Wêrê-Wêrê Liking. Chaque fois qu’elle me sollicite je n’hésite pas à répondre présent. Nous étions récemment au Cameroun puis à Bouaké dans le cadre de spectacles. Lorsqu’elle a fêté ses 40 ans de peinture, j’étais encore là. Ce n’est donc pas vraiment un départ, c’est une distance normale que j’ai prise. Aller à la quête d’autres formes d’expression, rencontrer de sensations nouvelles, car il est difficile pour un artiste de ne pas pouvoir s’affirmer en tant que tel.
De l’extérieur, aujourd’hui quel est votre regard sur le Village Kiyi ?
Il est clair que ce n’est plus la même chose, ce n’est plus le même engouement. Les gens qui y étaient se sacrifiaient pour nous donner de l’espoir, nous apprendre qu’avec la rigueur et le professionnalisme, on peut vivre de son art. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus un centre de formation.
En quels termes décririez-vous votre style artistique ?
Chaque fois qu’on me pose cette question, je n’ai pas de réponses exactes. Pour moi c’est l’Art de la Parole. Je refuse de m’inscrire dans un phénomène passager de mode. Moi je voudrais m’inscrire dans un art qui défie le temps, faire des œuvres intemporelles... Mon objectif est de montrer que l’art est un métier, que l’on peut en vivre en Afrique à condition de l’exercer avec toute la discipline et la rigueur requises.
Sur quel projet Bomou travaille-t-il actuellement ?
Je suis un peu cyclique… J’ai été le chorégraphe du Kiyi-M’bock, puis j’ai eu pendant 2 ans la charge du Ballet National de Côte d’Ivoire. J’ai aussi fait un clin d’œil au théâtre. J’arrive du Burkina Faso dans le cadre du Carrefour International du Théâtre de Ouagadougou où j’ai assuré la mise en scène de « Lien de sang », une pièce du Sud Africain Athol Fugar. Je suis actuellement en train de travailler sur mon prochain album qui va s’intituler « S’il nous plaît ». Ce sera encore une adresse aux africains afin qu’ils se responsabilisent par rapport à leur destin.
Vous êtes comédien, chanteur, danseur, metteur en scène, etc. La polyvalence est-elle indispensable dans votre cas ?
Oui… Tout artiste se doit d’être polyvalent à l’instar du conteur africain, parce que le conteur dit la Parole, il chante et exprime une gestuelle scénique… La polyvalence m’est donc très importante dans mon Art.
Quels sont les thèmes que vous abordez en général ?
La responsabilité de l’être humain en tant qu’élément participant à l’évolution de la vie. J’ai ce souci de permettre à l’être humain de se remettre en cause davantage. Parce que, nous devons faire le choix d’être bénéfique à la vie. Et pour le faire, il nous faut descendre en nous-mêmes afin d’identifier les éléments nuisibles et de les éliminer. Moi j’ai choisi d’être bénéfique en apportant de l’espoir à la vie… Il faut inciter les jeunes à la beauté du verbe, à la beauté de la parole, à l’importance du livre et de la lecture. Aujourd’hui, on remarque que les jeunes se délaissent, s’adonnent à l’inculture. Les jeunes doivent savoir que le livre est un temple du savoir, une tablette du savoir.
Où en êtes-vous avec la publication de « Les Paroles du Maître » ?
Effectivement, j’ai travaillé sur un livre qui résume tout ce que j’ai dit depuis septembre 2002, date du déclenchement de la crise en Côte d’Ivoire. Ce sont des messages à mon pays et à l’Afrique. Nous sommes dans un processus de paix avec les prochaines élections et je ne voudrais pas qu’on m’accuse de parti pris. Je suis donc obligé de surseoir à ce projet parce que certains passages pourraient être mal interprétés et, on pourrait me reprocher de remuer le couteau dans la plaie. Pour toutes ces raisons, je prévois la sortie du livre pour après les élections.
Comment se portent, selon vous, l’art en général en Côte d’Ivoire ?
Je pense que les anciens et héritiers n’ont pas su éduquer. Aujourd’hui, il y a beaucoup de fuite, les gens préfèrent exporter leurs talents en Occident. Les n’ont plus de repères. Il n’y que le Kiyi-M’bock et à un degré moindre le Kotéba qui s’efforcent à former les jeunes… Le Pr Zadi a presque baissé les bras, Marie-Rose Guiraud vit depuis plusieurs années aux USA, le Djolem n’existe pratiquement plus. La nouvelle génération a du mal à garder la flamme allumée. A tel point que le public aujourd’hui confond l’or et la charogne avec la même indifférence. Les artistes doivent savoir que nous partageons tous la même quête de valeurs. Ce qu'on dit peut tuer ou donner la vie : nous sommes responsables. Nous devons donc résolument travailler à redorer le blason de la Culture dans notre pays.
Le Burida, la maison des artistes, est en proie à des contradictions dues à l’interprétation des textes qui régissent la structure. Quelle est votre opinion ?
Il faut que les artistes chanteurs arrêtent de penser que le Burida leur appartient. Et je crois que c’est cela le seul et véritable problème qui occasionne tout ce désordre. Voilà des gens qui ont des difficultés pour gérer leur propre carrière et qui veulent gérer la carrière de tous les artistes. Ils font beaucoup de bruit comme des tonneaux vides pour rien. Ce sont eux qui sèment la zizanie et qui croient que le Burida doit absolument s’occuper d’eux. Ils ne savent pas que nos peintres, nos écrivains, nos cinéastes, nos comédiens, etc. sont tous sociétaires du Burida. Ils doivent comprendre que des gens ont été formés dans de grandes écoles pour administrer, pour gérer.
Bomou Mamadou, après 26 ans de pratique artistique, quelles sont les grandes avancées de votre carrière ?
Je suis fier et heureux qu’en peu de temps le public ait adhéré à mon art. Je suis respecté chez moi et sur le plan mondial on me regarde différemment. Je suis à toutes les grandes conférences, à toutes les rencontres culturelles afin de porter la preuve de ma maturité, puisse ma modestie en souffrir. Si toute parole est parole, j’ai conscience que parler est difficile. Instruit de cette vérité, je continue ma quête de la flamme originelle du verbe.
Que pensez-vous du retour de la paix en Côte d’Ivoire ?
Toutes les civilisations, tous les peuples ont connu la guerre. Le cas de la Côte d’Ivoire n’est pas nouveau, mais il fallait que notre pays passe par là. Il fallait peut-être qu’on passe par cette guerre pour que nous sachions ce que vaut la paix. En tous cas, ce qui s’est passé à Ouagadougou est formidable. Il faut encore et toujours saluer les Ivoiriens qui ont eu cette grande hauteur d’esprit et d’humilité pour avoir accepté de se parler. Aujourd’hui le processus de paix enclenché est irréversible, il a permis à chacun de nous, de nous remettre en cause et de tirer les grandes leçons de cette crise. Le plus difficile est surtout qu’on puisse garder et consolider les valeurs qui constituent notre destin commun. Ces valeurs de solidarité, de fraternité, de tolérance, d’hospitalité qui ont contribué à construire la Nation ivoirienne.
Serge Grah
Posté le 05.06.2008 par sergegrah
Frédéric Bruly Bouabré
Frédéric Bruly Bouabré à 85 ans reste un artiste aux multiples facettes. Inventeur d’alphabet, dessinateur, conteur, poète et très probablement l’un des artistes les plus imprévus de l’histoire de l’art contemporain en Afrique. A Abidjan où il est basé, Frédéric Bruly Bouabré continue de se poser des questions sur la vie de l'homme et sur l'écriture comme déchiffrement du monde humain. Entretien.
Comment doit-on vous définir ? Philosophe, savant, prophète ? Qui est Frédéric Bruly Bouabré ?
Frédéric Bruly Bouabré est le fils, spirituellement parlant, de Théodore Monod. Un européen qui a les aptitudes d’être Ghandi par sa pensée… En fait, pendant la guerre, j’étais écolier à Bingerville. Mal nourris, les élèves se sont révoltés et la direction de l’école a décidé de renvoyer les élèves « rebelles » parmi lesquels je me trouvais. C’est alors que je me suis dit : « on m’a renvoyé de l’école, mais on ne m’a pas interdit de lire. » Je me suis mis donc à lire énormément pour me former. Il faut peut-être vous dire que mon père était un polygame. Il avait 4 femmes parmi lesquelles il y avait une misérable boiteuse. C’est cette dernière qui m’a conçu. Je suis son unique fils. Et elle ne cessait de me conseiller d’être bon pour vivre heureux et longtemps.
Un évènement particulier se serait produit en 1948 et serait à l’origine de toutes vos œuvres. De quoi s’agit-il ?
Je suis un africain et je note chaque instant de ma vie. Toutes les traces du monde réel et spirituel doivent êtres consignées... Effectivement, en 1948 j’étais à Dakar au Sénégal où je travaillais comme commis. Un jour que j’allais au travail, je ne portais pas de montre et je voulais savoir l’heure qu’il était. Il faut savoir que les africains apprécient le temps par l’ombre du soleil. J’ai donc regardé le soleil qui curieusement s’est divisé en deux. La partie sud était plus grande que celle du nord. Puis le soleil s’est transfiguré pour donner naissance à 7 soleils colorés qui ont décris un cercle de beauté autour de leur Mère-Soleil. Le soir, j’ai été pris d’une terrible transe. C’est là que je suis devenu Cheik Nadro « celui qui n’oublie pas ». Je compris ce jour là que Dieu existe.
Vous avez inventé ou du moins découvert l’alphabet d’une écriture ouest-africaine. Comment cela s’est-il passé ?
Je peux vous dire que les bonnes choses comme les mauvaises nous arrivent par hasard… J’ai imité les sons et je suis arrivé à créer un alphabet. J’ai présenté cet alphabet au savant Théodore Monod qui m’a dit : « Bruly, tu as découvert un alphabet ». Mais, il faut dire que tout est lié aux pierres de Bekora. En effet, c’est en 1952 que je me suis rendu à Bekora, un petit village d’Issia où se trouvent une variété de petites pierres rouges et noires, probablement d’origine naturelle mais traditionnellement considérées comme surnaturelles. Ces pierres se présentent sous des formes très variées et portent des dessins géométriques. Dès que je les ai vues, j’ai pensée que ça devrait être le vestige d’une antique écriture. Je fais le lien avec un jeu pratiqué par les enfants dans mon village à Daloa. Ce jeu qui consiste à enchaîner des paroles à partir de signes séparés les uns des autres. On place des graines de palmier pour les lire et ça donnait par exemple : « la route, de quelque façon qu’on puisse la nettoyer, elle ne manque pas d’obstacle ». Les signes formulent des images et portent des messages. Les Hommes ont tort de se prendre pour les seuls dessinateurs au monde. Le hasard de la nature trace sur une peau de banane ou d’orange. Le vent pousse des nuages qui découpent des formes dans le bleu du ciel. Un jet de jus de cola qu’on a mâché sur une page parle. Tous les signes portent des messages que l’homme gagnerait à apprendre, à voir et à comprendre car dans la forme des signes, s’énoncent le bien et le mal.
Comment fonctionne cet alphabet ? Peut-on l’utiliser comme on utilise l’alphabet français, par exemple ?
Moi, j’ai trouvé un alphabet et je suis prêt à l’enseigner à toute personne désireuse de l’apprendre… Il s’agit de 448 pictogrammes monosyllabiques qui sont aptes à reproduire tous les sons humains. Cet alphabet appartient aux Africains, c’est à eux de se l’approprier. Il est universel et œuvre en faveur de la conservation du savoir humain.
Quel est l’enjeu pour les Africains d’avoir une écriture à eux ?
C’est important pour les Africains d’avoir une écriture à eux. Si les Européens, par exemple, nous ont dépassé, c’est bien parce qu’ils ont une écriture. L’écriture est un remède contre l’oubli, car l’oubli est un redoutable facteur de l’ignorance. On n’oublie pas ce qui est écrit. L’écriture divinise l’homme et est le creuset où vit la mémoire de l’homme. C’est pourquoi j’insiste sur la présentation de l’Alphabet Ouest-africain. Les gens qui n’écrivent pas n’ont pas de valeur.
A quel moment avez-vous rencontré Théodore Monod ?
Théodore Monod (Directeur de l'Institut Fondamental d'Afrique Noire) est un savant français vers lequel le destin m’a emmené en 1958. Quand j’ai découvert cet alphabet, je l’ai présenté à Théodore Monod qui se trouvait encore en Côte d’Ivoire. C’est lui qui a apporté la caution scientifique à ma thèse.
Et Cheick Anta Diop, l’avez-vous rencontré ?
Je l’ai rencontré en tant qu’ami, mais nous n’avons pas travaillé ensemble.
Pouvez-vous nous parler de cette exposition, Magiciens de la Terre, à laquelle vous avez participé en 1989 ?
Oui, c’était en mai 1989. En fait, c’est grâce à André Magnin Directeur de la CAAC (Collection d'Art Africain Contemporain). Il a vu mes textes et mes dessins (500) que je faisais sur de petites cartes. Il est parti en France avec 10 modèles de ces dessins afin de les présenter au comité de l’exposition. Mes dessins ont été acceptés et c’est comme ça que j’ai été invité à cette rencontre dénommée « Les magiciens de la terre ». J’ai présenté à cette exposition des manuscrits originaux, des dessins, les 448 signes de l'alphabet et des pierres de Békora.
Comment se manifeste votre foi en Dieu ?
Tout a commencé par cette vision que j’ai eue à Dakar ce jour de l’année 1948. A partir de là, le Soleil est mon Dieu. Je n’ai jamais dit à qui que ce soit de venir adorer le Soleil avec moi. Je parle seulement de moi, Cheick Nadro. Si j’avais ameuté la foule avec ça, on m’aurait pris pour un fou et je n’aurais peut-être pas survécu jusqu’à cet âge… N’a-t-on pas dit que Jésus Christ racontait des histoires ? Pour moi donc, le Soleil est un être vivant, la Terre, la Lune, les Etoiles sont tous des êtres vivants et immortels.
Qu’est-ce que vous auriez voulu faire que vous regrettez ne pas avoir fait ?
Moi je suis un autodidacte. Aujourd’hui, je suis compté parmi les écrivains, parmi ceux-là même qui éloignent l’oubli et l’ignorance. J’ai écris « On ne compte pas les étoiles » et « Domè zèzè »… Je n’ai donc aucun regret. J’ai juste un souhait, pouvoir publier « Le livre des lois divines » qui, pour moi, est un message à l’humanité.
Un processus de paix est engagé pour sortir la Côte d’Ivoire de la grave crise qu’elle a connue. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
C’est la Paix qui fait les hommes. Car, lorsqu’on n’est pas en paix, on n’est pas libre, on est menacé. Dieu n’aime pas que l’homme ôte la vie à un autre homme. Je suis heureux que mes enfants aient été inspirés par Dieu et qu’ils aient choisi le chemin de la Paix… Aux jeunes Ivoiriens, aux jeunes Africains, aux jeunes du monde entier, je dis d’être bon, de croire en Dieu, car Il existe bel et bien. Jésus Christ a dit une Vérité qui traverse le Temps. C’est « Aimez-vous les uns les autres ». Tous les hommes sont égaux. Ce n’est pas par ce que tel est blanc qu’il doit asservir le noir et, le noir ne doit pas prétexter de la couleur de sa peau pour maudire le blanc.
Serge Grah